| Année: |
1979 |
| Pays: |
Thaïlande |
| Mission: |
Thaïlande |
Région de Thaïlande
LES QUATRE DIOCÈSES
DANS LESQUELS TRAVAILLENT LES M.E.P.
Bangkok
Premier diocèse de la Thaïlande du temps du « Royaume de Siam » d’où sont sortis tous les autres diocèses de la Thaïlande, du Laos et de Malaisie-Singapore.
Fondé en 1669 et confié aux M.E.P., il a été confié au clergé local en 1965.
Il se compose de 11 provinces : Bangkok-Thonbury, Samutprahan, Samutsakon, Nontha-bury, Pathumthani, Ayuthaya, Angthong, Nakhonpathom, Suphanbury, trois cinquièmes de Chachoengsao et la sous-préfecture de Banna dans la province de Nakohnayok. Sa superficie est de 18 831 km2.
L’archevêque est Mgr Michel MICHAI KITBUNCHU, né le 24 janvier 1929, ordonné prêtre le 20 décembre 1959, et évêque le 3 juin 1973. Il est originaire du diocèse de Bangkok.
La population totale du diocèse était en 1976 de 7.000.000 d’habitants et les chrétiens 51.000, soit 0,74 %. Il y a 44 communautés catholiques.
Les prêtres diocésains thais sont 39, les M.E.P. 7, les autres (O.M.I.) 4. Les religieux ne sont pas comptés.
Ubonratchathani
Le diocèse a été fondé en 1881 et érigé en vicariat apostolique en 1889. C’est la mission mère de tous les diocèses du N.E. de la Thaïlande et du Laos. Il est devenu vicariat apostolique d’Ubon en 1953, puis diocèse d’Ubon avec Mgr Claudius BAVET pour premier vicaire apostolique et premier évêque en 1965.
Il comprend actuellement six provinces : Mahasarakham, Roiet, Sisaket, Surin, Yasothon, Ubonratchathani. Sa superficie est de 53.917 km2
L’évêque est Mgr Michel BUNLUEN MANSAP, né le 2 mai 1929, ordonné prêtre le 21 décembre 1951, évêque le 12 août 1976. Il est originaire du diocèse de Ratbury (son père était d’Ubon).
La population totale du diocèse est de 6.100.000, les catholiques sont 18.000. Soit 0,28 %.
Il y a 57 communautés catholiques.
Le clergé diocésain comprend 7 prêtres thaïs, 1 diacre thaï, 21 M.E.P. et 1 Jésuite. Il n’y a pas d’autres religieux.
Nakhonratchasima
La mission a été fondée en même temps que celle d’Ubon. Elle a été confiée au diocèse de Bangkok presque dès le début, puis rendue à Ubon en 1953, enfin érigée en diocèse en 1965 avec Mgr Alain VAN GAVER comme premier évêque.
Le diocèse comprend actuellement : 3 provinces : Nakhonratchasima, Buriram et Chayyaphum. Sa superficie totale est de 41.284 km2.
L’évêque est Mgr Joachim PHAYAO MANISAP, né le 19 juillet 1929, ordonné prêtre le 23 novembre 1958 et évêque le 3 septembre 1977. Il est originaire du diocèse de Chanthabury.
La population totale du diocèse est de 3.100.000 habitants et les catholiques sont 4.000 soit 0,12 %. Il y a 38 communautés catholiques.
Le clergé diocésain comprend 4 prêtres thaïs venus du diocèse de Chanthabury, 10 M.E.P. et 2 prêtres philippins missionnaires.
Nakhonsavan
Le diocèse faisait partie de la mission de Bangkok depuis le début. Il a été créé en 1967 avec Mgr Michel LANGER comme évêque.
Le diocèse comprend actuellement 12 provinces : Sarabury, Lopbury, Singbury, Chaynat, Phichit. Uthaithani, Nakhonsavan, Phitsanulok, Phetchabun, Kamphenghet. Tak. Sukhothai. Sa superficie est de 93.547 km2 .
L’évêque est Mgr Joseph BANCHONG ARIPHAK, né le 27 mai 1927, ordonné prêtre le 22 décembre 1956 et évêque le 12 juillet 1976. Il est originaire du diocèse de Chanthabury.
La population totale du diocèse est de 5.500.000 habitants et les catholiques sont 5.100 soit 0,099 %. Il y a 17 communautés catholiques.
Le clergé diocésain comprend 1 prêtre thaï originaire du diocèse, I prêtre thaï venu du diocèse de Ratbury, 2 prêtres thaïs venus du diocèse de Bangkok, 17 M.E.P.
N.B. : La Thaïlande a une superficie de 506.148 km2. Sa population totale est de 42.000.000 d’habitants, les catholiques sont 174.000 soit 0,42 %. Il y a 399 communautés catholiques. Ce sont des paroisses avec église, des communautés avec chapelle ou sans lieu de culte. Les statistiques sont officielles et datent de 1976.
DIOCÈSE DE BANGKOK
P. Victor LARQUÉ, Chargé du district de Banna Nongri.
68 ans
P. Jean-Marie BACON, Vicaire à Saint-Joseph de Trok chan, Bangkok. Sourcier deman-
74 ans dé dans tout le pays.
P. Maurice JOLY, Chargé du district de Petriu jusqu’à Pâques 1979. Chargé depuis
70 ans cette date des districts de Huatakhe et Nong chok dans la banlieue de Bangkok.
P. Edmond VERDIÈRE, Du diocèse de Nakhonsavan. Chargé par la conférence épisco-
59 ans pale de la fondation monastique de Nongri. Rédacteur de la revue catholique pour le clergé et les religieux « Chawan ». Vice-responsable du groupe de Bangkok
P. Paul JUBIN, Chargé du district de Bannakhok.
63 ans
P. René BRISSON, Vicaire à Saint-François-Xavier, Samsen, Bangkok. Responsa-
57 ans ble du groupe de Bangkok.
P. Louis LÉON, A la maison régionale.
56 ans
P. Gabriel VERNIER, Directeur de l’imprimerie de l’Assomption.
56 ans
P. Jean-Paul LENFANT, Chargé du district de Saphan Mai. Professeur de français à
51 ans l’Université d’agronomie.
P. Marcel PERRAY, Vicaire de N.-D. du Rosaire, Talat Noi, Bangkok. Chargé de
56 ans districts de diaspora dans la banlieue de Bangkok.
P. Jean DANTONEL, Professeur de philosophie et directeur au grand séminaire natio-
43 ans nal de Samphran, Bangkok, jusqu’en mai 1979. Rappelé en France pour le service des vocations
DIOCÈSE D’UBON
Mgr Claudius BAYET, Ancien évêque d’Ubon, curé du district de Nongtham jusqu’en 79 ans 1979. Retiré à l’évêché où il écrit l’histoire de la mission.
Mgr G. BERTHOLD, Ancien évêque d’Ubon depuis avril 1976. Chargé du district de 56 ans Yasothon.
P. Jean GOURNAY, Chargé du district de Sithan.
59 ans
P. André MABBOUX, Chargé du district de Ban Lao. Décédé le 7 avril 1978, d’une
maladie de cœur à l’âge de 60 ans.
P. Georges RASSINIER, Chargé du district de Bungmai.
60 ans
P. Roger RAGAZZI, Chargé du district de Khokkhinak.
62 ans
P. A. FRANCHINEAU, Chargé du district de Mahasarakham jusqu’à mars 1977. Profes-
56 ans seur de français dans une école commerciale dans cette même ville depuis mars 1977.
P. Henri BRILLANT, Chargé du district de Nongkhu.
55 ans
P. Maurice BRISSON, Chargé du district de Nakham, aumônier du camp de réfugiés
54 ans d’Ubon, supérieur du petit séminaire d’Ubon en 1978.
P. Maurice THÉLIER, Responsable de la maison de société d’Ubon.
56 ans
P. Louis LEDUC, Econome régional jusqu’à fin février 1977, chargé du district de
56 ans Mahasarakham depuis le 1er mars 1977. Délégué des confrères du groupe d’Ubon.
P. Roger CLÉMENT Professeur de catéchétique aux religieuses d’Ubon et aux caté-chistes de la mission. Décédé le 26 décembre 1976 à l’âge de 47 ans.
P. Bernard GUILLEMIN, Supérieur régional jusqu’au 1er mars 1977. Chargé du district de
50 ans Sisaket depuis cette date. Apostolat en milieu étudiant. Coordinateur du travail d’étude au niveau du presbytérium.
P. Robert COSTET, Curé de la cathédrale d’Ubon jusqu’au 1er septembre 1976. Res-
51 ans ponsable du groupe d’Ubon jusqu’en 1979. Chargé du district de Nongtham depuis le 1er septembre 1979.
P. Bronislas PASEK, Procureur de la mission jusqu’en décembre 1976. Expérience
49 ans érémitique en milieu bouddhiste. Chargé du district de Thapthai où il continue sa vie de contemplation à la manière « boud-dhique ».
P. VAN NÉDERVELDE, Chargé du district de NonSavang.
55 ans
P. Yves LE BÉZU, Chargé du district de Ban Uet et autres lieux.
48 ans
P. Jean DROVAL, Aide-procureur.
49 ans
P. Marcel LAOUÉNAN, Supérieur du petit séminaire d’Ubon jusqu’en 1978. Chargé du
46 ans district de Ban Lao pendant un an. Vicaire à la cathédrale d’Ubon en 1979.
P. Georges MANSUY, Procureur de la mission. Aumônerie du couvent de 1977 à 1979.
45 ans
P. Joseph TRÉBAOL, Chargé du district de Varin avec le Père Tenaud jusqu’en 1979.
40 ans Curé de la cathédrale le 1er septembre 1979. Responsable de la catéchèse et de l’éducation de la foi dans le diocèse. Travail à temps partiel avec la commission des réfugiés.
P. Auguste TENAUD, Chargé du district de Varin avec le Père Trébaol. Travail à
41 ans temps partiel avec la commission des réfugiés.
P. Daniel BELLAMY, Vicaire de la cathédrale d’Ubon jusqu’en 1978. Responsable du
35 ans « Développement » sur le plan diocésain depuis 1978. Respon-
sable du groupe d’Ubon le 20 mars 1979.
DIOCÈSE DE NAKHONRATCHASIMA
Mgr Alain VAN GAVER, Ancien évêque de Nakhonratchasima. Chargé du district de
58 ans Nong Bua Deng.
P. Louis NICOLAS, Chargé du district de Non Prasat.
62 ans
P. Marius BRAY, Chargé du district de Nakhonratchasima jusqu’en 1978. Chargé
60 ans du district de Pakchong depuis 1978.
P. René LAMOUREUX, Econome régional ; remplaçant en 1976. Nommé le 1er mars
54 ans 1977.
P. Louis TAVENNEC, Chargé du district de Chayyaphum
56 ans
P. Robert MALSERT, Chargé du district du NonKeo. Une année d’études en France.
50 ans Chargé du district de Banhan à son retour en 1979.
P. P.-A. DUPONT, Maison régionale de Bangkok : chargé du service d’information
48 ans en liaison avec le service de Paris.
P. Christian MICHEL, Année d’étude en France. Maison régionale le 12 novembre
42 ans 1977. Chargé de la communauté francophone de Bangkok et de l’apostolat auprès des migrants du N.-E. à Bangkok.
P. F. ANDRÉONI, Procureur de la mission jusqu’en 1977, puis professeur à Saint-
68 ans Mary-School de Nakhonratchasima.
P. Maurice CHEVALIER, Chargé du district de NongPhluang. Responsable de groupe depuis 1978. Vice-supérieur régional depuis le 15 août 1979.
DIOCÈSE DE NAKHONSAVAN
Mgr Michel LANGER, Ancien évêque de Nakhonsavan. Chargé du district de Petcha-
59 ans bun.
P. René MEUNIER, Retiré, mais chargé du district de Hua Dong.
72 ans
P. Antoine DESCHAMPS, Chargé du district de Bangkham.
66 ans
P. Isidore GARREL, Chargé du district de Savankhalok.
65 ans
P. Marcel GAUCHET, Chargé du district de Banpeng de 1976 à 1978. Retiré en
61 ans France depuis 1978.
P. Joseph GLORIOD, Procureur de la mission.
64 ans
P. Etienne GRANGE, Chargé du district de Tak.
57 ans
P. Pierre LABORIE, Chargé du district de Petchabun-Lomsak jusqu’à mars 1978.
54 ans Chargé de Pitsanulok depuis 1978.
P. Louis SAHUC, Retiré en France depuis 1976.
50 ans
P. Michel BROUX, Chargé du district de Pitsanulok jusqu’à mars 1978. Chargé
50 ans d’un district à ouvrir à Lamnarai depuis fin 1979.
P. Claude RAPIN, Chargé du district de Sarabury. Responsable du groupe de
50 ans Nakhonsavan et vice-supérieur régional jusqu’en 1979.
P. Jean MOTTIN, Chargé du district Hmong de KekNoi et autres lieux.
50 ans
P. Robert BILLOT, Chargé du district de Lopbury. Professeur dans des écoles du
45 ans gouvernement. Responsable du Groupe de Nakhonsavan depuis
le 21juin 1979.
P. Joseph GUILLOU, Membre de l’équipe chargée de l’apostolat en milieu Karen
46 ans (Centre Mesot) avec les Pères QUINTARD, TYGRÉAT et MANAT.
P. Michel COUTAND, Chargé du district de Takli. Professeur dans les écoles du gou-
47 ans vernement. Délégué des confrères.
P. Joseph QUINTARD, Membre de l’équipe chargée de l’apostolat en milieu Karen
46 ans avec les Pères GUILLOU, TYGRÉAT et MANAT. Chargé du développement dans le diocèse.
P. Gabriel TYGRÉAT, Membre de l’équipe chargée de l’apostolat en milieu Karen
47 ans avec les Pères QUINTARD, GUILLOU et MANAT.
P. Joseph FLEURY, Chargé du district de Vichien, Santisuk et Samothot.
36 ans
ASPECT POLITIQUE, ÉCONOMIQUE ET SOCIAL
Deux articles de la presse française nous sont parvenus récemment. Celui de Jean-Claude GUILLEBAUD, paru dans « Le Monde » des 22, 23, 24 et 25 août 1979 : « Bangkok, dernier tango sur un volcan ». Et celui de Jean-Philippe CAUDRON, dans la « Vie catholique » du 1er août : « Le royaume des autruches : Face à l’Indochine rouge, le bastion thaïlandais est miné de l’intérieur par la corruption, les trafics et la misère. »
Quoi qu’il en soit de l’ « a priori » de leurs auteurs à ne vouloir présenter que le mauvais côté des choses, ces deux articles méritent cependant d’être lus : les sujets abordés reflètent des problèmes réels.
POLITIQUE INTÉRIEURE
D’un coup d’État à l’autre
Les trois années mouvementées de gouvernement civil (1973-1976) se sont terminées dans le sang des étudiants de l’université Thammasat (voir compte rendu précédent). Les 23 généraux et amiraux du coup d’état du 7 octobre 1976 ont pris en main la direction du pays. En se constituant en Conseil National de Réforme Administrative, ils ont pour but, disent-ils, de sauver le pays du communisme et d’enseigner, par étapes, la vraie démocratie au peuple thaï.
