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Rapport annuel des évêques

Année: 1880
Pays: Vietnam
Mission: Cochinchine orientale
Rédacteur:Mgr Galibert

Cochinchine orientale.

« La cruelle famine, nous écrit Mgr Galibert, qui, pendant deux ans, a désolé la moitié de cette Mission, a servi dans les desseins de Dieu au salut d’un grand nombre d’âmes. Nous avons régénéré dans les eaux du baptême 17,023 enfants in articulo mortis, c'est-à-dire plus du double de ce que nous pouvions bapiser dans les années ordinaires.─Le nombre des baptêmes d’adultes s’est élevé à 1,097, chiffre que dans cette Mission nous n’avions jamais ateint. Ces beaux résultats sont pour le Missionnaire une douce consolation et une juste récompense de son zèle, de ses travaux et de ses fatigues.
« Impossible de vous dire toutes les souffrances qui, pendant ces deux années d’épreuves, ont déchiré son cœur. Tous les jours les affamés, par centaines, entouraient sa maison, demandant une aumône que le Missionnaire n’aurait jamais voulu refuser, mais que souvent il lui était impossible de faire. Aujourd’hui, cependant, le terrible fléau a diminué et même entièrement cessé dans plusieurs endroits où la récolte a été assez bonne, et nous sommes heureux d’avoir pu, en souffrant nous-mêmes, sauver un plus grand nombre d’âmes.
« Le mouvement de conversions, commencé par la famine, continue et va sans cesse en augmentant. M. Geffroy qui, l’année dernière, a été si cruellement éprouvé et persécuté par les mandarins du Khanh-Hoa, m’écrivait dernièrement qu’il espérait baptiser plus de 400 adultes dans le courant de l’année. Un prêtre indigène, le P. Mâo, m’écrit aussi : « J’ai déjà « baptisé 300 adultes ; 3 villages païens demandent à recevoir chez eux des catéchistes pour « prêcher la religion, parce que plusieurs de leurs habitants désirent se convertir et se faire « chrétiens . Si Votre Grandeur peut m’envoyer de l’argent et quelques catéchistes de plus je « puis lui promettre 600 baptême d’adultes pour cette année. »
« M. Garin au Tû-Ngâi, et M. Bruyère au Quâng-Nâm me font les mêmes demandes et me donnent les mêmes espérances. Là aussi les Missionnaires sont appelés par des villages entièrement païens qui, voyant la charité chrétienne et touchés de la grâce de Dieu, veulent se convertir. Nous n’avons pas assez de catéchistes, les ressources pécuniaires nous manquent ; mais, en attendant, nous faisons notre possible pour répondre aux nombreuses demandes qui nous arrivent de tous côtés.
« Une chose digne de remarque, c’est que ce mouvement de conversions a commencé à l’époque même où Sa Sain-teté Léon XIII introduisait la cause de béatification du Vénérable Mgr Cuéno, Vicaire apostolique de cette Mission, qui, il n’y a pas encore 20 ans, eut l’insigne honneur de donner sa vie pour Jésus-Christ. Nos chrétiens ont été frappés de cette coïncidence, et ils attribuent ces nombreuses conversions des païens la puissante intercession de nos Martyrs plus encore qu’à la misère. De fait, la famine a diminué, tandis que les conversions deviennent tous les jours plus nombreuses. Gloire donc à nos saints Martyrs ! Que leur sang versé avec tant de générosité nous donne d’abondantes moissons de chrétiens ! Que leur puissante protection nous aide à marcher droit sur leurs traces dans la voie du sacrifice qui conduit au salut !
« L’ère de paix dans laquelle nous sommes entrés depuis quelques années et les besoins d’un clergé indigène plus nombreux, nous ont décidé à prendre les mesures nécessaires pour le développement de cette œuvre si importante. Nous avons dû agrandir notre petit Séminaire qui, grâce à de nouveaux aménagements faits cette année, peut recevoir 100 à 120 élèves. De plus, nous avons fondé un grand Séminaire pour la philosophie et la théologie : nous avons là de la place pour 50 à 60 élèves ; ainsi, quand nos cours seront au complet, ce qui demande encore deux ans, nous aurons alors 180 élèves. Nous espérons pouvoir de cette sorte augmenter notre clergé indigène et former bon nombre de catéchistes. Nous en avons si grand besoin en ce moment !
