| Année: |
1879 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin méridional |
| Rédacteur: | Mgr Croc |
Tong-King méridional .
1879
« L’année qui vient de s’écouler , écrit Mgr Croc , a été pour le Tong-King méridional une année de rudes épreuves , comme aussi de grandes bénédictions . Jamais on n’avait vu dans ce pays une famine pareille à celle qui , pendant six mois , a étendu partout ses ravages . Pour comble de malheur , le choléra et la fièvre typhoïde sont venus ajouter à la désolation et accroître le nombre des victimes . Plus de 3,000 chrétiens et environ 60,000 païens ont été emportés par ces terribles fléaux . Bien que la récolte du cinquième mois ait été insuffisante , la mortalité néanmoins a été moins grande depuis ce moment . Mais la misère est toujours terrible , et le nombre considérable des mendiants fait que la situation demeure très inquiétante .
Ces malheureux se livrent au brigandage pour assouvir leur faim et , en ces derniers mois , ils n’ont pas brûlé moins de 900 fermes . Si la récolte du dixème mois vient à faire défaut , nous allons nous trouver dans une position épouvantable ; et , cette fois , nous serons sans ressources pour secourir tant de misères . Nous ne perdons cependant pas courage : Dieu , pour qui nous travaillons et souffrons , sait nos besoins et la charité chrétienne ne nous abandonnera pas . »
Confiant , en effet , dans la Providence , Mgr de Laranda n’a pas craint de sacrifier toutes les ressources disponibles , afin de subvenir aux nécessités d’une situation dont nous ne pouvons que résumer le tableau .
L’entretien du nombreux personnel da la Mission a été complètement laissé à la charge du Vicaire apostolique . Il lui a fallu pourvoir aux besoins de 14 Missionnaires , de 57 prêtres indigènes et de plus de 400 catéchistes et élèves des Séminaires . « Dans les années moins malheureuses , écrit encore Mgr Croc , les chrétiens contribuaient généreusement à l’entretien de leurs prêtres , et la Mission n’avait à faire que les frais d’objets servant au culte , et à contribuer aux dépenses extraordinaires pour constructions d’églises et de presbytères . Cette année , non seulement les prêtres et leur personnel ont été presque exclusivement à notre charge , mais 15,000 chrétiens , au moins , ont dû recevoir de nous des secours pour ne pas mourir de faim . Beaucoup de prêtres se sont privés pour leurs ouailles , se contentant de la nourriture qu’on distribuait aux mendiants . C’est navrant de voir ces pauvres prêtres réduits à une telle misère et surchargés en même temps de travail .
« Pendant cinq mois environ , 4,000 païens ont étudié la doctrine ; plus de 3,000 ont été baptisés ; et tous ont reçu le riz de chaque jour . Des milliers de mendiants se sont présentés aux centres des districts ; presque tous ont été secourus . Il nous a fallu même faire les frais de la sépulture d’un grand nombre de morts …
« Je m’étonne moi-même qu’au milieu de tant de misères et de souffrances , nous ayons pu, sans trop négliger l’administration de nos 70,000 chrétiens , et avec des ressources si limitées , réaliser tant de bien et secourir tant d’infortunes .
« Les circontances sont actuellement on ne peut plus favorables pour travailler avec succès à la conversion de ce pays ; si seulement nous avions des ressources suffisantes ! En ce moment , les préjugés contre la religion chrétienne semblent tomber comme par enchantement ; parfois même , les mandarins nous favorisent ouvertement ; et le nombre déjà considérable de païens qui demandent à s’instruire et à recevoir le baptême , augmente chaque jour . Mais nous sommes contraints de nous arrêter : nous n’avons plus rien en caisse , et le payement d’une dette considérable va absorber les allocations de l’année prochaine .