Voici ce qu’ils déclaraient dans le préambule de la Constitution rédigée et publiée par eux le 22 octobre :
« Le Conseil National de Réforme a averti le roi qu’un groupe de personnes a exercé des activités qui étaient dommageables à la sécurité du royaume et du trône, ainsi qu’à l’économie nationale. Ces activités ont atteint leur sommet dans les violentes émeutes du 6 octobre, qui ont mis en danger l’Etat et la nation. C’est pourquoi le Conseil a pris le pouvoir et abrogé la Constitution du royaume (celle de 1974).
« Le peuple a montré clairement sa foi en un régime démocratique avec le roi comme chef de l’Etat, parce qu’il est le meilleur et le plus apte, pour la Thaïlande, à promouvoir la sécurité nationale et le bonheur public. Cependant, pendant les quarante années passées, cette forme de gouvernement n’a pas atteint les résultats souhaités par le peuple, du fait qu’elle manquait de la structure adéquate, préalablement nécessaire à un développement, étape par étape, de la démocratie. Ceux qui avaient été élus plaçaient leur intérêt personnel au-dessus des intérêts nationaux et ont causé l’échec de la démocratie, en menant la nation au bord du désastre. Il devint alors impératif de sauver la démocratie en planifiant progressivement son développe-ment, par le moyen d’une réforme de l’Administration nationale.
« Les objectifs de cette Constitution provisoire sont la sécurité nationale et le bonheur du peuple, en maintenant les institutions essentielles du pays : Nation, Religion et Royauté.
La démocratie thaïe
Pour une meilleure compréhension de ce que les dirigeants thaïs entendent par « démocratie », il convient de remarquer que ceux qui ont fait la révolution de 1932 avaient d’abord comme but de retirer tout pouvoir de gouvernement au roi, en abolissant la monarchie absolue. Ainsi, la « démocratie » ne consiste pas à donner le pouvoir au peuple, mais à le retirer au roi (voir : Thaïland Official Yearbook, par ex.). Le système est démocratique, en ce sens que la classe dirigeante est libérée du pouvoir royal.
Il y a là l’idée que le peuple, parce qu’inéduqué, n’est pas encore capable de se gouverner de façon responsable par le moyen de représentants élus. Il est probable qu’en 1932 ce jugement était valable, du fait d’une éducation nationale encore dans l’enfance. Il était donc naturel, à cette époque, que seule la portion minoritaire éduquée de la population revendique pour elle, contre le roi, son droit démocratique à se donner le régime qui lui convenait.
Mais 1932 est loin, et d’autres couches de la population ont commencé à revendiquer ce même droit pour elles, contre la classe dirigeante traditionnelle. Il n’y a peut-être pas que du marxisme dans les mouvements ouvriers, paysans et étudiants de la Thaïlande moderne.
Lorsque le régime des maréchaux THANOM et PRAPASS s’effondra, à la suite des émeutes étudiantes de 1973, le nouveau régime, civil celui-là, avait essayé, par souci démocratique, de mettre en place un gouvernement issu d’une Assemblée élue, et contrôlé par elle. La libéralisation qui en fut la conséquence normale amena justement le développement des mouvements ouvriers, paysans et étudiants, et l’apparition de revendications sociales, avec grèves et manifestations de rue de plus en plus fréquentes.
L’échec de ce régime, auquel la Thaïlande n’était pas encore prête, était en fait inévitable : le genre d’« activités »qu’il engendrait était « dommageable à la sécurité du royaume et à l’économie du pays », c’est-à-dire dommageable à la classe dirigeante de 1932, fort satisfaite de sa « démocratie absolue » .
Les généraux du 7 octobre 1976 remirent tout en ordre. Ou du moins, ils le crurent. Alors qu’en fait ils jetaient le pays dans une aventure qui n’est pas près de se terminer.
Le gouvernement Thanin
Le Conseil des généraux, institution suprême du nouveau régime, nomma un Premier ministre civil comme chef de l’exécutif : M. THANIN KRAIVICHIEN. Cet ancien président de la Cour Suprême est connu, même à l’étranger, pour ses ouvrages de théorie anti-communiste.
Son année de gouvernement (1977) est encore très controversée. Loué par certains pour sa politique réussie de « Paix et d’Ordre » dans le royaume, il est abominé par d’autres, qui considèrent que son gouvernement a été le plus noir de toute l’histoire récente.
Au bout d’un an seulement, les militaires eux-mêmes durent reconnaître que leur choix avait été une regrettable erreur. Ses mesures répressives avaient peu à peu convaincu les généraux que l’élite du pays ne pourrait plus survivre, si on continuait à s’aliéner la presse, les ouvriers, les étudiants, les politiciens et jusqu’aux secteurs des affaires et de l’administration. De plus, sa campagne anticorruption menaçait les intérêts des amis intimes de certains fonctionnaires et commerçants corrompus. En fait, les deux erreurs qui l’ont perdu ont été d’une part de s’en prendre à la puissante presse thaïe, en supprimant une trentaine de quotidiens et en imposant une censure assez stricte, et d’autre part de s’aliéner les milieux d’affaires par ses gaffes économiques.
Le problème était de le faire partir. Or les généraux, dans leur Constitution, n’avaient pas prévu de processus légal pour un changement de Premier ministre ou même de ministres. Si bien qu’il ne restait plus que la solution d’un nouveau coup d’Etat, devenu obligatoire pour cause de Constitution défectueuse. Le roi y était, cependant, personnellement opposé : pour une raison d’opinion internationale, et surtout parce que cela lui déplaisait que l’armée soit maintenant définitivement mêlée à la politique.
THANIN, dans cette affaire, se révéla un homme d’Etat très habile. Il sut exploiter les divisions à l’intérieur de l’armée en s’appuyant sur les quelques généraux qui demeuraient ses amis. Mais il avait fort à faire, car ses ennemis les plus acharnés étaient un groupe de jeunes officiers, connus sous le nom de « Jeunes Turcs » et qui ne cessaient de critiquer et de contester ses actions gouvernementales. THANIN, pour se tirer d’affaire, essaya de mettre la main sur l’armée par le moyen des promotions militaires annuelles d’octobre : le poste de Commandant Suprême de l’Armée était en effet à pourvoir cette année-là. La tentative de THANIN consistait à faire nommer à ce poste très important un amiral de son bord. Mais ceci échoua, à cause de l’opposition de l’armée de terre. Le poste revint finalement au général KRIENGSAK, farouche opposant de THANIN.
Au milieu d’octobre, les querelles personnelles entre les deux hommes amenèrent dans le pays une situation de double pouvoir, avec KRIENGSAK à la tête de celui de l’armée et critiquant ouvertement le gouvernement, et THANIN à la tête de celui de l’Etat.
Or, le 22 septembre, un attentat avait eu lieu contre le roi et la reine. Au cours d’une cérémonie royale dans la province de Yala, deux bombes artisanales avaient explosé à une cinquantaine de mètres de la tribune royale, blessant quarante-trois personnes. Saisissant cette occasion, des groupements de droite avaient alors provoqué des manifestations dirigées contre le ministre de l’Intérieur, l’ambitieux M. SAMAK, bras droit de THANIN. Le but de la manœuvre était de le rendre responsable, et le gouvernement par la même occasion, de l’attentat, du fait de son incapacité à assurer efficacement la protection de la royauté. On espérait par là vaincre l’opposition du roi à l’éviction de THANIN, ou, au moins, forcer ce dernier à démissionner. Mais THANIN restait inflexible. Alors, au milieu d’octobre, les « Jeunes Turcs » perdirent patience. Le 14 octobre (on ne le sut qu’après), un groupe d’officiers « Jeunes Turcs » rédigea un ultimatum demandant la démission de neuf ministres. Refus de THANIN.
C’est alors que KRIENGSAK entra en scène : le 18 octobre, il rencontrait THANIN et le mettait en demeure d’accepter la démission des neuf ministres ou de démissionner lui-même. THANIN s’entête et refuse tout. A ce moment-là le coup d’Etat devenant inévitable, la lutte pour le pouvoir commence. Les « Jeunes Turcs » avaient décidé de se lancer dans le coup d’Etat, mais à la condition formelle que KRIENGSAK devienne Premier ministre. Or, le général YOD, adjoint du chef de l’armée de terre, changea de bord au dernier moment et se mit à soutenir l’amiral SANGAD qui émergea comme leader du nouveau « Parti révolutionnaire » et qui annonça le coup d’Etat à la radio, en prenant KRIENGSAK de vitesse. C’est encore lui qui informa le roi du changement de pouvoir, c’est-à-dire du renversement de THANIN qu’il avait pourtant lui-même installé un an plus tôt. On sut par la suite que le roi le reçut très froidement et manifesta son mécontentement.
Mais les « Jeunes Turcs » étaient furieux du rôle que se donnait SANGAD dans le coup d’Etat. Ils s’opposèrent catégoriquement à ce qu’il devienne Premier ministre. Il fallut alors attendre vingt et un jours pour que les deux factions se mettent d’accord sur un compromis qui délimitait une délicate balance de pouvoir. SANGAz et ses généraux, constitués cette fois en Conseil Politique, restaient l’instance suprême du régime, avec pouvoir cette fois de démettre le Premier ministre. Et KRIENGSAK devenait Premier ministre et ministre de l’In-térieur, tout en conservant son poste de Commandant Suprême de l’Armée. Cette concentration de pouvoirs lui ouvrait l’avenir.
Le mouvement « Jeunes Turcs »
Il y a un changement de nature entre les gouvernements militaires d’avant 1973 et ceux d’après 1976. Avant 1973, les gouvernements des maréchaux n’étaient pas des gouverne-ments politiques. Ceux qui étaient au pouvoir ne faisaient pas de politique : ils gouvernaient. L’armée, tout en les soutenant par intérêt, ne faisait pas de politique.
A partir de 1976, tout change. C’est par une action politique, menée pendant trois ans, que le corps militaire a renversé le régime des civils, et ceci pour des raisons politiques, idéologiques, et non plus, au moins principalement, dans un but de pouvoir à s’approprier.
De plus, des idées politiques ont fait leur apparition dans les différentes factions de l’armée. Signalons le groupe des « Jeunes Turcs » par exemple. Connus sous ce nom pendant un certain temps, ils préfèrent maintenant être appelés du nom politique d’ « Armée démocra-tique ». Ils font paraître régulièrement des communiqués politiques dans la revue hebdoma-daire Tawan Maï qui leur sert de tribune pour la diffusion de leurs idées. C’est ainsi que leur programme politique de société thaïe est en train de paraître, chapitre par chapitre, dans cette même revue, sous le titre « Le mouvement Jeunes Turcs ». (Pour l’instant, avant d’avoir pu en faire une analyse sérieuse et complète, il semble que leurs idées de base soient un certain socialisme économique, le nationalisme, et peut-être la république.)
KRIENGSAK lui-même ne peut plus se permettre de gouverner sans faire de politique. C’est même, depuis deux ans de pouvoir, l’essentiel de son activité, au détriment du gouvernement proprement dit.
Constitution définitive
Le 22 octobre, une Constitution provisoire est d’abord publiée, qui fixe un délai de seize mois pour la proclamation d’une Constitution définitive (la 14e en 45 ans), la tenue d’élections générales, et la formation d’un nouveau gouvernement. KRIENGSAK, de l’extérieur, réussit à influencer en sa faveur la rédaction de cette Constitution. Il arrive à faire supprimer le Conseil des généraux. Et surtout, après avoir fait adopter un système parlementaire à deux Chambres, dont une de députés élus, et l’autre de sénateurs nommés, il réussit le tour de force de se faire attribuer la nomination des sénateurs. Or c’est le président du Sénat qui doit proposer au roi le nom du premier ministre et ce sont les deux Chambres réunies qui votent la confiance. L’avenir de KRIENGSAK est assuré.
Les élections
Les élections pour 301 députés eurent lieu le 22 avril 1979. Le résultat est significatif de la situation dans laquelle se trouve actuellement KRIENGSAK, et l’armée par la même occasion.
En effet, les quatre partis qui viennent en tête, avec un total de 66,43 % des sièges, sont tous des opposants de KRIENGSAK, et ils sont déterminés à chercher à le renverser. Le parti qui soutient officiellement KRIENGSAK n’a que 8,63 % des sièges.
Parmi les 225 sénateurs nommés par KRIENGSAK, 32 seulement sont des civils. Tous les autres, soit 193, sont des militaires. Cela dépasse de loin tout ce qu’on avait vu auparavant.
La situation créée par KRIENGSAK est donc celle-ci : il doit gouverner avec son sénat contre les députés élus de la nation. Bien sûr, il obtiendra à tout coup la confiance du Parlement réuni, mais qu’en sera-t-il, à la longue, de la confiance du peuple ?
Investiture de Kriengsak II
Mais, en ce mois d’avril, KRIENGSAK n’est pas encore le nouveau Premier ministre. Il faut d’abord qu’il soit nommé par le roi sur proposition du président du Sénat. Bien que ce ne soit pas précisé par la Constitution, celui-ci voulut cependant consulter le Parlement, « par souci démocratique », selon son expression. Mais la méthode qu’il employa pour cela ne fut qu’une manœuvre fort peu démocratique.
Le 9 mai, il y eut une séance du Parlement pour les élections des présidents et vice-présidents des deux Chambres. Le lendemain, les députés se mirent en route pour revenir chez eux. Alors que la plupart étaient déjà partis, le président du Sénat, par la radio, convoqua d’urgence le Parlement pour le lendemain 11 mai, en vue d’une consultation pour la nomi-nation du premier ministre. Le résultat fut que les sénateurs étaient là, mais qu’il manquait la plupart des députés.
Sur proposition du nom de KRIENGSAK, les 349 présents (sur 526) se prononcèrent comme suit : 311 d’accord, 18 abstentions, et 20 qui sortirent de la salle pour manifester leur mécontentement à ces méthodes. Le style du gouvernement KRIENGSAK II était donné.
Un nom a déjà été donné à ce régime bizarre : « la démocratie demi-portion ». Pour l’instant on accepte, en se disant que cela vaut quand même mieux que pas de démocratie du tout.
Les événements du 6 octobre 1976 et leurs conséquences
A la suite des émeutes de l’université Thammasat où 43 étudiants furent tués (voir compte rendu précédent), 3.145 étudiants furent arrêtés sur place, et un nombre inconnu dans d’autres villes.
Pris de peur et craignant une arrestation, des étudiants, à Bangkok et en province, s’enfuirent et rejoignirent les maquis communistes. On en compte environ 3.000. Dans les semaines suivantes, une soixantaine de professeurs d’universités, qui se sentaient eux aussi menacés, partent à leur tour.
