| Année: |
1875 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin méridional |
| Rédacteur: | Mgr Gauthier |
Tong-King méridional
1875
Les nouvelles reçues de cette Mission, dans la première partie de l’année, ne font que trop suite à celles que nous donnions dans notre compte rensu précédent. Selon ce qui nous avait été écrit en août et septembre 1874, la crise terrible qui avait fait couler tant de sang dans la province était à la vérité passée, mais les résultats devaient se faire encore douloureusement sentir longtemps après.
Du moment que le calme parut suffisamment rétabli, les chrétiens essayèrent peu à peu de rentrer dans leurs foyers et de reprendre possession de ce qui restait des biens qui leur appartenaient. Mais il s’en faut de beaucoup qu’ils aient pu réussir généralement : dans bien des endroits, leurs spoliateurs les ont menacés de mort, s’ils revenaient s’établir dans leurs villages, et ils les ont brutalement renvoyés à leur évêque et aux Européens, dont ils avaient embrassé la religion. En présence de cette cruauté et de cette nouvelle injustice des païens, on s’est adressé à l’autorité, d’abord aux mandarins locaux ; mais il a été impossible d’obtenir d’eux le moindre appui : l’un d’eux a même laissé à entendre que des instructions qui leur avaient été adressées par une autorité supérieure, les obligeaient à suivre cette ligne de conduite. Mgr Gauthier essaya tout pour obtenir justice en faveur de ses chrétiens. S. G. écrivit deux pétitions l’une au roi, l’autre au ministre des rites, dans lesquelles rappelant les promesses d’indemnité qui avaient été faites par les mandarins, Elle se bornait à demander que les chrétiens pussent rentrer en possession de leurs biens injustement usurpés et retenus par las païens. Ce fut Mgr Croc qui fut chargé d’aller porter ces deux pétitions.S.G. se rendit à la capitale, en décembre 1874, et sollicita, d’un officier du roi, une conférence qui, à la mi-mars, ne lui avait pas encore été octroyée. Toutefois, la réponse du roi à la pétition de Mgr Gauthier fut adressée, pendant cet intervalle, au gouverneur de la province de Nghé-An. D’après cette réponse, les villages qui avaient beaucoup souffert durant les troubles, qu’ils fussent d’ailleurs païens ou chrétiens, étaient déchargés des impôts pour trois mois. Au bout de ce temps, les chefs des villages chrétiens furent appelés dans les prétoires pour acquitter les taxes. Mais, comme ils étaient dans l’impossibilité de payer, faute d’argent, il fallut se disperser de nouveau. La Mission a distribué des aumônes très-abondantes, tant qu’elle a eu quelque chose à sa disposition, mais elle a fini par épuiser elle-même toutes ses ressources, et on a été obligé de congédier les pauvres chrétiens que l’on ne pouvait plus secourir.
La situation critique de ces malheureux préoccupait alors vivement leurs pasteurs.
Mgr Croc écrivant de Hué, en mars dernier, et faisant part de l’insuccès de ses efforts auprès des autorités annamites pour obtenir quelque allégement aux souffrances des chrétiens, disait : « Il est certain que, si nous ne trouvons pas promptement des secours assez considérables, des milliers de nos chrétiens vont se disperser de tous côtés et s’exposer ainsi à perdre leur âme. Jusqu’ici, la crainte d’être massacrés par les païens et, aussi, la distribution de quelques sapèques et de quelques mesures de riz les ont tenus réunis autour de nous. Mais la paix étant à peu près rétablie et les resources de la Mission étant épuisées, ils vont chercher des régions moins désolées. »
Les dernières nouvelles nous font espérer des jours meilleurs. Après avoir passé six mois à la capitale, pour plaider la cause des chrétiens, Mgr Croc était rentré au Tong-King vers le commencement de juillet. Or, au mois de septembre, S.G. apprenant les bonnes dispositions de M. Rheinart, résidant français à Hué, encouragée d’ailleurs par une lettre bienveillante de l’amiral, se rendit de nouveau à la capitale, pour faire valoir les justes réclamations des chrétiens. D’après les lettres qu’Elle écrivait sur la fin d’octobre, on paraissait avoir l’espoir fondé de voir les démarches aboutir.
La Mission a fait, cette année, deux pertes très-sensibles dans son personnel, par la mort de MM. Marie et Michaud. Les circonstances qui ont accompagné celle de M. Marie l’ont rendue doublement pénible. Ce cher confrère, au fort de la tourmente qui a bouleversé le Tong-King, avait conduit à Saïgon, au milieu de mille périls, un bon nombre de ses chrétiens pour les soustraire à la persécution. Celle-ci étant calmée, le 10 mai dernier, il repartait de Saïgon, sur une barque annamite, avec ces mêmes chrétiens, au nombre de quatre-vingts environ. Le 23 du même mois, cette barque fut assaillie par les pirates, qui pillèrent à leur fantaisie, et la laissèrent ensuite continuer sa route. Mais bientôt ils se ravisèrent, revinrent à bord, prirent tout ce que restait, tuèrent cinq hommes, s’emparèrent de M. Marie et d’un bon nombre de ses compagnons de route et mirent le feu à la barque. Une vingtaine, peut être, des chrétiens de M. Marie s’étaient d’ailleurs jetés à l’eau pour échapper aux pirates. Ceux-ci ne gardèrent pas longtemps notre cher confrère ; après l’avoir assez bien traité à leur bord, pendant deux jours, ils le jetèrent à la mer, ainsi qu’un élève revenant de Pinang, qui l’accompagnait. Un peu plus tard, ils firent éprouver le même sort à onze autres personnes, n’en réservant à leur bord que vingt-sept, dont neuf garçons et dix-huit jeunes filles ou femmes.
Comme nous l’avons dit plus haut, M. Delavay a pu sauver dix-neuf de ces malheureuses victimes.
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