| Année: |
1872 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Cochinchine septentrionale |
| Rédacteur: | Mgr Sohier |
Mission de la Cochinchine septentrionale.
1872
Un catalogue d’administration très-complet que nous avons reçu en 1870 de Mgr Sohier, et un rapport très-détaillé de M. Dangelzer, provicaire de la Mission, nous permettent de donner de ce vicariat d’intéressantes nouvelles.
Nous empruntons tous les détails qui suivent au rapport de M. Dangelzer : « Cette année « (1869), s’est écoulée pour notre mission dans une paix assez satisfaisante. Le gouvernement « ne nous a pas inquiétés directement. Il est vrai que les mandarins trouvent toujours moyen « de témoigner leur haine et leur mépris aux chrétiens, et de les rançonner. Les prêtres « annamites sont libres de circuler partout; il n’en est pas de même des missionnaires qui, dès « qu’ils se déplacent, doivent avertir les mandarins. S’ils omettent de le faire, les pauvres « maires, dont ils visitent les villages, sont gratifiés, à leur intention, de bon nombre de coups « de rotin.
« Nous ne sommes donc pas libres. Chrétiens et missionnaires sont seulement tolérés. « Aussi, un grand nombre de païens, surtout les riches et les personnages haut placés, « craignent-ils de se compromettre, en témoignant même le désir de se faire chrétiens. Il n’y a « guère que les pauvres, ceux qui n’ont rien à perdre en ce monde, qui ont le courage de se « convertir. Nous espérons toutefois que cette fausse position va bientôt cesser, et que le bon « Dieu se servira encore de notre patrie pour procurer une vraie liberté à l’Église annamite……
« Les avertissements et les punitions d’en haut ne font pas défaut ici. Depuis plus d’un an, « les brigands chinois ravagent le Tong-King. Les armées royales envoyées contre eux ayant « été anéanties, moins par les balles ennemies, que par les fièvres, ce n’est qu’au poids de l’or « qu’on vient d’obtenir la retraite des pillards.»
« Les moissons manquent l’une après l’autre, et la famine ne nous quitte plus. Sans les riz « du Tong-King, une grande partie de notre population serait morte de faim. La peste a fait « périr presque tous les bestiaux ; et quoiqu’il dure depuis un an, ce fléau n’a point encore « cessé. Au milieu de tous ces malheurs publics, on comprend que notre communauté ne soit « pas riche. Nous avons commencé au nord de la Mission une église qui, faute de ressources, « est restée inachevée…..»
Après le tableau de ces épreuves, M. Dangelzer nous fait le récit consolant de la visite générale de tout le vicariat par Mgr Sohier : …« Cette année (1869), Sa Grandeur assistée de « deux missionnaires au moins, avec des prêtres indigènes et des clercs, a visité toute la « Mission. Nous avons parcouru tout le pays sans être inquiétés. Les païens eux-mêmes « paraissaient pleins de respect et d’égards pour nous. Dans toutes les chrétientés, l’arrivée de « Monseigneur fut l’objet d’une grande fête. Souvent on fut obligé de modérer le zèle des « chrétiens, pour ne pas exciter la jalousie des lettrés. Sa Grandeur a béni plusieurs nouvelles « églises et administré, sur tout son parcours, le sacrement de confirmation….
« Le principal but du voyage était les examens sur la doctrine chrétienne. A l’heure « convenue, tout le monde s’assemble dans l’église. Sur l’autel sont déposés, les croix, les « médailles et les scapulaires: récompenses qui excitent la convoitise des candidats. Sa « Grandeur préside l’examen ; Elle est assistée de tout le clergé. Ceux qui répondent bien à « toutes les questions du catéchisme, et « qui récitent sans broncher toutes les prières, sont « reçus docteurs ; et le nombre de ces derniers fut assez considérable. Ceux, qui savent moins « bien, obtiennent un degré inférieur. Ceux, qui ne savent pas suffisamment, sont éconduits « avec déshonneur .
« Après l’examen, ont lieu la proclamation des vainqueurs et la distribution des prix. Ce « n’était point seulement les jeunes gens qui concouraient, mais aussi les personnes mariées, « et jusqu’à des vieillards de 80 ans. Nous avons constaté avec bonheur, que, grâce au zèle de « notre clergé indigène, les fidèles de ce vicariat étaient très-suffisamment instruits de la « doctrine chrétienne…»
D’après ces détails, que nous avons dû abréger à notre grand regret, il est évident, qu’il y a, dans le peuple annamite, un mouvement réel vers la religion chrétienne, mais que l’attitude du gouvernement de Hué et les efforts des lettrés paralysent toutes les bonnes intentions des païens résolus à se convertir. Nous en trouvons une preuve plus frappante encore, dans les correspondances plus récentes que nous recevons de Hué .