Maintenant, en 1979, on se rend compte de la véritable importance du phénomène. Auparavant, le parti communiste thaï n’était, dans l’esprit de la population, qu’un fantôme inconnu. Maintenant, deux ans après les événements, les noms familiers de leaders étudiants sont cités dans la presse. Certains sont sur la liste des chefs communistes. La population les connaît. On les a vus dans les rues de Bangkok. Leurs photos faisaient la une des journaux, à l’occasion d’événements dont on se souvient bien et dans lesquels ils ont fait figure de héros. Leurs familles habitent là, tenant boutique dans telle rue. Du coup, le parti communiste ne peut plus être présenté comme rassemblant des bandits anonymes. Les autorités font une erreur psychologique en citant leurs noms, dans le but de les signaler à la population comme des fils dévoyés de la nation (voir plus loin : Problèmes du P.C.T.).
Le procès des 18
Ces événements du 6 octobre 1976 ont profondément divisé le pays. Cette division s’est manifestée tout particulièrement à l’occasion du procès des étudiants. Les milieux civils et religieux (catholiques compris) ont été fortement secoués par cette affaire.
Les trois mille étudiants arrêtés à Thammasat furent relâchés au cours des mois suivants, après examen de leur cas personnel.. Les autorités n’en retiennent que 18. Onze mois après leur arrestation, ils sont formellement accusés : neuf chefs d’accusation sont retenus, dont celui d’activités communistes. En raison de la loi martiale, le procès doit avoir lieu à huis clos, sans avocats, devant un tribunal militaire. Mais, dès le début, la pression internationale oblige les autorités à accepter que le procès soit public. La première audience eut lieu le 5 septembre 1977. Des observateurs de différentes ambassades y assistent. Une foule de plusieurs milliers de personnes, dont leurs camarades de classe, sont là pour les acclamer.
Mais, à peine six semaines plus tard, a lieu le coup d’Etat qui renverse THANIN. Le procès ne put reprendre que quatre mois plus tard. Or, pendant ces quatre mois, la situation évolue en faveur des accusés et se retourne contre leurs accusateurs.
La quantité d’articles, de lettres, de récits, publiés dans la presse à propos des événements du 6 octobre et du procès, est énorme (un seul sujet lui est à peu près équivalent, celui des réfugiés ; et ce n’est pas peu dire). Or, ce qui s’écrit dans la presse devient, au fil des mois, une accusation de plus en plus précise contre les assassins des étudiants. Face à cette situation, suivie de très près à l’étranger, les autorités perdent pied peu à peu. Elles acceptent d’abord l’assistance d’avocats ; puis, voyant la mauvaise tournure que prennent les choses, elles sont acculées à l’amnistie.
L’accusation avait retenu 82 témoins. De ceux-ci, 9 seulement auront été interrogés au cours des 35 séances que dura ce procès inachevé. Il aurait pu durer dix ans. Les deux dernières audiences, celles des 7 et 13 septembre 1978, eurent lieu dans un climat de déroute. Les deux témoins de l’accusation n’osent plus parler ; ils ne savent plus rien, ils ont tout oublié. Ce qu’ils savent en réalité, et ont bien compris, c’est que sous peu ce sont eux qui seront accusés par l’opinion publique. Au début de septembre, en effet, la presse est prête à faire des révélations sur les vrais responsables de l’assassinat des étudiants. En fait, nul n’ignore déjà qu’il s’agit des chefs du mouvement « Scouts villageois ». Alors KRIENGSAK préfère arrêter ce procès devenu par trop dangereux. Le 15 septembre 1978, il fait voter par l’Assemblée une loi d’amnistie.
Mais cette loi ne trompe personne : l’amnistie ainsi accordée concerne bien plus les assassins des étudiants que les 18 en principe en cause. En effet, la loi stipule que « toutes les actions commises par qui que ce soit durant les événements des 4-6 octobre 1976, sont am-nistiées, et que toute accusation future en rapport avec les événements est irrecevable, en vertu de cette loi d’amnistie ». Les 18 étudiants furent libérés le lendemain. Ils étaient restés deux ans en prison.
Mais durant ce procès, et à cause de lui, beaucoup de mal fut fait contre ceux qui cherchaient à aider les 18 accusés. Il y a le cas du Docteur KOSON, président de la « Church of Christ ». Ayant écrit une lettre à THANIN pour lui demander un procès civil, sa démarche fut jugée de caractère politique par certains groupements protestants. Son cas provoqua de vives discussions dans la presse sur la non-ingérence de la religion dans la politique. Finalement, KOSON dut démissionner.
Il y a aussi le cas de Mgr BUNLUEN, évêque d’Ubon. Membre du comité directeur du « Groupe de coordination pour la religion et la société », il a signé plusieurs lettres au nom du groupe, demandant à KRIENGSAK d’amnistier les 18, comme il l’avait fait pour les auteurs du coup d’Etat manqué du 25 mars 1977 ; ceci dans un but de réconciliation nationale. Mgr BUNLUEN fut violemment attaqué pour cette démarche, à l’intérieur de la communauté catholique. Il y eut entre autres la séance du 2 janvier 1978, au Centre catholique, où Mgr BUNLUEN fut accusé d’être communiste par certains leaders catholiques du pays (voir documents communiqués à l’époque). Des lettres de catholiques parurent dans la presse, pre-nant parti pour ou contre l’évêque « communiste et traître à sa patrie » (voir aussi : compte rendu précédent, ce qui concerne la division des catholiques, année 1975).
Le problème des Chinois
En janvier 1979, KRIENGSAK prit la décision de restreindre les droits civiques des Thaïlandais « fils d’étranger ». Il s’agit de la loi électorale publiée pour les élections d’avril 1979. Pour la première fois dans l’histoire du pays, les Thaïlandais enfants de père étranger doivent, pour pouvoir voter, remplir certaines conditions de niveau d’étude ou de services rendus à l’état, et en faire la preuve devant l’administration. Près d’un million de Chinois sont concernés directement. Mais cette loi a touché en fait le cœur de tous les Thaïlandais de descendance chinoise plus lointaine, qui ont ressenti durement cette mesure discriminatoire.
Cette mesure ne semble pas étrangère au sentiment anti-chinois qui se fait jour en Asie du sud-est.
Au moment des élections d’avril 1979, la presse a été unanime à critiquer cette loi. Mais depuis, quelques indices laissent à penser que le poison commence à faire son effet. La revue « Siam Nikon » a publié en octobre 1979, dans son courrier des lecteurs, une controverse entre deux Thaïs qui ne sont pas d’accord sur les bienfaits ou méfaits du rôle important joué par les Chinois dans le commerce. Ceci, à propos d’un article du journal « Thaï Rath » qui parlait des 10 familles chinoises qui contrôlent, paraît-il, toute l’économie du pays. Affaire à suivre.
LES GROUPEMENTS NATIONALISTES
Ces mouvements font maintenant partie intégrante de la vie sociale de la plupart des villages du pays. Il faut distinguer trois catégories.
Le mouvement « Nawapon »
Ce mouvement, dont le nom signifie « les 9 forces », recrute ses membres individuel-lement : ils sont plusieurs centaines de mille, qui viennent surtout des milieux urbains. Les activités du mouvement sont très discrètes, mais directement politiques. Son orientation est d’extrême droite : on dirait facilement « fasciste ». Il a joué un rôle certain dans l’accession de THANIN au pouvoir. Son chef, Wattana KEOWIMON, a déclaré à plusieurs reprises que son heure n’était pas encore venue, mais qu’un jour viendrait où les Thaïs le supplieraient de venir sauver le pays. Le bonze KITTIWUTTHO, connu pour ses opinions d’extrême droite, est très lié au mouvement.
Le mouvement « Red Gaurs »
Il est difficile de dire si ce mouvement est parallèle ou directement lié au Nawapon. Il apparaît comme une milice, du genre S.A. d’Hitler. Assassinats politiques, bombes et grenades pour mettre à la raison étudiants et paysans sont ses moyens d’action. Il a joué un rôle primordial pendant la période civile 1973-1976 contre les étudiants et les grèves ouvrières. Les membres sont recrutés principalement dans les écoles techniques et professionnelles.
Les mouvements « Nawapon » et « Red Gaurs » ne sont évidemment pas des mouvements officiels. Ils apparaissent comme servant les intérêts de personnalités privées.
Le mouvement « Scouts Villageois »
Ce mouvement est officiel et s’adresse aux adultes de tous âges. Il a été fondés en 1972 par le colonel de police SOMKUEN. Mais, dès ses débuts, le roi lui a accordé son patronage officiel, à tel point qu’il apparaît dans l’opinion comme le mouvement personnel du roi. En septembre 1978, le mouvement revendiquait 2.800.000 membres. A cette date, il se reconnaissait un budget d’un million de bahts par mois. Répandu dans tout le pays, il est très structuré. Mais, à la différence des deux mouvements précédents, c’est le village qui est le cadre ordinaire de ses activités, au point qu’il est difficile aux villageois d’y échapper sans se faire mal voir.
Les buts
Promouvoir, favoriser et consolider :
— l’unité et la concorde,
— la loyauté à l’égard de la Nation, de la Religion, de la Royauté,
— la collaboration et la coopération aux activités de développement et de progrès.
Motivation
Le souci de la sécurité du pays.
Le mouvement et la politique
Le roi, en 1976, déclarait : « Les activités du mouvement « Scouts Villageois » répondent parfaitement aux désirs de la population. Elles sont adaptées au tempérament des Thaïs. C’est ce qui explique que les volontaires se présentent en grand nombre ».
M. APAI, membre du comité directeur, en 1977 : « Les activités du mouvement visent à ce que tous, en Thaïlande, aient une part active à la construction et à la sauvegarde de l’unité du pays. »
Le roi et les chefs du mouvement ne cessent d’affirmer que le mouvement n’est pas politique. C’est vrai dans la mesure où, en Thaïlande, « faire de la politique » veut dire « s’opposer au gouvernement ». Quand on soutient le gouvernement, c’est justement la preuve qu’on ne fait pas de politique. Mais à parler franchement, le rôle que les « Scouts villageois » ont joué à maintes occasions, et principalement dans les événements du 6 octobre, dément dans les faits l’affirmation des chefs. Ces chefs sont des généraux de la Police des frontières (généraux CHAROENCHIT, SOMKUEN, UDOM, VICHIEN...).
A chaque fois qu’il y a eu de grands rassemblements de « Scouts Villageois » pour influencer des décisions politiques du gouvernement, les chefs ont expliqué que cela venait de l’initiative des membres en tant que personnes privées, et non de la décision des chefs au nom du mouvement.
Une remarque est à faire. Le mouvement, certes, est officiel : il a le patronage royal. Et pourtant le gouvernement de KRIENGSAK semble réticent à son égard. Il a l’air de se méfier de cette force politique, qui est davantage aux mains de l’administration qu’en celles du gouvernement. Les « Scouts Villageois » sont l’instrument d’une administration permanente qui reste en place, alors que les gouvernements changent. Ce sont les officiels des administra-tions qui font que le pays est ce qu’il est : ils ont façonné un mouvement qui est devenu leur instrument politique.
Ceci explique que la presse se fasse l’écho d’interrogations au sujet de ce mouvement. Une personnalité politique comme KUKRIT PRAMOT, par exemple, dénonce le danger d’un tel mouvement, « parce que, dit-il, quand l’idéal d’union, d’amitié et de coopération devient la propriété d’un groupe qui se veut « initié », au détriment de ceux qui ne le sont pas, même cet idéal ne sert plus qu’à semer la division dans le pays ».
Mais KUKRIT englobe dans le même jugement les trois mouvements cités ici : Nawapon, Red Gaurs, Scouts villageois
« Les « Super-patriotes » et tous ceux qui croient qu’ils détiennent un monopole sur le patriotisme doivent être avertis que leur amour excessif de la Nation peut mener à la destruction des institutions du pays, et finalement à la destruction du royaume lui-même » (au Rotary Anns d’Ubon, le 16 juillet 1978).
Mouvements de défense civile
Pour faire face à l’insurrection communiste, différents plans ont été élaborés successive-ment, à la suite des échecs répétés de chacun d’eux. Actuellement le plan en vigueur définit un programme d’action basé sur le mouvement « Thaï Defense Volunteers » (plan To-So-Po). Le principe est que la lutte anticommuniste doit se faire au niveau du village par les villageois eux-mêmes qui réunissent leurs forces pour se défendre. L’entraînement aux armes se double d’une formation psychologique appropriée, parce que « la lutte anticommuniste n’est pas la seule affaire des armes : elle doit avoir le soutien de l’idéologie, allant de pair avec le développement du village ». Les sessions de formation prévoient l’étude des sujets suivants :
— connaissance et compréhension politique,
— connaissance et compréhension de la fonction de gouvernement,
— idéologie de la démocratie royale,
— administration d’un village.
Cette formation est assurée par des moniteurs de l’« Internal Security Operations Command » (Ko-O-Ro-Mo-No). En juillet 1979, 348.000 villageois, hommes et femmes, ont déjà reçu cette formation.
Ils reçoivent parfois un entraînement aux armes modernes, mais l’armement qui leur est distribué consiste en fusils à cartouches parfaitement démodés. Officiellement, 25.000 de ces fusils ont jusqu’ici été distribués dans 841 villages des 38 provinces infiltrées. Le but visé par ces distributions n’est certainement pas l’efficacité. Le général ATHIT, en août 1979 déclarait : « Le facteur décisif, dans la stratégie d’autodéfense, dépend de l’efficacité d’hommes bien entraînés et non de celle de leur armement. » Et, à un volontaire qui lui faisait remarquer que les communistes, eux, ont des armes modernes, le général CHAROEN répondit : « Vous avez un moral combatif capable de défendre la nation. Assurez-vous sim-plement que chacune de vos cartouches touche un ennemi. »
Deux informations parues dans la presse de juillet 1979 (c’est-à-dire au moment même où on parlait d’une menace possible de guerre), laissent rêveurs : « Les autorités de l’Adminis-tration Provinciale font savoir que le recrutement des volontaires de défense est actuellement très faible dans les provinces du sud et dans les provinces frontières du Cambodge. » L’autre information signale que « dans la province de Chiengmaï, les volontaires de défense démissionnent “en masse” (en français dans le texte), parce qu’ils reçoivent des insurgés communistes des lettres de menace contre leur vie ».
Insurrection communiste
Le 19 septembre 1977, le ministre de l’Intérieur de THANIN, Samak SUNTHORAWET, prédisait : Les insurgés communistes seront balayés de la Thaïlande dans les deux ou trois ans qui viennent. Nous sommes en train de tuer de plus en plus de communistes » (aux journa-listes, à l’aéroport de Sydney). Deux ans ont passé depuis... Monsieur SAMAK s’est lourdement trompé. Il reconnaissait, à son époque, sept mille communistes armés dans tout le pays. Le chiffre admis actuellement (1979) par les autorités est de quatorze à seize mille. D’autres sources extérieures disent vingt mille. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que c’est précisément la politique de SAMAK et de THANIN qui a fait augmenter les effectifs communistes. De plus, du temps de SAMAK, il y avait 36 provinces reconnues « infiltrées » : il y en a maintenant officiellement 48, sur les 72 du pays.