« L’année dernière, dans plusieurs lettres, je vous ai entretenus de notre intéressante Mission chez les sauvages Ba-Hnars. Ce poste, éloigné d’Annam de plusieurs journées de marche, a été jusqu’à présent très difficile à desservir. Nous avons donc pensé qu’il serait très utile d’établir plusieurs postes intermédiaires, destinés à devenir comme autant d’étapes pour relier le pays des Ba-Hnars avec le centre de la Mission. Ce projet a déjà reçu un commencement d’exécution.
« Il y a six mois M. Bossard est allé avec un prêtre indigène et plusieurs catéchistes à An-Khê, sur le Sông-Ba, fleuve qui sert de limite entre Annam et les sauvages. Notre Confrère, grâce à sa longue expérience des hommes et des affaires annamites, a su triompher des difficultés nombreuses qu’il a rencontrées. Les mandarins, toujours mal disposés à notre endroit, n’ont pas manqué de lui susciter toutes sortes d’obstacles ; mais, fort de la liberté que nous accordent les traités, M. Bossard est allé de l’avant, brisant ou tournant les obstacles, suivant que la prudence le lui dictait. Ainsi il a pu acquérir un vaste terrain , au milieu duquel il a élevé une grande maison. En attendant mieux, celle-ci servira d’église et de presbytère.
« Tout en s’occupant de ces questions matérielles, M. Bossard a pu donner ses soins aux païens qui l’entouraient et qui, en général, sont disposés à écouter l’enseignement de notre sainte Religion. De cette sorte, en même temps qu’il achevait son église, il avait la consolation de bapiser une quarantaine de néophytes . Les espérances pour l’avenir sont magnifiques, et si le diable et les mandarins n’entravent pas trop l’action du Missionnaire, An-Khê deviendra sous peu une grande chrétienté qui comptera un millier de chrétiens .
« A une journée de marche d’An-Khê se trouve un gros village sauvage appelé Kon-Tong, où les Missionnaires sont très connus et estimés. MM. Dourisboure et Vialleton ont déjà fait des demarches pour établir un Confrère dans ce village. Ces démarches ont abouti facilement. Les habitants recevront le Missionnaire avec plaisir ; et, suivant les usages du pays, chacun sera libre de se convertir à la Religion chrétienne comme il l’entendra. Dans quelques mois, lorsque les nouveaux Confrères arrivés cette année auront une connaissance suffisante de la langue annamite, j’en enverrai un chez les sauvages, et alors M. Soubeyre viendra s’établir avec lui dans le village de Kon-Tong.
« Il faudra ensuite fonder un autre poste entre celui de M. Soubeyre et celui de M. Dourisboure. Alors seulement notre plan sera entièrement réalisé ; et il y a tout lieu de croire qu’ainsi installée, notre Mission des Ba-Hnars deviendra de plus en plus prospère.
─ « Voulant me rendre compte par moi-même du bien qu’il y avait à faire chez les sauvages et des moyens à employer pour le réaliser, j’ai commencé mes tournées pastorales par la visite de ces chers Ba-Hnars. M. Vialleton, envoyé par ses Confrères pour me servir de compagnon et de guide, était arrivé en Annam, à la fin de décembre 1879.
« Dès les premiers jours de janvier, nous nous mîmes en route, et une semaine après nous étions chez nos chrétiens. Le voyage fut pénible ; tout le jour il fallait suivre des sentiers détournés, à travers une épaisse forêt, et le soir nous couchions à la belle étoile. Nous allumions tout autour de nous de grands feux que nous entretenions pendant la nuit, afin d’éloigner les bêtes féroces si nombreuses dans ces montagnes.
« Cependant, quand, le huitième jour, je rencontrai à une heure de distance de la première chrétienté, MM. Roger et Soubeyre, à la tête de 5 ou 600 néophytes venus en procession au-devant de moi, oh ! alors, toute fatigue disparut comme par enchantement, et je ressentis un bonheur indicible. J’avais, en effet, sous les yeux ces pauvres enfants, les plus déshérités du côté de la nature, mais si riches par la foi, depuis qu’ils sont devenus les, héritiers du royaume des cieux.