Dès que les malheurs de la France furent connus, on y ordonna un dénombrement très-exact de tous les chrétiens. Cette mesure ne pouvait présager rien de bon, pour qui connaît les dispositions du roi et des mandarins. Par suite de ce dénombrement, les chrétiens commencèrent à se trouver atteints plus lourdement par les impôts et les corvées ; aux examens littétaires, on feignit de ne les point connaître pour ce qu’ils sont, et, dans les casernes, les soldats chrétiens furent chargés de toutes les corvées imaginables. Les missionnaires ne se plaignirent point de ces misères et de ces tracasseries: mail ils comprirent, de plus en plus, qu’ils n’étaient que tolérés, et qu’un incident fâcheux suffirait à ranimer la sourde persécution des anciens jours.
Une nouvelle mesure, prise récemment par le gouvernement de Hué, fournit une preuve plus évidente encore de sa haine et de ses dispositions hostiles envers notre sainte religion. L’année dernière, le roi fit réimprimer, à quatre cent mille exemplaires, et publier, dans tout le royaume, un infâme libelle que le tyran Minh Menh avait élaboré, pour tâcher d’abolir les dix commandements de Dieu. Neuf de ces articles ne contiennent que des choses à peu près insignifiantes : c’est un ramassis et une compilation de textes des philosophes chinois, pour exhorter le peuple à la sobriété, à la tempérance, au respect envers les pères et mères, envers le roi et les mandarins ; mais le septième article est fort injurieux, pour notre sainte religion. En voici le sens exact : « La religion chrétienne est remplie de superstitions, contraire à la « raison ; elle trompe et séduit le peuple. Les hommes et les femmes y vivent comme des « brutes. Elle fomente les conjurations, et conduit ses adeptes au supplice. Elle pervertit la « saine doctrine : elle est contraire à l’ordre naturel : il ne faut pay y croire. Si quelqu’un a eu « le malheur de se laisser séduire, il doit promptement revenir à résipiscence. Il faut observer « les rites du royaume prescrits pour le culte des morts. L’unique moyen, pour revenir dans le « bon chemin, c’est de renoncer aux erreurs. »
Et afin que ces odieuses calomnies soient mieux comprises par tout le peuple, Tu-Duc y a fait ajouter une paraphrase en langue vulgaire. Les villages païens ont reçu ce pamphlet, avec beaucoup de pompe et de cérémonies, et les plus zélés d’entre les lettrés l’expliquent et le commentent, une fois par semaine, à tout le peuple réuni.
Dès que Mgr Sohier a eu connaissance de cette publication, il a adressé, à tous les chrétiens de sa Mission, une circulaire pour leur défendre d’aller quérir cet infâme libelle chez les mandarins, et d’assister à son explication. Jusqu’à présent, ils ont pu s’en exempter; mais, non sans recevoir quelques coups de rotin. Cela n’empêche pas que ce libelle, faisant connaître les dispositions hostiles du gouvernement, et déversant le mépris sur les chrétiens, encourage et enhardit les païens, dans leurs superstitions, et les éloigne des prédicateurs de notre sainte religion.
Cette cause est la grande raison du petit nombre de baptêmes d’adultes et de catéchumènes, que mentionnent les tableaux d’administration ci-dessous:
Année 1869. 1870 1871
Baptêmes d’adultes 103 98 65
Catéchumènes 93 87 47
Baptêmes d'enfants de chrétiens 879 710 993
Baptêmes d'enfants de païens 984 906
Cérémonies suppléées 247 273 161
Confirmations 2.463 827
Confessions 46.992 54.576 49.095
Communions 44.356 52.398 48.647
Mariages 237 223 202
Saints viatiques 220 324 327
Extrêmes-onctions 264 368 357
Le nombre des chrétiens, dans ce vicariat, s’élève à 24,212. Ce qui explique le chiffre élevé des confessions et des communions, c’est la présence ininterrompue des prêtres dans leurs paroisses, et le bienfait du jubilé, accordé à l’occasion du concile du Vatican, et que la plupart des chrétiens se sont empressés de gagner, avec une piété et un zèle admirables.
Le personnel de la Mission comprend 1 évêque, 7 missionnaires européens, 37 prêtres indigènes, 2 diacres, 5 sous-diacres, 5 minorés et 13 tonsurés. Par suite de la diminution des subsides de la Propagation de la Foi, le nombre des élèves du collége, qui était de 70, a été réduit à 30, sans compter toutefois les 24 élèves qui font leurs études, au collége général de Pulo-Pinang. Les religieuses annamites sont au nombre de 360. On conserve le Saint-Sacrement dans trois églises solidement bâties. Celle de Hué, sans être un monument, est le plus bel édifice que l’on ait vu dans le pays, depuis la prédication de l’Évangile. Les cérémonies du culte s’y accomplissent, avec la même liberté et la même publicité qu’en France.
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