Dans les provinces du sud, à la frontière malaise, des opérations combinées thaï-malaises sont en cours depuis 1976. Non seulement, elles n’ont pas cessé depuis lors, mais elles augmentent en importance. Des forces de 4.000-5.000 soldats sont fréquentes.
Mais la situation au sud est particulière : il y intervient un mouvement de séparatisme des trois provinces musulmanes.
Dans le reste du pays, la guérilla est très fluide. Dans le nord-est, par exemple, la situation semble meilleure qu’il y a quelques années. Il n’y a pas de territoire thaï dont on puisse dire : c’est une zone bien « libérée », bien qu’en certains endroits il existe des groupes de villages où les autorités locales ne séjournent plus la nuit. Dans les montagnes, les communistes ont des camps suffisamment importants pour que les troupes gouvernementales hésitent à monter des opérations de délogement. Certaines de ces opérations se sont soldées par des pertes sévères.
Par contre la présence des insurgés se fait sentir un peu partout par des actions limitées : 27 soldats tués, 9 tués, 5 tués, 19 tués… dans des embuscades dans les provinces d’Udon, Loei, Nan, Nakhon Sri Thammarat, Chiengraï, Trang, Pattalung, Chiengmaï. Il y a au 35 tués dans l’attaque du camp communiste de la colline 824 (Chiengraï).
Appréciation de la situation
La machinerie de combat anticommuniste du gouvernement a engendré :
— des unités mobiles de développement,
— des groupes d’assistance de la population,
— des unités de volontaires pour la sécurité des villages,
— des programmes de développement rural,
— les « Scouts Villageois ».
Beaucoup de ces programmes se chevauchent et ne sont que rarement supprimés, si bien qu’un village peut se trouver engagé dans une demi-douzaine d’entre eux en même temps. D’où gâchis, confusion et contradiction, qui jouent en faveur des communistes.
La faillite vient surtout de ce que le gouvernement ne connaît pas les communistes. Les gens qui combattent les communistes ne les connaissent pas vraiment, ni ne les voient dans leur réalité. Ils voient des ombres et des illusions, mais non les communistes eux-mêmes.
De plus grands moyens de combat ont été mis en œuvre du côté du gouvernement militaire. Mais cela n’a pas réussi à stopper la légère fièvre de contagion communiste qui caractérise la situation thaïlandaise ; ceci à cause de trop de corruption, d’une surmultipli-cation des programmes, de la faiblesse d’analyse de la situation et du manque de bonne uti-lisation militaire des soldats. En résumé : gain communiste léger, mais constant.
La crise du parti communiste thaï
Deux éléments distincts sont intervenus dans cette crise connue depuis janvier 1979 : la rupture entre Chine et Vietnam, d’une part ; et l’incompréhension mutuelle entre les vieux cadres du parti et les nouvelles recrues étudiantes d’autre part.
En octobre 1976 le P.C.T., qui comptait environ 7.000 membres, reçut l’apport soudain de quelque 3.000 intellectuels. Le parti en fut déséquilibré. Les nouveaux étaient trop jeunes, et sans formation politique sérieuse. S’ils ont rejoint les rangs du parti, c’est en raison de circonstances particulières qui les y ont poussés. Par ailleurs, la grande majorité d’entre eux étaient influencés par un socialisme théorique beaucoup plus que par un communisme pratique, dont ils ignoraient d’ailleurs la discipline.
Dans le contexte politique du moment, cet exode d’éléments jeunes venant des milieux universitaires était une aubaine et un profit pour le P.C.T. Mais, déjà en octobre 1977, le parti avait dû créer pour eux une organisation spéciale, qui était beaucoup plus un « front » que l’introduction dans le parti. Ce front s’appelait : « Le Comité pour la coordination des Forces Patriotiques et Démocratiques » (C.C.P.D.F.).
En fin d’année 1978, ces jeunes du C.C.P.D.F. entraient en conflit avec la vieille garde du Comité Central. Ils faisaient valoir que la stratégie, adoptée jusqu’ici par le Parti dans la lutte de libération, n’avait pas produit des résultats sérieux. Pour eux, « l’encerclement des villes par la campagne » était une stratégie de guerre populaire trop lente. Ils étaient, eux, pour le soulèvement dans les villes, façon russe, avec l’aide de l’étranger pour hâter la révolution.
Finalement, à la faveur des événements du Cambodge, un groupe important de ces étudiants quittèrent le C.C.P.D.F. (dont la plupart des grands leaders) et fondèrent un nouveau mouvement révolutionnaire.
Certains, cependant, abandonnèrent purement et simplement la lutte de libération : au cours des premiers mois de 1979, on observa en effet un nombre inhabituel d’insurgés se rendant aux autorités, principalement des étudiants de 1976.
Le mouvement de libération Thaï-Isan
Le nouveau mouvement révolutionnaire des étudiants fut annoncé en mars 1979. Mais ce n’est qu’en septembre que des détails furent connus. Le nom du mouvement est tout un programme : « Thaï-Isan Kou Chat », c’est-à-dire : mouvement de libération Thaï-Isan. Sou-tenu par le Vietnam, son Centre est à Paksan, au Laos. Son but immédiat : la libération du nord-est de la Thaïlande (Isan) dans le cadre du testament d’HO CHI MINH.
Les cinq têtes de liste du mouvement sont des personnalités bien connues de la période 1973-1976 : THONGPAK, ex-député socialiste (déjà surnommé par la presse le « Samrin » de la Thaïlande), THOEDPUM, ex-leader ouvrier ; THIRAYUTH, ex-secrétaire général du Centre National des étudiants de Thaïlande en 1973 ; Bun-Yen WOTHONG, originaire d’Ubon, ex-professeur d’université et un des dirigeants du parti socialiste dissous an 1976 ; SRITHON, ex-leader paysan.
Ils sont les amis des étudiants de Bangkok pris dans le drame d’octobre 1976, ainsi que des paysans dont les leaders sont régulièrement assassinés (voir plus loin). Ils sont les copains de ces étudiants actuels dont l’un d’entre eux disait à un Père que « le jour de la revanche, un million de Thaïs y passeraient ».
Leur drapeau : une hache verte sur fond rouge.
Réorientation de la stratégie du P.C.T.
Face aux deux faits nouveaux : conflit Chine-Vietnam, et nouveau mouvement révolution-naire de libération Thaï-Isan, soutenu par le Vietnam, le P.C.T. a adopté une nouvelle stratégie. Il se proclame depuis le mois de mai 1979 le champion de la cause nationale thaïe contre la menace vietnamienne. Cet « objectif national », dit-il, est trahi par le gouvernement thaï, qui emploie 90 % de ses forces de sécurité contre la population thaïe, alors qu’il n’en utilise que 10 % à la frontière pour faire face à l’agression, et qui, de plus, compte faire appel à des troupes étrangères (les Américains). Dès lors, la légitimité politique revient de droit au P.C.T., du fait que les membres du parti, en épousant la cause du nationalisme, sont les seuls vrais patriotes. Le gouvernement thaï, par son attitude, est déchu de ses droits. Le P.C.T. lance un appel à l’unité nationale, contre l’agresseur, et invite les autorités thaïes à se joindre à la lutte.
(Le gouvernement thaï a accordé ses félicitations au P.C.T. pour son attitude patriotique, « normale, d’ailleurs, puisqu’ils sont thaïs, comme nous ».)
Par ailleurs, pour se donner une image nationale valable d’indépendance vis-à-vis de l’étranger, le P.C.T. a abandonné ses émissions de radio à partir de la station de Chine du sud, utilisée depuis seize ans. Depuis septembre 1979, les émissions sont faites à partir d’un émetteur situé en territoire thaï, dans le nord du pays.
Les évacués thaïs de l’intérieur
Le long de la frontière cambodgienne, ainsi d’ailleurs que dans certaines régions des provinces du sud déclarées « off limits », des villages thaïs ont été évacués pour raison militaire. Environ 80.000 Thaïs ont été ainsi évacués et installés dans des centres, en principe gérés par le département des affaires sociales. Des aides gouvernementales et privées, U.N.I.C.E.F. par exemple, leur distribuent nourriture, vêtements et médicaments.
A vrai dire, très peu de gens en ont entendu parler. La presse ne signale le fait que rarement et dans de petits entrefilets. Il semble que le gouvernement évite le sujet. Cependant, il s’agit de ces évacués thaïs, quand la Thaïlande réclame qu’une partie de l’aide aux réfugiés doit aller en priorité aux Thaïs qui ont souffert des événements à la frontière.
Les étrangers et les visas d’immigrants
A partir des années 1973-1974, l’administration thaïe change sa politique à l’égard des étrangers. Les chiffres parlant d’eux-mêmes :
Visas permanents accordés
1968 = 2 564 visas (le plus élevé)
1972 = 2 079
1973 = 1 510
1974 = 469
1977 = 72
1978 = 37
Auparavant, les nouveaux missionnaires obtenaient le visa permanent, et cela sans difficultés. Depuis quelques années, les nouveaux n’obtiennent plus de visa permanent et ont même beaucoup de peine à avoir un visa temporaire.
La nouvelle loi sur l’immigration, en vigueur depuis le 30 mai 1979, a supprimé le visa permanent. Il n’y a plus que des visas temporaires, renouvelables. Pour les journalistes et les missionnaires, la durée est d’un an renouvelable. C’est une faveur par rapport aux autres catégories d’étrangers venant pour d’autres motifs, investisseurs mis à part, qui seuls ont droit à deux ans.
Cependant, les visas permanents (à vie) obtenus auparavant par les anciens restent valides : ils n’ont pas été retirés. Sur les 60 M.E.P. de Thaïlande, un seulement a un visa temporaire selon la nouvelle loi.
Ajoutons que depuis 1974, même les missionnaires sont astreints à avoir une carte de travail comme tous les autres étrangers.
QUELQUES NOTES SUR L’ÉCONOMIE
« Settakit », tel se nomme le dieu suprême de la Thaïlande : c’est-à-dire l’Economie. On l’appelle d’ailleurs tout aussi bien « Sécurité nationale » : les deux mots sont synonymes.
L’économie de la Thaïlande est florissante. Les années 1977, 1978 et moitié 1979 ont vu un boom extraordinaire. Le démarrage date des années 1960.
Déjà, rien que pour la période 1960-1976, le produit national a été multiplié par 6. Dans le même temps, le produit national par habitant s’est vu multiplié par 4 ; la différence venant bien sûr de l’augmentation de population. En tenant compte du fait que les prix ont presque doublé en seize ans, on estime que la richesse de la moyenne des Thaïs a donc été multipliée par 2. (Sur le plan du revenu par habitant, la Banque Mondiale place la Thaïlande au 83e rang des pays pauvres : c’est-à-dire que 82 sont plus pauvres.)
Répartition de la richesse
Voici l’opinion de M. Sunthon HONGLADAROM, secrétaire d’Etat aux affaires économiques :
« S’il y a de la richesse dans le pays, elle n’appartient malheureusement qu’à un relative-ment petit nombre de personnes. La distribution de la richesse et du revenu laissa beaucoup à désirer. Quelques groupes de la population ont bénéficié de l’expansion économique des dernières années plus que les autres. Ces autres constituent en fait la majorité de la popula-tion : ce sont ceux qui sont employés dans le travail manuel, tout particulièrement les paysans et la basse couche des ouvriers industriels. Ainsi 40 % de la population réalise moins de 11 % du produit national. La minorité riche, cette année, a acheté un nombre inhabituellement grand de voitures, dont le prix est pourtant exorbitant en Thaïlande. Or, c’est cette minorité de riches qui est cause en partie du catastrophique déficit de la balance commerciale. »
Priorités budgétaires
— Défense et sécurité intérieure : 25 % du total.
— Développement économique : 20 %.
— Education et santé publique (ensemble) : 20 %.
Investissements
Catastrophiques en 1976, les investissements étrangers ont, depuis, bien remonté la pente. Mais cette question reste un sujet de préoccupation pour le gouvernement. En fait, la vulnérabilité de la Thaïlande dans cette question des investissements ne vient pas de son économie ; celle-ci est forte. Mais elle vient de l’incertitude de la politique étrangère, due à sa situation géographique.
Caractéristiques de l’expansion
C’est le secteur industriel qui en bénéficie, presque exclusivement, tandis que le secteur agricole ne progresse que très peu. Dans le domaine des exportations, les produits industriels manufacturés représentaient seulement 10 % du total en 1971. Maintenant ils représentent 40%. Cette expansion industrielle est remarquable, mais elle est en fait la cause de l’accélération du déséquilibre de la richesse, car c’est une toute petite minorité qui en béné-ficie. Elle n’a donc pas de retombée sur l’ensemble de la population. Au contraire, l’industrie moderne qui s’installe en Thaïlande, en employant peu de personnel, n’absorbe pas la nombreuse main-d’œuvre inemployée du pays ; et, en produisant beaucoup, elle oblige les petites exploitations familiales à fermer peu à peu.
Quant à la production agricole, malgré la grande réussite du sucre, du manioc et du maïs, venus récemment s’ajouter au riz traditionnel, elle reste à un taux de croissance considéré comme un des plus bas du monde.
L’inflation et les salaires
Elle est sérieuse. D’environ 10 % en 1978, elle atteindra entre 15 et 20 % en 1979. Mais l’inquiétude vient surtout de son mode d’apparition. En effet, elle est intervenue avant toute augmentation de salaires, avant que l’interaction salaires-prix ait commencé à jouer. De là l’inquiétude des milieux gouvernementaux, économiques et syndicaux. Que va-t-il se passer maintenant que, par la force des choses, les salaires commencent à être relevés. En fait, jusqu’à présent, seuls les salaires des fonctionnaires du gouvernement ont été augmentés, avec effet à partir de janvier 1980. Cette augmentation a été fixée à 20 % et concerne une proportion importante de la population.
Il est vrai que le gouvernement a aussi augmenté le salaire minimum journalier des manœuvres et petits ouvriers. Mais cela concerne si peu de gens et pour une somme totale d’augmentation tellement minime, que ça ne peut jouer sur l’inflation. Pour Bangkok, le salaire passe de 35 à 45 baths par jour ; et en province, de 25 à 35 bahts.
Tout ceci contient en germe un conflit social que le gouvernement actuel (ou quel autre ?) semble peu capable de mener correctement.
SOCIAL
Population et planning familial
La réussite des programmes de planning familial apparaît clairement dans le tableau ci-dessous. Il y avait 8 millions d’habitants en Thaïlande en 1910, date du premier recensement. La population a ensuite augmenté. A chaque fois que sont totalisés 8 millions supplé-mentaires, on calcule le nombre d’années qui ont été nécessaires pour cette nouvelle tranche de 8 millions, et ainsi de suite pour chaque tranche nouvelle.
1er « 8 millions » en 1910
2e « 8 millions » en 1942 = 32 ans
3e « 8 millions » en 1957 = 15 ans
4e « 8 millions » en 1966 = 9 ans
5e « 8 millions » en 1971 = 5 ans
6e « 8 millions » (en 1981) = 9-10 ans
A partir de 1972, la tendance du taux d’accroissement est renversée. En 1979, il n’y a que 46 millions d’habitants. Sans planning familial, il y en aurait eu 48 millions depuis 1975.