« C’était, d’ailleurs, la première fois qu’un évêque venait chez eux : la persécution et la maladie n’avaient pas permis à mes vénérés prédécesseurs de les visiter. Aussi, comme ils étaient heureux ! Ils me témoignèrent leur joie à leur façon, et ils me firent une fête à la sauvage, mais comme jamais, de mémoire d’homme, il n ‘y en avait eu dans le pays.
« Les païens se joignirent aux chrétiens, et les villages voisins prirent part à la solennité. On réunit tous les tam-tam, grands et petits, qu’on put trouver. Il y en avait bien 40 ou 50, et pendant deux jours et deux nuits, les jeunes gens (dans ce pays, ils sont tous également musiciens) en frappèrent à grands coups, à qui mieux mieux. Tout cela produisait une harmonie d’un goût douteux, mais qui eût été supportable, si elle avait duré moins longtemps.
« La fête de réception terminée, les païens rentrèrent chez eux et les chrétiens se disposèrent immédiatement à recevoir les sacrements. Ceux qui n’avaient pas encore été confirmés avaient été préparés à l’avance.
« Nous avons dans ces montagnes 1,500 néophytes répartis dans quatre chrétientés, peu distantes les unes des autres. La visite de chauque station se fit le plus solennellement possible et, en moins d’un mois, tout était terminé.
« Malgré le plaisir que nous éprouvions à être ensemble, les Confrères me pressèrent de repartir. Ils craignaient que, si je prolongeais mon séjour dans ce pays insalubre, je ne fusse attaqué de la fièvre. Graâce à Dieu et aux soins fraternels dont j’ai été entouré, je suis rentré en Annam aussi bien portant que j’en étais parti.
« Tandis que je visitais ainsi les pays évangélisés pendant plus de trente ans par M. Dourisboure, ce cher Confrère était en Annam, malade et presque mourant. Depuis longtemps il désirait voir ses bien-aimés Ba-Hnards bénis par un évêque, je souhaitais encore davantage avoir ce saint Missionnaire à mes côté, afin de profiter de sa longue expérience ; mais Dieu en avait décidé autrement, et nous dûmes faire tous deux un sacrifice. Depuis lors, la santé de M. Dourisboure s’est améliorée et il a pu retourner à son poste.
« Après ce voyage, je suis resté pleinement convaincu qu’il est nécessaire et même urgent de fonder quelques postes intermédiaires entre Annam et le pays des Ba-Hnars. Quand ces postes existeront, la route sera plus sûre. Nos Confrères pourront aussi faire arriver jusque dans leurs forêts les choses les plus nécessaires , dont ils été privés jusqu’à ce jour, par suite du mauvais état des chemins et de leur peu de sécurité.
Je me suis également rendu compte des difficultés que rencontre l’évangélisation de ces peuples. Outre l’insalubrité du pays que je regarde comme le premier et le plus grand obstacle au zèle des Missionnaires , le caractère naturellement orgueilleux du sauvage ne se plie que difficilement aux enseignements de la foi, son amour de l’indépendance se concilie peu avec les pratiques chrétiennes et son esprit lent et tardif a peine à saisir et à comprendre les vérités de notre sainte Religion ; de plus, chaque Missionnaire ne peut prêcher que dans un seul village, car les tribus et les hameaux étant en état d’hostilité presque continuelle, s’il veut exercer ailleurs son ministère, ses premières ouailles le regarderont bientôt comme un ennemi et n’écouteront plus sa voix.
« Toutefois, si grandes que soient ces difficultés, elles ne nous découragent pas ; nous avons le certitude qu’avec la grâce de Dieu nous parviendrons à les surmonter. Quand le divin Maître a dit : Docete omnes gentes, il est bien évident qu’il n’a exclu aucune nation de cet enseignement divin et qu’il veut le salut de ces pauvres sauvages pour qui Il a versé son sang. »
Depuis que nous avons reçu cette lettre, la Mission de la Cochinchine orientale a été bien cruellement éprouvée. Deux des Missionnaires sur lesquels Mgr d’Eno fondait de grandes espérances pour la réalisation de ses projets, MM. Bossard et Soubeyre, ont été successivement emportés, par une mort aussi prompte que douloureuse.


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