« L’Œuvre de la Sainte-Enfance , dit encore Mgr de Laranda , dans une autre lettre , avait pu , au milieu de la détresse générale , faire une récolte magnifique ; mais , pris à l’improviste, les ressources nous ont manqué , et nous n’avons pu tirer tout le parti possible de ces circonstances lamentables . Néanmoins le nombre des baptêmes est presque le double de celui des années précédentes ; 8,267 enfants ont été régénérés à l’article de la mort , sans compter 1,200 petits néophytes , à l’instruction desquels la Sainte-Enfance a contribué ; 3,189 enfants ont été reçus dans nos orphelinats , et plus de 300 ont été placés dans des familles chrétiennes . Pour les baptêmes d’enfants , nos Amantes (1) de la croix étaient toujours en route , rivalisant de zèle avec nos catéchistes .
« Mais là où l’embarras fut grand et le travail au-dessus de nos forces , ce fut dans notre orphelinat central de Ngê-Yen : 2,634 petits enfants y ont reçu asile dans le courant de cette année . « La plupart de ces orphelins , m’écrivait « M. Pineau , Directeur de cet établissement, « atteints de maladies de toutes sortes , arrivent presque mourants chez nous ; ce qui , joint à « l’encombrement , n’est guère fait pour y assainir l’air , surtout à une époque où « l’atmosphère chaude et humide de ce pays ne le rend déjà que trop saturé de miasme délétères .
« Malgré un redoublement de vigilance et de soins de la part de nos religieuses et des « nourrices , nous n’avons pas tardé à recevoir la visite de la dyssenterie , du typhus et du « choléra . Comme ces épidémies ont fauché dans cette herbe encore tendre ! Le choléra « surtout trouvait là ses victimes de prédilection . Plusieurs nourrices ont été aussi victimes de « leur dévouement . »
« Nos établissements de la Sainte-Enfance , continue Mgr Croc , font l’admiration des mandarins eux-mêmes et sont une prédication continuelle pour les peuples . Les habitants de plusieurs villages qui , jusqu’ici , nous avaient fermé leurs portes , ayant vu de leurs yeux nos œuvres de charité , se sont peu à peu mis en rapport avec nous , et nous comptons déjà parmi eux plusieurs catéchumènes . L’avenir , grâce à la paix dont nous jouissons , ne fera , je l’espère , que développer ces bonnes dispositions .
« Je dois encore rendre un juste hommage au dévouement de nos chrétiens pour la Sainte-Enfance . Plus de 3,000 d’entre eux sont morts victimes de la famine et du choléra ; malgré cela , immédiatement après la récolte du cinquième mois , les familles un peu à l’aise se sont empressées d’adopter des orphelins de la Sainte-Enfance . 300 enfants ont ainsi retrouvé une famille qui les élèvera chrétiennement et pourvoira plus tard à leur établissement . Le nommé J. Tao, homme riche de la paroisse de Kê-mat , qui , pendant la famine a été la providence de la localité , en a choisi seize qu’il élève comme ses propres enfants . On assure que ce brave homme en demande encore une dizaine . »
Au milieu de toutes ces calamités mêlées de si grandes consolations , nos Confrères ont été eux-mêmes cruellement éprouvés par la maladie et la mort . La Mission , depuis le dernier Compte-rendu , a perdu deux de ses plus anciens Missionnaires . Plusieurs autres ont dû aller soit en France , soit au Sanatorium de Hong-Kong , rétablir leur santé que l’excès du travail avait compromise .
« Finalement , écrit Mgr Croc , j’ai de grandes inquiétudes pour l’année qui va commencer. Plusieurs de nos vaillants Collaborateurs sont à bout de forces et nous sommes sans ressources . Nous ferons cependant notre possible . Les six nouveaux prêtres que je viens d’ordonner m’ont promis de bien travailler , et , au besoin , les théologiens et même les élèves du Collège se mettront en campagne et iront à la conquête des âmes . »
Dieu a déjà exaucé , en partie du moins , les prières du vénérable Évêque et justifié sa confiance . En France et en d’autres contrées , sa miséricorde a suscité de généreux instruments de sa charité , et leurs aumônes aideront les Missionnaires du Tong-King méridional à soulager bien des misères et à sauver un grand nombre d’âmes .
(1) Religieuses indigènes.
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