La politique de réduction des naissances a été décidée an 1960. Mais ce n’est qu’à partir de 1968 que l’éducation au planning familial commence à être organisée méthodiquement. Par la suite, des plans quinquennaux ont été programmés. Le premier plan quinquennal de planning familial couvre la période 1972-1976, avec l’objectif de réduire le taux de 3,3 % à 2,5 %. Le deuxième, celui en cours, pour les années 1977-1981, vise à atteindre le taux de 2,1 %.
Le tableau présenté est éloquent : la Thaïlande a réussi. La question des conséquences à tous les niveaux, est dès lors ouverte...
Parmi les trois méthodes classiques utilisées (procédés, pilule, stérilisation), celle de la stérilisation donne lieu à des pressions sur les mères au moment de la mise au monde du troisième, ou même du deuxième enfant. De 1972 à 1979, un total officiel de 850.000 stérilisations, dont 60.000 d’hommes, ont été effectuées. Pour les dernières années, 1977-1978-1979, il faut compter entre 150.000 et 180.000 par an.
La propagande, par affiches, pour le planning familial et la famille idéale de deux enfants, est présente partout, aux arrêts de bus par exemple.
L’avortement
On estime que le nombre des avortements a doublé en dix ans. Actuellement, diverses études des milieux médicaux thaïs font apparaître que s’il y a 50.000 avortements par an en hôpital, il faut en fait en compter un total plus probable de 400.000 par an, dont une proportion importante d’étudiantes. Une loi est à l’étude pour la légalisation de l’avortement sous contrôle médical.
Physionomie de la population
— 44 % en dessous de 15 ans.
— 15 % vit en milieu urbain.
— Les trois quarts de cette population urbaine sont concentrés à Bangkok.
— Minorités montagnardes : de 400 à 500.000.
La situation des paysans
(sources écrites, gouvernementales
ou revues économiques)
On observe la persistance d’une pauvreté rurale aiguë, alors que les autres secteurs de l’économie atteignent des progressions sensibles. Les paysans deviennent toujours plus pauvres : la croissance économique du pays aboutit en fait à un appauvrissement du monde rural, qui représente pourtant 80 % de la population du pays.
L’attitude générale des Thaïs envers les paysans est de les considérer comme appartenant à la couche la plus basse de la société. Les enfants des familles paysannes les plus riches ne reviennent pratiquement jamais à la campagne après leurs études, sauf si les nécessités du chômage « intellectuel » les y obligent.
Les paysans sans terre
Le paysan sans terre était à peu près inconnu en Thaïlande il y a vingt ans. Le phénomène atteint maintenant officiellement 30 % de tous les chefs de famille (soit à peu près le double de la population urbaine).
C’est actuellement le groupe social qui croît le plus rapidement. Mais il n’a pas d’endroit où aller. Qu’ils restent dans leur village, ou refluent en ville, ils sont voués à l’inemploi. Ils deviennent alors des travailleurs migrants qui acceptent tout salaire, si bas soit-il. Ce groupe social est donc une source de main-d’œuvre à bas prix pour l’industrie, les plantations et les firmes commerciales.
Il en résulte un accroissement des bidonvilles urbains, bien que, malgré tout, la majorité d’entre eux reste à la campagne. Pour l’instant ce groupe social est amorphe, sans organisation, sans conscience de leur poids politique potentiel. Le gouvernement préfère les voir ainsi : tout effort de groupements paysans pour les organiser est considéré comme de la subversion portant atteinte à la sécurité nationale.
Un rapport du « Land Development Department », en faisant le bilan des dix dernières années, explique :
« Des essais ont été faits par le gouvernement pour tirer les paysans hors du cercle vicieux de la pauvreté. En fait, les paysans aujourd’hui sont encore plus pauvres ; et, dans le cas de beaucoup d’entre eux, plus pauvres même qu’ils ne l’étaient il y a plusieurs décades. Tout essai d’améliorer les revenus des paysans est voué à l’échec, si des solutions simultanées ne sont pas apportées aux problèmes qui concernent les facteurs d’appauvrissement des paysans, à savoir :
— très basse productivité,
— marketing inefficient et instabilité des prix agricoles,
— techniques arriérées et manque de connaissances,
— perte de fertilité de la plupart des terres,
— accroissement de la population agricole de 3,6 % par an, alors qu’il n’y a plus de terres nouvelles disponibles,
— manque de capitaux dans l’ensemble de la population agricole. »
Réforme agraire
Si l’on entend par réforme agraire une redistribution des terres, une telle réforme aboutit à l’absurde, en raison de la surpopulation paysanne. En distribuant à chaque paysan en âge de travailler un lot égal, chacun recevrait (en 1979) 0,96 hectare (National Economic and Development Board). Sans oublier que la population paysanne augmente de 3,6 % par an.
Malgré tout, une réforme agraire de type « distribution de terres », à objectif réduit, est en cours actuellement, visant à supprimer des injustices criantes. Mais les plus optimistes estiment qu’au rythme actuel de mise en application, cent ans sont nécessaires pour la mener à bien (F.A.O. – Small farms Study, 1976).
C’est pourquoi cette même étude de la F.A.O. n’entrevoit, comme solution technique, qu’une réforme agraire de type « changement de structures », c’est-à-dire une certaine forme de collectivisation. Mais ceci est jugé « a priori impensable ».
L’endettement
En 1976, l’université Kasesat (agriculture) estimait, après enquête, que 68 % des fermes étaient endettées, avec une moyenne de 4.000 baths par famille, ce qui correspond au revenu paysan annuel moyen, un dollar U.S. valant 20 baths.
« Les héros du peuple thaï »
Entre 1974 et 1979, trente-neuf leaders paysans ont été assassinés, présidents ou vice-présidents d’organisations paysannes nationales ou régionales. Le dernier en date est Chamras MOUANGYAM, tué au M. 16 le samedi 21juillet 1979 (signalé dans Le Monde du 28 juillet) : il était le président de la Fédération des coopératives agricoles de Thaïlande. Sur les quatre présidents de la Fédération qui se sont succédés dans cette période, trois, dont Chamras, ont été assassinés. Le quatrième a rejoint les maquis communistes. La presse de fin juillet a parlé longuement de ces 39 paysans, en les appelant les « héros du peuple thaï ».
Mais un article du Siam Nikon du 1er octobre 1979 en dit long sur ce que pense une partie de l’opinion thaïe : « Une unité de l’armée dénommée “Unité d’intervention rapide” a été mise sur pied. Elle étend ses activités aussi bien dans les grandes villes que dans les campagnes, sous des déguisements de commerçants, d’idiots de village ou autres Une de ses opérations importantes a été l’assassinat du leader paysan Chamras Mouang-Yam » (s’agirait-il de la même unité qui a sévi lors de l’expulsion forcée des réfugiés khmers en juin 1979 ?).
Les ouvriers
Nul n’ignore qu’en cas de régime communiste, la condition des ouvriers deviendrait « aussi pire » que celle de leurs employeurs. C’est pourquoi ces employeurs, par sollicitude affectueuse à leur égard, cherchent à LEUR éviter un tel sort, en les protégeant contre la ten-tation de mettre en danger « l’Economie » et la « Sécurité nationale »; car si l’économie s’écroulait, comment les employeurs ruinés pourraient-ils continuer à protéger les ouvriers contre les méfaits du communisme ?
Finalement, c’est pour le bien des ouvriers qu’on leur interdit le droit de grève, en vertu de la loi martiale. Toute grève est illégale. D’ailleurs, comme l’a rappelé en septembre 1979 le directeur général du Département du Travail, « les grèves, pour les ouvriers, sont loin d’être le moyen le plus efficace d’atteindre leurs buts, car toute tentative pour perturber le travail fait beaucoup plus de mal aux ouvriers qu’aux employeurs : si la direction est poussée à bout, elle peut être amenée à envisager la fermeture pure et simple de l’entreprise et le renvoi de tous les ouvriers fautifs. Alors, si cela a lieu, ce sont les ouvriers qui, eux, ont de bas revenus, qui en souffrent, et non la direction ».
Ce raisonnement reste fondé tant que le flot constant de main-d’œuvre venue des campagnes permet aux entreprises d’être largement pourvues en ouvriers.
Au mois de mai 1979, par exemple, 257 ouvriers de l’usine de montage automobile « Thaï Rung Union Car » ont été renvoyés pour avoir fait grève. En juillet, la Commission du Travail jugeait définitivement le cas : le renvoi était légal.
En juillet 1979, un représentant syndical des ouvriers de la « A.S.A. Electronics » était renvoyé par la direction. Mais le cas vaut une explication : il a été renvoyé pour avoir manqué trois jours de travail. Ces trois jours, il les avait employés à négocier, avec le Département du Travail, le réemploi de 200 ouvriers de l’usine renvoyés auparavant pour grève.
Et pourtant il y a des grèves, malgré la loi martiale et malgré le risque de renvoi. Le nombre des journées ainsi perdues est scrupuleusement tenu à jour par le Département du Travail. Ainsi, en 1976, il y avait eu 495.619,5 journées de grève. Tandis qu’après la reprise en main par Thanin en 1977, il n’y en a plus que 12.331, et sous Kriengsak en 1978 : 8.599,3/4 journées de grève.
La plupart de ces petites grèves sont le mouvement spontané des ouvriers d’une petite entreprise, sans soutien syndical. Mais certaines, cependant, ont lieu dans les services publics sur initiative syndicale.
Le mouvement syndica1
Le mouvement syndical est cependant insignifiant. Impensable dans l’Administration d’Etat, à peu près inexistant dans le secteur privé (c’est-à-dire pratiquement toute l’industrie et le bâtiment), le mouvement syndical a quelques succès dans le secteur des services publics : eau, électricité, chemins de fer... (pour les instituteurs, voir plus loin).
Il y a actuellement trois fédérations représentant un total de 56 unions : « Nation Labour Council » (N.L.C.), « National Congress of Thaï Labour » (N.C.T.L.) et « Free Labour Council of Thailand » (F.L.C.T.). La légère rivalité qui les oppose ne fait pas l’affaire du gouvernement, qui déploie tous ses efforts pour arriver à les unifier dans une unique organisation plus facilement contrôlable.
Mais cette tentative risque de devenir sans objet, si la solution de supprimer les syndicats dans les services publics est finalement adoptée : le gouvernement envisage cette solution radicale depuis la grève des mécaniciens des chemins de fer qui a paralysé tout le réseau les 2 et 3 octobre 1979, et qui a fait perdre (scandale inadmissible) 3,5 millions de baths. Il ne subsisterait plus alors que la poussière de syndicats inefficaces du secteur privé, permettant quand même de sauver la face dans les organisations syndicales internationales.
Boom industriel et inemploi
Parler du monde ouvrier thaï, c’est aborder le problème de l’inemploi (terme préférable à celui de chômage). Le boom industriel des dernières années est le résultat partiel de l’installa-tion d’usines très modernes (parfois les plus modernes du monde, comme celle de Rhône-Poulenc par exemple), ayant pour caractéristique de produire beaucoup avec très peu d’ouvriers. Si bien que toute nouvelle usine, bien loin d’éponger ne serait-ce qu’une partie de la main-d’œuvre surabondante déjà existante, a plutôt tendance à augmenter l’inemploi du fait que les petites entreprises familiales, dans l’incapacité de suivre la concurrence, sont obligées finalement de fermer.
Un exemple : les dockers du port de Bangkok. En 1978, deux syndicats de la compagnie de dockers « Thaï Bulk Services » ont lancé une grève pour protester contre l’introduction de nouvelles machines de chargement du tapioca : ces machines mettaient à pied des centaines de dockers. Ils demandaient l’arrêt de l’utilisation de ces machines, au moins jusqu’à ce qu’on trouve des emplois pour 50 % de ceux qui étaient mis à pied.
La réponse du gouvernement, par la voix de KRIENGSAK lui-même, a été de donner un avertissement sévère aux opposants, en faisant valoir que la nouvelle méthode de chargement allait donner au tapioca thaï une plus grande compétitivité sur le marché mondial. Aucune mesure de réemploi n’a été prise.
L’émigration thaïe au Moyen-Orient
Depuis les années 1975-1976, des Thaïs partent dans les pays du Moyen-Orient pour y trouver travail et fortune. Il y avait, en fin 1978, cent vingt bureaux de placement approuvés par le gouvernement. Mais beaucoup des candidats, peut-être en fait la majorité, partent par des filières incontrôlées. Ce qui explique que les statistiques des départs ne présentent que des suppositions, fort variables d’une source à l’autre, avec cependant l’estimation unanime que les départs doublent chaque année.
Selon les sources, il y aurait donc, en juillet 1979, entre 10.000 et 40.000 travailleurs thaïs émigrés (le dernier chiffre étant celui, le plus probable, de la Bangkok Bank). Les pays visés sont, par ordre d’importance : Bahrein, Arabie Saoudite, Dubaï, Iran, Qatar.
Les salaires vont de cinq mille à vingt mille bahts par mois, avec une moyenne générale de sept mille baths. Le gouvernement reconnaît que « l’exportation de la main-d’œuvre a fait la preuve qu’elle est grandement bénéfique pour l’économie intérieure ». Par exemple, en 1978, l’argent rapatrié a atteint 700 millions de baths et on espère, pour 1979, 1 milliard 400 millions de bahts.
Cependant, tout n’est pas rose. Beaucoup de problèmes ont surgi. Il y a certains bureaux de placement qui trompent les ouvriers, en empochant l’argent des démarches. Il y a le problème que pose sur place un genre de vie complètement différent, en contexte musulman sensibilisé sur la question des femmes, de l’alcool et du jeu.
C’est pourquoi le gouvernement thaï a créé un corps spécial d’« ambassadeurs du travail », chargés de l’assistance-conseil et du secours social sur place. En Arabie Saoudite, le consulat thaï a été renforcé d’un « attaché du travail » permanent.
En Thaïlande, un « Bureau de coopération » a été établi entre le Département de l’Educa-tion et celui du Travail : le but visé est de mettre en place des centres de formation spéciale pour les candidats à l’émigration, avec une certaine pratique de l’anglais par exemple.
Cependant, cette question de l’émigration des travailleurs doit aussi être vue sous un autre aspect qui commence à poindre. En effet, il y a deux catégories de partants : les manœuvres, quelquefois vaguement spécialisés, et les diplômés. Ce sont ces derniers qui font problème. Le nombre de diplômés sans emploi est considérable en Thaïlande (voir plus loin); or la demande du Moyen-Orient en diplômés est elle-même importante. Si bien que l’exode intellectuel thaï a commencé à prendre des allures qui inquiètent le gouvernement.
Du point de vue du gouvernement, l’exportation d’une main-d’œuvre à tout faire a autant d’importance, mais pas plus, que celle d’une marchandise ordinaire ; d’ailleurs, ces ouvriers reviennent au pays. Tandis que pour l’exode des intellectuels, c’est différent : les diplômés ont tendance à se fixer là où les salaires sont élevés et assurés ; de plus, la contagion de ces hauts salaires attire même ceux qui ont déjà une place dans le pays. On craint donc, pour l’avenir, la perte à l’étranger des Thaïs les plus capables, ceux dont l’industrie en croissance aura besoin dans peu de temps.
Signalons aussi qu’un courant d’émigration vers Singapore et les Philippines commence à apparaître.
Quelques chrétiens sont déjà partis au Moyen-Orient. Certains sont même déjà revenus. Un Père signale que celui qu’il connaît est revenu aussi pauvre, ou du moins pas plus riche, qu’avant, tout l’argent gagné ayant été dépensé sur place.
Éducation nationale
Physionomie de la scolarité
— Il y a 25 millions de jeunes compris dans la tranche d’âge de 5 à 24 ans. Parmi eux, 9 millions sont à l’école ou à l’université, dont 7 millions 300 mille en primaire.
— Parmi les Thaïs qui ont actuellement entre 5 et 24 ans, les niveaux scolaires sont les suivants (on ne tient pas compte des plus âgés) :
• pas d’école du tout : 10,3 %
• primaire élémentaire : 64 %
º équivalent brevet (BEPC) : 17 %
• équivalent terminale : 7 %
• diplôme universitaire : 1,7 %
— Seulement 6 % des étudiants universitaires viennent du milieu rural.
Echec de l’éducation primaire
En 1979, l’éducation primaire a été mise en accusation : il y a un constat officiel d’échec. Le ministère de l’Education reconnaît que 50 % des écoliers élémentaires sont semi-illettrés : incapacité ou difficulté de lire des mots simples, et d’une façon générale incapacité de lire les titres des journaux.
Dans la province de Sisaket, une enquête a montré que seulement 70 % des écoliers fréquentent régulièrement l’école. C’est la province qui a le plus bas revenu de tout le pays.
Le chômage des diplômés
Le total des Thaïs diplômés est relativement faible. Pourtant, le nombre des diplômés sans emploi est considérable et augmente tous les ans. De 30 % en 1976, il atteint près de 56 % en 1979. Cependant, on ne peut s’empêcher d’être étonné, quand on apprend que les diplômés de l’université d’agriculture sont sans emploi à 44 %.
Les instituteurs ruraux
Ils sont 340.000, et probablement la force organisée la plus considérable du pays. Le problème de leur statut est, depuis deux ans, très chaud, en raison de l’aspect politique qu’il revêt.
Cet aspect politique est évident quand on considère que la grande majorité des enfants de ce pays rural, au fil des générations successives, ont reçu ou reçoivent d’eux la première formation, laquelle sera, sans doute, pour beaucoup la définitive aussi.
Ayant bien compris l’importance de leur rôle de « leaders de la pensée rurale », le Premier ministre maréchal Thanom, en 1966, les a retirés du ministère de l’Education pour les rattacher à l’Administration provinciale locale, en dépendance du ministère de l’Intérieur, et relevant directement du gouverneur de province.
La conséquence est qu’ils ont perdu leur statut de « fonctionnaires spéciaux » ; qu’ils n’ont plus d’organisation distincte pour les représenter, et qu’ils sont sous la tutelle vigilante de l’Intérieur.
En 1978, la crise a éclaté : les instituteurs ruraux en avaient assez. Durant tout le mois de janvier, dans de grandes manifestations qui rassemblaient souvent plusieurs milliers d’entre eux, les instituteurs ont présenté leurs revendications : relèvement de leur statut et de leurs droits au niveau de fonctionnaires, être dégagés de la tutelle du ministère de l’Intérieur, et avoir leur département distinct dans le cadre du ministère de l’Education.
Il y eut des incidents et quelques arrestations, la loi martiale interdisant tout rassemblement de plus de sept personnes. Mais leur mouvement était si fort et si si bien organisé dans tout le pays, que le gouvernement dut accepter de prendre le problème en considération. Dès le mois de mars, le statut de fonctionnaires leur fut donné.
Cependant, au mois de juillet 1979, l’agitation a repris, parce que le gouvernement n’a toujours pas pris de décision au sujet du ministère de tutelle. En fait, le gouvernement hésite : il est pris entre deux feux. Il est prêt à accéder à leurs demandes, mais il est aussi sous la pression des mouvements de droite qui s’opposent à ce que les instituteurs ruraux ne soient plus sous la responsabilité de l’Intérieur.
La classe militaire
En Thaïlande, il y a ceci de particulier : les militaires ne diffèrent pas des civils. Ces deux catégories de citoyens exercent dans la société les mêmes occupations professionnelles. Sim-plement, les cadres de l’armée y ajoutent en plus et accessoirement la pratique du hobby favori qu’est pour eux la vie militaire.
Un exemple, pris dans le Bangkok Post du 25 août 1979 : « Le président du conseil d’administration des Chemins de fer de Thaïlande, le général THEP KRANLOET, a présenté sa démission à la suite du terrible accident ferroviaire de mardi. Le Premier Ministre général KRIENGSAK a félicité le général THEP pour ce geste ; le général THEP est aussi comman-dant de la 1re Région militaire.
Depuis lors, les Chemins de fer ont un nouveau président : le général de l’Air Prasong KUNADILOK, par ailleurs vice-ministre des Communications.
Le conseil d’administration des Téléphones comprend l’amiral AMON, le général de police SUCHAT, et le général PRATHIEB.
Président du Comité Olympique de Thaïlande : général de l’Air THAWI. Gouverneur de l’Organisation du Tourisme : colonel SOMCHAI. Le général PRAYUTH devient directeur de la Thaï Airways en remplacement du général THAWHIP qui devient directeur-adjoint de la Thaï International. Le général AMNAT est le président de la Government Housing Bank, dans laquelle le colonel ARAM est directeur exécutif...
Cependant, comme il y a 500 généraux ou amiraux dans l’armée thaïe, sans compter leurs cohortes de colonels, on ne saurait les citer tous ici. Signalons seulement qu’ils ont leur propre banque : la Thaï Military Bank ; qu’une chaîne de télé et un nombre non connu de stations de radio sont gérées commercialement par eux et que les conseils d’administration des différentes sociétés commerciales, hôtels, entreprises industrielles et banques leur offrent de nombreux débouchés. On trouve par exemple le général PRAMAN dans pas moins de quatorze conseils d’administration.
Dans le domaine politique, on a déjà signalé les 193 officiers sénateurs. Mais on trouve aussi des généraux et des colonels parmi les chefs de plusieurs partis politiques. « Social Justice » du général THAWI, « Chat Thaï » du général PRAMAN, « Parti socialiste » du colonel SOMKIT ; et un nouveau parti en formation, le « Liberal Democratic » du colonel RENGPRASOETVIT. Auxquels il faut ajouter le mouvement des « Jeunes Turcs ».
Par ailleurs, on observe qu’un nombre de plus en plus élevé de gouverneurs de province et même de Naï Amphoe (sous-préfets) sont maintenant des officiers de l’armée.
De beaux jours, en vérité, pour la classe des militaires qui, en 47 ans de « démocratie royale », a gouverné 42 ans.
UNE ÉGLISE THAÏE
Confier I’Eglise de Thaïlande à un petit groupe de chrétiens qui représente 0,42 % de la population totale du pays aurait pu paraître une gageure. L’Eglise a fait ce geste, elle a eu raison : les faits sont là pour montrer le bien-fondé de son option. Actuellement, les évêques sont thaïs partout où cela a été possible. Dans des diocèses où tout était à faire, où le clergé était composé exclusivement de missionnaires, faute de prêtres locaux, l’Eglise a appelé des prêtres thaïs venus d’autres diocèses et a mis à leur tête un évêque du pays. Cependant le clergé missionnaire est resté sur place et collabore avec les nouveaux arrivés. Ainsi à Nakhonsawan, il n’y avait qu’un prêtre originaire du diocèse lorsque Mgr LANGER a passé les pouvoirs à Mgr BANCHONG, l’ancien supérieur du grand séminaire de Samphran. Trois prêtres thaïs sont venus se joindre à l’équipe : un de Ratburi et deux de Bangkok. Le cas du diocèse de Nakhonratchasima, créé en 1965, est encore plus typique de la prise en charge de l’Eglise par le clergé thaï, puisqu’en 1977 quatre prêtres, tous volontaires, ont été envoyés de Chantaburi par Mgr THIENCHAI, leur évêque, en même temps que Mgr PHAYAO, originaire du même diocèse, succédait à Mgr VAN GAYER.
Cette prise en charge a favorisé une plus grande compréhension entre l’Eglise et le pays. Si celle-ci pouvait paraître vivre en dehors de la nation et du royaume thaï lorsqu’elle était dirigée par des étrangers, aujourd’hui ce n’est plus possible : l’épiscopat, le clergé et les laïcs font route avec le pays. Les bonheurs et les malheurs de la Thaïlande, ainsi que les options de ses dirigeants, sont vécus à part entière par une Eglise qui garde cependant son autonomie lorsqu’elle le juge nécessaire. Ainsi, la Conférence Episcopale a dit l’opinion de l’Eglise sur l’avortement, dans un document officiel qui ne suit pas les directives du ministère de la Santé, mais se révèle conforme à l’Evangile et aux directives du Magistère.
De même, le caractère thaï se fait sentir jusque dans les constructions. Les bâtiments sont grands et imposants, en contradiction avec ce que prônent les chrétiens d’Occident, mais en conformité avec ce que ressentent tous les Thaïs, chrétiens ou non.
L’épiscopat
L’épiscopat est jeune. Le plus âgé des évêques, Mgr RATH, a 63 ans ; le plus jeune, Mgr EK, a 45 ans, et les autres sont nés aux environs des années 1930.
La formation première de ces nouveaux évêques est universitaire. Le plus grand nombre a étudié à la Propagande ; les autres ont poursuivi des études en Europe après leur ordination sacerdotale. Ils ont tous eu des responsabilités importantes avant d’être ordonnés à l’épisco-pat. Plusieurs ont été professeurs ou supérieurs de séminaires, petits et grands. D’autres ont été animateurs, présidents ou même créateurs de commissions : biblique, catéchétique, questions sociales.
Ils viennent aussi d’horizons pastoraux très divers. Ces origines différentes pouvaient faire craindre des orientations antagonistes. Les événements de la campagne électorale de février-mars 1976, dont le dernier compte rendu s’était fait l’écho, auraient pu amener des dissen-sions au sein de la Conférence Episcopale. Or, il n’en est rien. L’Eglise de Thaïlande est dirigée par des évêques qui marchent main dans la main, qui font corps pour le bien de l’Eglise.
Dès le début, nous avons constaté leur souci de réaliser cette union, nécessaire à la construction de l’Eglise thaïe, concrétisée par l’entraide des diocèses. Les trois diocèses du centre, Bangkok, Chantaburi et Ratburi, aident les autres, car ils ont des ressources plus im-portantes en personnel et en argent. Ils continuent donc à envoyer des prêtres dans les diocèses de formation plus récente et prennent des charges financières que les autres ne peuvent assumer. Ainsi, Bangkok a financé le grand séminaire pour une part beaucoup plus grande que les diocèses pauvres.
Parallèlement à cette conscience qu’ont les évêques du pays d’appartenir à un même corps qui est l’Eglise de Thaïlande, l’épiscopat prend une part active à la vie de l’Eglise universelle. Les uns et les autres participent aux différentes commissions et rencontres internationales, tant asiatiques que mondiales (Mgr BUNLUEN, évêque de Ubon, est même président de l’O.H.D., « Office for Human Development », et vice-président de la « Caritas Interna-tionalis »).
Soucieux de l’Eglise universelle, les évêques sont aussi préoccupés du développement harmonieux de celle-ci dans leur propre pays. Ils ont commencé par organiser, au niveau national, des rencontres de jeunes prêtres de moins de dix ans d’ordination, puis ils ont élargi les rencontres aux prêtres de tous âges et de toutes conditions, séculiers et religieux, thaïs et étrangers. Enfin, cette année, ils ont constitué une sorte de Conseil pastoral auquel ont participé évêques, prêtres, religieuses, religieux, et laïcs. A partir d’expériences concrètes réalisées dans le pays, le conseil pastoral a spécialement étudié les communautés de base et leurs possibilités de développement en Thaïlande. Antérieurement, les diocèses avaient organisé des comités paroissiaux qui fonctionnent assez bien.
Travail des Commissions
Les Commissions existent depuis longtemps. Elles connaissent un développement plus grand que par le passé et une orientation différente.
— La Commission de la BIBLE a mené à bien un travail important. Il est œcuménique : catholiques et protestants se sont récemment entendus pour éditer en commun un N.T. en langage populaire. Ils ont aussi publié une nouvelle traduction des psaumes en vers thaïs. Ce travail est exhaustif : la Commission traduit les livres deutéro-canoniques qui ne l’avaient pas été dans la bible protestante.
— La Commission de la LITURGIE a terminé une première série de traductions indispen-sables : ainsi, celles du missel, des lectionnaires et de la plus grande partie du rituel sont maintenant achevées et approuvées. Elle vient, en outre, d’élargir ses portes en appelant de nouveaux membres, religieux et religieuses, pour étudier une indigénisation des rites.
— La Commission CATÉCHÉTLQUE continue son effort de formation des religieux, religieuses et laïcs catéchistes, mais, en ce qui concerne les manuels, elle se trouve dans la même impasse que partout ailleurs.
— Traditionnellement, la Commission pour les MISSIONS s’occupait de rassembler des fonds pour la « Propagation de la foi » et « Saint Pierre Apôtre ». Cette activité demeure, mais Mgr BANCHONG lui donne une nouvelle orientation. Les réunions deviennent plus fré-quentes, et il cherche les moyens de développer l’apostolat missionnaire. Dans un même ordre d’idées, les évêques et les prêtres, venus de diocèses de vieille chrétienté pour prêter main forte aux missionnaires des nouveaux diocèses, expérimentent quotidiennement combien est positif l’apostolat auprès des non-chrétiens.
— Dans un domaine qui ne relève pas directement des diocèses, mais qui touche profon-dément à leur vie, il faut noter le travail fait par la Commission des RELIGIEUX. La branche féminine est, sous certains aspects, plus active : porteuses d’idées qui se concrétisent rapide-ment, les différentes congrégations féminines sont florissantes, les plus favorisées aidant celles qui le sont moins. Il y a une série de sessions de formation, de retraites et autres réalisa-tions absolument remarquables. Cela profite aux congrégations plus pauvres dont les religieuses deviennent de plus en plus capables. Cela profite également aux diocèses, qui reçoivent des collaboratrices nouvelles et efficaces, faisant preuve d’une plus grande ouver-ture. Dans le domaine catéchétique : elles font l’essentiel du travail dans presque tous les diocèses. Dans le domaine caritatif : elles ont envoyé des équipes de développement dans les campagnes et les camps de réfugiés. Dans le domaine scolaire : la Sœur Myriam, de Saint-Paul de Chartres, a composé un livre de « morale » — matière d’enseignement — pour les écoles chrétiennes : livre que le ministère a approuvé pour toutes les écoles catholiques. En outre, la Commission des Religieux a pris une décision importante : toutes les écoles catholi-ques prendront, dès la rentrée prochaine, tous les élèves catholiques qui se présenteront en première classe de primaire.
D’autre part, il faut noter l’effort accompli pour favoriser les vocations : vocations de prêtres diocésains, de religieux et de religieuses. Prédications, publications de livres et de revues, expositions, se suivent régulièrement. En même temps, il y a un effort soutenu pour donner une bonne formation aux futurs prêtres, religieux et religieuses.
— La Commission pour les NON-CHRÉTIENS réalise un travail de compréhension mutuelle entre bouddhistes et chrétiens, catholiques et protestants. Parallèlement aux expériences individuelles du Père PEZET (S.A.M.) et du Père PASEK (M.E.P.), pour une approche du bouddhisme par l’intérieur, Mgr CARRETTO, évêque de Suratthani, travaille avec les membres de la Commission, de façon plus officielle, au cours de réunions avec les bouddhistes, et grâce à l’Exposition sur les religions, organisée annuellement par le ministère des Cultes. Il pourrait y avoir dans ce mouvement un danger de syncrétisme qui est conforme au caractère bienveillant des Thaïs et qui se manifeste à « Hupphasawan », dans la province de Ratburi : il y a là un haut lieu qui se donne pour but de fondre ensemble toutes les religions pour le salut du monde. Mais un document précis de l’évêque du lieu, Mgr EK, soutenu par la Conférence épiscopale, a mis les choses au point.
— La Commission pour le DÉVELOPPEMENT continue son travail de formation des personnes, grâce à une prise de conscience complétée par l’exécution de projets restreints dans le temps et l’espace. Dans le diocèse d’Ubon, elle a favorisé des unions de cultivateurs pour l’achat de pompes et de semences spéciales, et l’adoption de techniques nouvelles ; ce qui a permis une récolte de riz pendant la saison sèche, le long de la rivière Mun. Cette même Commission est à l’origine d’un mouvement en faveur de la famille, grâce à la diffusion d’articles très clairs sur le contrôle des naissances, tandis que la Conférence épiscopale publiait un document sans ambiguïté sur l’avortement. Enfin, le conseil presbytéral d’Ubon a étudié la pastorale du mariage avec la collaboration active des laïcs.
— La Commission pour les MASS MEDIA rencontre des problèmes qui ne sont pas encore résolus. Cependant, nous remarquons dans ce domaine une grande fidélité aux docu-ments d’Eglise : les encycliques ont été traduites et certaines ont même eu plusieurs éditions.
Quant aux relations entre l’Eglise et les intellectuels, elles ont pris un nouvel essor. Elles dépendent traditionnellement des Jésuites qui continuent leur travail. Mais en même temps, deux professeurs catholiques, tous deux docteurs en philosophie, ont commencé à créer un mouvement d’études en milieu universitaire. Parallèlement, les équipes enseignantes se déve-loppent. Dans des réunions organisées par les universités. Mgr BUNLUEN a été plusieurs fois invité à parler de problèmes qui touchent la foi. A un niveau plus modeste, certains diocèses, dont celui d’Ubon, ont fondé et développent des mouvements de formation humaine et chrétienne chez les étudiants.
Le compte rendu d’activité qui vient d’être fait met en lumière ce qui est vivant et donc beau, laissant dans l’ombre ce qui l’est moins, car il y a de ces ombres dans la vie de tout être. Il a voulu montrer que l’Eglise de Thaïlande est justement un corps vivant et en pleine croissance.
Le rôle des M.E.P. dans l’Église de Thaïlande
Nous sommes environ soixante qui travaillons dans quatre diocèses (il y en a dix en Thaïlande) : Ubon, Nakhonsawan, Nakhonratchasima (Korat) et Bangkok. Dans les trois premiers, les évêques viennent des deux diocèses de Ratburi et Chantaburi : ils nous connais-saient donc peu ou pas du tout, n’ayant pas l’habitude de travailler avec nous. Ils semblent nous avoir fait confiance dès le départ. A Bangkok, l’archevêque nous connaissait et actuellement nous collaborons toujours avec lui.
De notre côté, dans les trois premiers diocèses mentionnés, nous avions les leviers de commande que nous avons passés aux évêques thaïs et au clergé local. Deux genres de tentations nous guettaient dont nous ne nous sommes pas toujours méfiés. Certains se sont considérés comme un « frère aîné », ou même un « père » qui avait le droit de donner des conseils et celui de recevoir certains égards. A l’opposé, d’autres ont pensé qu’il fallait tout laisser au clergé thaï et partir, afin de ne pas l’influencer dans ses choix. Entre ces deux prises de position, il y a une place pour une voie moyenne : la collaboration aussi complète que possible.
D’ailleurs une constatation prouve que notre travail continue. Les prêtres thaïs restent attachés à leurs anciens professeurs du petit et du grand séminaire, à leur ancien curé ou à des collaborateurs d’autrefois. Lorsque nous leur faisons confiance autant qu’ils nous font con-fiance, le travail s’accomplit pour le bien de l’Eglise. Une certaine discrétion est cependant nécessaire, en même temps qu’un travail réel est à faire qui exige notre bonne volonté. En fait, nous travaillons dans presque tous les domaines de la pastorale où nous avions l’habitude d’œuvrer. Nous travaillons en milieu de vieille chrétienté, dans les villes, comme Bangkok, dans les campagnes de la plaine ou dans celles du nord-est. Nous travaillons dans les nouvelles chrétientés pour les implanter et les former, en milieu montagnard chez les Karens, comme en milieu Lao sur le plateau du nord-est. Nous témoignons silencieusement du Christ en milieu bouddhiste, surtout dans la plaine du centre, ce qui exige le plus d’équilibre tant humain que sacerdotal. Nous travaillons en milieu étudiant et nous prenons nos responsabilités au sein des diverses Commissions, au niveau des décisions et de l’exécution.
Dans le dernier compte rendu, nous nous posions, en guise de conclusion, la question suivante, due aux événements du moment : « Combien d’années resterons-nous encore ? » — Le problème ne se pose plus ainsi et il importe d’ailleurs peu. Une seule chose compte : l’Eglise du Christ grandit en Thaïlande et nous avons part à cette croissance.
Jean JACQUEMIN.
ÉDUCATION DE LA FOI
Activités du centre catéchétique et pastoral de la mission d’Ubon
La formation des catéchistes a été un des premiers soucis des pionniers de l’évangélisation du nord-est de la Thaïlande. Les formules ont été diverses : collège-probatorium, séminaire-collège, école normale de catéchistes ; divers aussi leurs succès. Mais ce souci n’a jamais été perdu de vue, et dans les années qui suivirent le Concile l’ouverture d’un Centre Catéchétique sembla aller de soi. Les activités du Centre furent d’abord orientées vers les catéchistes, et le travail de ses animateurs successifs fut d’organiser pour eux des sessions de formation permanente. Peu à peu cependant on se rendit compte que les catéchistes n’étaient pas seuls ; le Peuple de Dieu tout entier avait besoin d’une éducation plus approfondie de sa foi et il la demandait. C’est ainsi que petit à petit le Centre Catéchétique a été amené à diversifier ses activités et est devenu le Centre Pastoral de la Mission, un des rouages essentiels du diocèse. Un inventaire rapide des bénéficiaires des sessions montrera mieux le pourquoi et le comment de cette évolution.
Les catéchistes
Dès 1970 des sessions diocésaines, d’une durée d’une semaine et au rythme d’une ou deux par an, rassemblèrent tous ceux et celles qui, à plein temps ou à temps partiel, catéchistes rétribués ou non, enseignaient le catéchisme aux enfants ou aux adultes. Ces sessions visaient tout d’abord à donner une formation de base à la fois biblique et théologique : explication du Credo, de la vie et de l’enseignement du Christ, ses miracles et ses paraboles, le problème du mal... Ce fut ensuite l’étude des documents du Concile sur l’Eglise, les sacrements, l’étude du livret « L’Espérance qui est en nous », puis de documents d’actualité tel « Evangelii Nuntiandi ». Mais de plus en plus ces sessions s’insèrent dans le plan de campagne d’année du diocèse : cette année, par exemple, les sessions ont porté sur le mariage et la vie de famille, sujet que le presbytérium avait débattu pendant toute une année. Les sessions à venir porteront elles aussi sur un point commun : la préparation du centenaire de la mission d’Ubon, avec un accent tout spécial sur les Communautés ecclésiales de base.
Ce travail de formation des catéchistes devait se concrétiser d’une autre façon : tout au long de l’année scolaire 1974-1975, le Centre Catéchétique de Na-Kham recevait une quinzaine de jeunes gens pour un approfondissement de leur foi personnelle, un enseignement biblique et théologique, une initiation aux méthodes pédagogiques et catéchétiques. Il devenait urgent en effet de préparer la relève et la moitié de ces jeunes sont maintenant au travail dans diverses paroisses. Cette expérience de Na-Kham n’a pas pu être renouvelée, faute d’animateurs suffisamment libres et de candidats pouvant s’absenter du village pendant toute une année. Mais le souci de former de nouveaux catéchistes n’est pas oublié pour autant : la mission d’Ubon envoie des jeunes gens au Centre Catéchétique diocésain de Siracha qui semble disposer de plus de facilités en personnel, en moyens pédagogiques, etc.
En 1978 enfin, en plus des sessions diocésaines, d’autres sessions plus courtes ont été organisées au niveau des districts avec la participation des curés des catéchistes concernés. Ce nouveau genre de sessions permet d’être plus attentif au travail de chaque catéchiste et aux problèmes concrets auxquels il a à faire face dans son propre milieu, sans parler d’une plus grande collaboration des uns et des autres.
Les villages
Pour louable que soit cet effort de formation des catéchistes, il reste cependant insuffisant, car les catéchistes ne sont pas seuls dans leurs communautés. Dès 1974 commençait donc une expérience de sessions de formation dans les villages eux-mêmes. Ces sessions débutèrent dans des villages sans prêtre à demeure et répondaient à un besoin d’instruction plus approfondie ressenti par les gens eux-mêmes. Ce sont eux qui ont insisté pour que l’expé-rience soit poursuivie et même développée ; en même temps, elles répondaient au désir de la Conférence Episcopale. Certaines d’entre elles furent davantage un temps fort de préparation à la fête du village ou à la réception du sacrement de Confirmation ; d’autres répondaient plus à un besoin de catéchuménat élargi, les villageois concernés étant en majorité des convertis de fraîche date. Au départ, le thème des sessions était choisi par les responsables des communau-tés en fonction des besoins ressentis, mais de plus en plus le sujet abordé est celui de la campagne d’année diocésaine. En 1979, sept sessions ont été organisées dans les villages, rassemblant en tout près de mille adultes.
Les enfants chrétiens de la Diaspora
Dans les communautés catholiques assez importantes, l’enseignement du catéchisme aux enfants se fait de façon régulière et sans trop de problèmes. Il n’en va pas de même pour les enfants chrétiens dispersés ici ou là, loin de tout centre chrétien. Depuis 1974 un effort particulier a été fait pour rassembler ces enfants dans un centre pour une session d’une semaine, avec l’aide des catéchistes du secteur et de quelques religieuses, pour leur présenter les points fondamentaux de la foi chrétienne. Les trois sessions organisées cette année ont permis de rassembler un total de 162 enfants ; le fait d’inclure un dimanche dans le temps de la session a été pour les membres de chaque groupe l’occasion de faire connaissance avec une communauté plus étoffée (Ubon) que celle qu’ils côtoient tous les jours et de se sentir partie prenante d’une communauté chrétienne qui, bien que minoritaire, n’en est pas moins respectable.
Les Jeunes
Autrefois les jeunes suivaient des cours de catéchisme de persévérance après leur scolarité. Pour diverses raisons, cette pratique étant tombée en désuétude, les jeunes ne recevaient plus d’instruction religieuse après la confirmation ou leur sortie de l’école. Presque partout pour-tant on essayait de mettre sur pied des groupes de jeunes, un travail sans cesse à recommen-cer : sans travail au village pendant la morte saison, les jeunes descendaient à Bangkok ; la vie et la survie du groupe dépendant d’une ou de deux personnes, celles-ci absentes, tout retombait à l’eau. Pour pallier en partie ces difficultés, là où le nombre le permettait, on réservait aux jeunes une journée spéciale à l’occasion des sessions dans les villages. On en vint finalement à organiser des sessions pour les jeunes, chaque village envoyant un nombre déterminé de jeunes au centre. Ces sessions ont pour but de les former à prendre davantage de responsabilités tant dans la vie du village que dans la communauté chrétienne. Le renouvelle-ment continu des sessionnaires permet à un plus grand nombre de jeunes de s’intéresser à leur groupe ou à l’aider. C’est au cours de la session de novembre 1977 que la décision fut prise d’envoyer certains d’entre eux au centre de Siracha pour y recevoir une formation catéchétique.
Les religieuses
Il y a peu de temps encore la formation des religieuses semblait s’arrêter à la fin du noviciat. A partir de 1977 le diocèse d’Ubon a organisé deux sessions annuelles pour les religieuses en vue de mieux éclairer leur foi, de les soutenir dans leur vie religieuse et de les aider dans la catéchèse des enfants que beaucoup d’entre elles assurent dans les écoles et les communautés catholiques. Par ailleurs le couvent lui-même envoie de plus en plus de sœurs aux sessions organisées par le Centre Catéchétique National de Samphran.
Les étudiants
Longtemps laissés pour compte, les étudiants catholiques, dans les écoles autres que les écoles catholiques, ont depuis quelque temps attiré l’attention des animateurs du centre, et cette année deux sessions ont été organisées pour les étudiants du secteur sud de la mission. Ces sessions ont, depuis, été prolongées par des réunions mensuelles pour le secteur d’Ubon.
Outre l’organisation de toutes ces sessions — 13 en tout pour cette seule année 1979 — le Centre met à la disposition des confrères un certain nombre de moyens pédagogiques : images catéchétiques, séries de diapositives, montages audio-visuels, cassettes de chants, soit pour les réunions dans les villages ou pour la catéchèse ordinaire des enfants, selon les besoins des uns et des autres. De plus en plus aussi, le Centre Pastoral s’efforce de travailler en collaboration avec le Centre de Développement Humain du diocèse, pour montrer que les deux aspects sont loin d’être exclusifs l’un de l’autre et qu’au contraire ils sont complémentaires et également nécessaires.
Ces activités diverses n’auraient jamais pu voir le jour et encore moins être développées comme elles l’ont été sans la collaboration que les animateurs successifs du Centre ont trouvée auprès de tous, tant des confrères de la Commission Catéchétique et Pastorale que de tous ceux qui les ont aidés à assurer ces sessions que ce soit dans la préparation matérielle ou dans l’animation des réunions : confrères recevant les équipes mobiles dans leurs villages, religieuses acceptant de sacrifier une partie de leurs vacances scolaires pour ce travail, catéchistes, jeunes et villageois eux-mêmes par l’intérêt qu’ils y ont porté. Nous voulons y voir un gage que les sessions qui se dérouleront l’an prochain et l’année suivante permettront à tous et à toutes de se mieux préparer ensemble à la célébration du centenaire de la mission d’Ubon (1881-1981).
Joseph TRÉBAOL
et Marcel LAOUÉNAN.
LES MOINES CHRÉTIENS DE NONG RI
Un monastère nouveau style en Thaïlande
D’après un article paru dans une revue allemande
Il est étonnant que dans l’histoire des missions en Thaïlande, depuis près de 400 ans, aucune communauté contemplative n’ait vu le jour. La première tentative date de l’année 1969. Un missionnaire de la Société des Missions Etrangères de Paris fonda un monastère à Nong Ri, monastère contemplatif à temps limité, répondant à la tradition des couvents boud-dhistes thaïlandais. La fondation est encore jeune. Comment va-t-elle se développer selon le droit ecclésial ? La question reste ouverte. Pour le moment, elle dépend directement de la Conférence épiscopale. Le P. HUNGER l’a visitée.
Mon guide pour la visite du monastère chrétien, comme le peuple l’appelle communément, est le P. MOLING, jésuite missionnaire. Il est spécialiste en monachisme bouddhiste : lui non plus n’avait pas encore vu ce nouveau « monastère chrétien ».
Nong Ri se trouve à environ 130 kilomètres au nord-est de Bangkok, à proximité de la route vers le Cambodge.
Un moine âgé, en habit noir et blanc des Trappistes, nous salue. Le moment n’est pas encore venu de lui demander s’il relève de l’Ordre contemplatif du moyen âge. Au cours de la conversation, il ressort que le P. VERDIÈRE est resté membre, après comme avant, de la Société des Missions Etrangères de Paris. Sur le conseil de certains, il a ajouté à la soutane d’usage local, comme signe distinctif, un scapulaire noir avec capuchon.
Le P. VERDIÈRE nous montre la propriété. Un jardin tout en fleurs. Une chapelle de style thaï, au fond un couvent de la plus grande simplicité. A l’opposé, deux maisons pour ceux qui veulent faire une retraite. Eglise et maisons bâties grâce à l’œuvre « Missio » d’Aix-la-Chapelle. Dans le fond, poules, canards, porcs ont leurs étables et par leur grognement ou leur caquètement soulignent le silence de la campagne plus qu’ils ne le troublent.
Un missionnaire devient moine
Nous n’avions pas pu nous faire annoncer. Malgré cela notre visite ne parut pas causer de dérangement. Le P. VERDIÈRE a le temps : le temps du moine contemplatif, qui est proche de l’éternité, où le temps n’existe plus. Il ne doit plus, comme autrefois, courir d’un poste de mission à l’autre. Durant vingt ans il a occupé des postes du nord de la Thaïlande aux frontières du Laos et de Birmanie. Il y a neuf ans qu’il a commencé sa vie monacale à Nong Ri, jadis poste important, mais que les habitants ont quitté ; il n’y avait pas de route pour écouler les produits de Nong Ri. Beaucoup ont alors émigré à la sous-préfecture voisine où une église a pu être construite grâce en partie aux anciens prisonniers des Japonais, — Français, Australiens, Hollandais —, qui se trouvaient dans un camp près de Nong Ri. Ainsi Nong Ri a décliné petit à petit pour ne devenir qu’un petit poste d’environ 150 chrétiens.
La première fois depuis 400 ans
Qu’est-ce qui a motivé le P. VERDIÈRE pour cette fondation ?
Sa réponse a confirmé ce que nous soupçonnions. Il a misé sur l’idée qu’un peuple, si profondément religieux et tant doué pour la contemplation, devait absolument trouver un accès à la méditation d’approche de Dieu. Chez ce missionnaire actif, qui avait l’habitude d’une vie errante, l’idée mûrissait d’en tirer la conséquence et de s’engager lui-même sur le chemin. Quant à savoir si c’était le Concile de Vatican II, avec ses directives sur l’adaptation de la mission au génie propre du peuple, qui lui avait inspiré cette idée, il s’en défend. Le plan était déjà prêt. Cependant le Concile a rendu plus facile sa mise en œuvre.
Pourquoi la Thaïlande, le vieux Siam, dut-il attendre pendant des siècles, depuis le début du XVIe, ce premier monastère contemplatif pour hommes ? Personne ne connaît la réponse ; le P. VERDIÈRE non plus.
Caractères communs et différences
« Vous vous efforcez donc d’imiter le monachisme bouddhiste ? » Le P. VERDIÈRE réagit calmement à cette demande, mais précise : « Non. Pas d’imitation, mais une adapta-tion. » Sans aucun doute, cette distinction est importante, — adaptation dit ressemblance, mais aussi essentiellement différence. — « Ce que nous avons de commun : c’est le cadre d’une vie monastique, aussi bien chez les moines chrétiens que bouddhistes, une journée réglementée, une grande simplicité dans le style de vie. Méditation, prière en commun et sainte messe, chez les chrétiens, et respectivement dans les pagodes bouddhistes la récitation des Sutras. » — Les analogies dans la méditation sont plutôt à chercher dans le silence et la méthode que dans le contenu. Les moines de Nong Ri restent, dans la méditation, sur une idée ou un objet et s’efforcent de diriger de là leur esprit vers le Seigneur. C’est une application modifiée de ce qu’on appelle « la prière de Jésus » des moines du mont Athos. Les bouddhistes au contraire se plongent dans un état de non-pensée, sans objet.
Malgré toutes les ressemblances, le sens et le but de la vie monastique restent bien différents chez les bouddhistes et les chrétiens.
Le P. VERDIÈRE voit par exemple une différence dans le fait que les moines chrétiens s’appliquent au travail manuel. — Ce n’est pas par hasard qu’au programme de la journée figure un travail corporel dans la chaleur des tropiques. Quand on voit les jeunes moines au travail, ils ne diffèrent pas des autres travailleurs du pays. Ils sont quatre avec leur Père spirituel. Après la prière, la méditation, la messe, commence le travail. Il y a aussi l’étude, la Bible, la liturgie, l’histoire de l’Eglise, la théologie. C’est aussi l’application de l’antique principe bénédictin : « Ora et labora » : prière et travail.
A 12 heures a lieu le repas. Visiblement on n’a pas posé de grandes exigences, quant à la cuisine. Chacun, à tour de rôle, exerce la fonction de cuisinier. Un second repas facultatif le matin est admis.
Les moines chrétiens veulent en principe assurer leur subsistance par leur propre travail (II Thessaloniciens 3). Par ailleurs qui pourrait assurer leur subsistance ? Ce n’est pas la commu-nauté de Nong Ri qui le pourrait. Les moines bouddhistes ne travaillent pas pour leur subsistance, mais se font distribuer chaque matin ce dont ils ont besoin pour la journée. Ce n’est pas mendier, mais ils donnent l’occasion aux laïcs de gagner des mérites et de perpétuer par les moines la religion bouddhiste.
Moines à temps limité
Un point essentiel de l’adaptation réside, selon le P. VERDIÈRE, dans l’état monastique à temps limité. Les moines peuvent quitter le monastère quand ils le veulent ; ils ne sont liés par aucun vœu canonique. C’était là une chose inconnue à l’origine dans le monachisme chrétien.
Dans le bouddhisme, le monachisme temporaire s’est surtout développé en Thaïlande où il y a même un rituel spécial pour ceux qui quittent la pagode. De la sorte, le bouddhisme est ainsi devenu l’affaire également des laïcs, et l’on attend de tous les jeunes gens qu’ils vivent au moins un à trois mois dans un monastère, comme moine. Les plus âgés peuvent également y passer un temps selon leur désir. Mais le nombre de ceux qui y passent toute leur vie est relativement restreint.
Pourquoi une chose pareille ne serait-elle pas possible en Thaïlande ? Le P. VERDIÈRE naturellement vise à donner l’occasion d’une vocation définitive de consécration à Dieu. Sans elle la vie monastique temporaire ne serait pas possible non plus. S’il venait, lui-même, à faire défaut, l’institution tomberait car ses compagnons sont encore trop jeunes. Jusqu’ici près de vingt jeunes ou vieux sont passés ici et ont repris, après un certain temps, leurs occupations ordinaires.
Difficultés
Il faut que la fondation monastique réponde à la réalité thaïlandaise sur le plan de sa mentalité, de ses idées religieuses et de sa manière de vivre. Trouve-t-elle au moins un écho et une approbation dans les communautés chrétiennes et chez le clergé ? Ce serait un réel encouragement pour les jeunes du monastère. C’est malheureusement auprès du clergé thaï qu’on remarque une certaine réticence. Il est vrai que les évêques sont ouverts à ces nouvelles idées, mais beaucoup de prêtres thaïs, qui, à vrai dire, ne sont pas contre, n’ont mal-heureusement aucune notion de la valeur religieuse d’une vie contemplative. Ils ont grandi dans les traditions de l’Occident et voient justement dans le contraste avec le bouddhisme quelque chose de spécifiquement chrétien, alors que la grande tradition chrétienne de contemplation de la vieille Europe leur est restée inconnue. Leur catéchèse aussi s’est limitée aux dix commandements et à la doctrine des sacrements ; elle a aidé très peu la vie chrétienne à s’approfondir dans la contemplation.
Espoirs
Comment pourrait-on éveiller dans le peuple chrétien de Thaïlande de l’intérêt pour la prière méditée et la contemplation ? Comment ce peuple peut-il être enrichi d’un feu intérieur, qui le ferait sortir de son ghetto, et le porterait à annoncer les hauts faits de Dieu ? Pourquoi ne pourrait-on pas dans les villages catholiques établir un monastère à temps limité qui avec l’église formerait un centre, offrant l’occasion aux jeunes gens de se préparer pendant quelques mois au mariage comme cela se passe chez les bouddhistes, non pour les imiter mais pour s’adapter à ce milieu et enrichir ces hommes de la plénitude du Christ ?
UNE EXPÉRIENCE CHEZ LES BOUDDHISTES
Ce témoignage est un résumé d’une tentative, parmi d’autres en Thaïlande, pour essayer d’aborder le milieu bouddhiste jusqu’ici impénétrable au Christianisme. L’auteur est un missionnaire parmi d’autres, en Thaïlande depuis vingt ans, sans qualifications spéciales sinon un intérêt prononcé pour le bouddhisme et une conviction apostolique ferme. Le but de l’entreprise était de surprendre sur le vif la pratique de ce qui fait le cœur du bouddhisme, à savoir son monachisme ; c’était aussi de créer des contacts entre bouddhistes et chrétiens ; et éventuellement faire tomber des préjugés tenaces d’un côté comme de l’autre ; c’était finalement de faire l’expérience de la méditation bouddhique à titre personnel.
Les conditions de réalisation étaient exceptionnellement favorables quant au lieu, au temps et aux maîtres à qui j’ai eu affaire. Le lieu tout d’abord : il s’agit d’un monastère de forêt, de pratique stricte, avec au centre des communs et des cellules isolées réparties dans la forêt. Le temps était le « phansa » (carême bouddhiste) durant la saison des pluies (juillet à octobre) qui est un temps de pratique plus intense où le moine est tenu à la résidence. Les maîtres que j’ai fréquentés sont aussi des hommes d’expérience et de renommée dans le pays..
Il est certainement difficile de rendre compte d’une expérience aussi inhabituelle. Par ailleurs je ne peux même pas dire que je vais parler de l’intérieur du bouddhisme comme le ferait un vrai bouddhiste car à aucun moment je n’ai pu faire abstraction de ma foi au Christ. Je n’ai pas reçu l’ordination bouddhiste et je n’ai pas revêtu l’habit jaune des moines, car ceci est considéré à juste titre par la Conférence Episcopale de Thaïlande comme un acte d’appar-tenance au bouddhisme. J’étais, disons, un pieux laïc entré à la pagode pour s’initier et observer.
Ce qui m’a coûté le plus ce n’est pas d’avoir la tête rasée ou de ne faire qu’un repas par jour, c’était de devoir faire les prostrations au Bouddha — d’autant plus que ces gestes sont autrement démonstratifs que les courbettes et génuflections à peine esquissées des chrétiens à l’église. Pourtant je n’ai pas voulu tricher ; je me disais : après tout ce Bouddha fut un maître extraordinaire ; et moi qui suis-je pour lui refuser le respect ?
Je me sentais humilié d’être surpris par mes coreligionnaires en visite, un balai à la main dans la cour de la pagode, ou en train de nettoyer les crachoirs des bonzes ; non que le travail ou le service me coûtât (à vrai dire le roi lui-même est tenu de servir les bonzes) mais de ce que ces gens devaient penser de moi : « vraiment, ce prêtre, il n’a rien d’autre à faire ». Et pourtant je n’ai pas été jusqu’au bout de la « déchéance », comme par exemple manger les restes des bols des bonzes, comme c’est en principe de rigueur pour le pieux laïc que j’étais. Il faut ajouter que, du point de vue bouddhiste, ceci est considéré comme un honneur et un acte méritoire.
J’étais rebuté aussi par de menus détails quotidiens que par ma formation je considère comme du juridisme : par exemple, filtrer l’eau pour la boisson et le bain, de peur qu’une larve de moustique n’y trouve la mort ; ré-offrir la nourriture quêtée le matin pour être bien certain que ce que le bonze mange a bien été offert à l’intérieur de la coudée prescrite qui doit en principe séparer le donateur du récipiendaire. Si par inadvertance j’avais touché une boîte de médicaments, aucun bonze ne pouvait plus s’en servir : il fallait refaire le geste de l’offrande. Menus détails que mes maîtres justifiaient en disant qu’ils aident à la maîtrise de soi et à l’attention au moindre geste. Il est vrai que le monastère où j’étais était un monastère de forêt d’observance stricte ; dans les pagodes ordinaires de village les moines ne s’embarrassent pas de tant de détails.
Voici maintenant les côtés positifs qui m’ont réellement frappé : tout d’abord la primauté accordée à la pratique. Il n’était pas conseillé du tout de faire des lectures ou de « potasser » des livres, mais de pratiquer la méditation à outrance. C’est pour cela qu’existe le monastère, et c’est cela le métier de moine ; et toutes les autres choses étaient là pour faciliter cette méditation : la solitude, le silence, le jeûne, la psalmodie.
L’importance aussi accordée au monde intérieur, à la vie spirituelle, dirions-nous. En effet, combien de fois n’ai-je pas entendu le maître faire des réflexions dans le genre de celles-ci : « Après tout, le soleil pour vous qu’est-ce que c’est ? rien d’autre que les sensations, les ima-ges, l’idée que vous vous en faites. » En disant cela je ne pense pas que le maître voulait mettre en doute l’existence du monde ou adopter une position philosophique idéaliste ; il voulait simplement dire que le monde se reflète en nous par les sens et que l’intelligence élabore tout un monde intérieur d’images et d’idées, de sentiments, d’attractions et de répulsions, et c’est sur ce monde-là que le moine doit appliquer son attention, c’est dans ce champ-là de la conscience qu’il doit travailler.
A vrai di |