| Année: |
1881 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Cochinchine orientale |
| Rédacteur: | Mgr Galibert |
Cochinchine orientale.
1881
Éloigné de sa Mission par une cruelle maladie qui l’a conduit aux portes du tombeau, Mgr Galibert n’a pu nous faire parvenir le détail de l’administration dans son Vicariat . Le regret que nous exprime Sa Grandeur à ce sujet est d’autant plus légitime que, cette année, les résultats de cette administration sont plus consolants. Le nombre des baptêmes d’adultes s’est élevé dans la Cochinchine orientale, en 1881, à 2,696, et celui des baptêmes d’enfants à 10,281.
La pensée du bien que Dieu produit dans sa Mission par ses chers collaborateurs, a été un puissant motif de consolation pour Mgr d’Eno et a aidé Sa Grandeur à sup-porter avec plus de résignation les amertumes de l’éloignement et les souffrances de la maladie. Grâce à Dieu, l’état de la santé du Prélat s’améliore tous les jours, et nous avons l’espoir que le Seigneur le rendra à sa chère Mission.
Bien que nous ne puissions donner un aperçu général sur les œuvres du Vicariat et sur le travail des Mission-naires, nous extrayons d’une lettre particulière quelques détails qui ne sont pas sans intérêt , et qui nous feront apprécier l’importance du mouvement de conversions dont la Cochinchine orientale est actuellement le théâtre.
Chargé, à la fin de 1877, du district de Go-thi, M. Panis expose ainsi le progrès de la foi dans cette portion de la vigne qui lui a été confiée : « Les chrétientés de ce district étaient, à mon arrivée, au nombre de six ; on en détacha sept autres d’un district voisin pour les joindre aux pre-mières, et l’on me donna en même temps un prêtre indigène pour vicaire.
« C’étaient donc treize chrétientés dont il me fallait désormais prendre soin . La moitié n’avait encore ni église, ni presbytère ; le chiffre des chrétiens s’élevait à 2,500. Ils ont dans l’espace de quatre ans considérablement aug-menté. Bon nombre de pécheurs qui, depuis la persécution, vivaient dans le désordre, ont été ramenés à la pratique de la Religion. Chaque chrétienté compte aussi quelques nouveaux néophytes.
« A la fin de 1878 j’avais 28 baptêmes d’adultes, y com-pris leurs enfants, 132 en 1879 et 294 l’an dernier. J’avais de grandes espérances en janvier ; les catéchumènes s’ an-nonçaient nombreux ; j’envoyai donc quatre catéchistes travailler à les instruire. Dieu a béni leurs travaux: 443 ca-téchumènes ont reçu le baptême dans le courant de cette année. Parmi ces néophytes quelques-uns sont morts ; une quarantaine environ sont allés demeurer au delà des limites de mon district, plus de 800 se sont agrégés aux chrétientés anciennes ; ou bien, dans les localités où ils étaient en nombre considérable, ils ont demandé à avoir chez eux une église. C’est ainsi que le district s’est enrichi de cinq nouveaux postes, tous pleins d’avenir, je crois.
« Quelques chrétientés d’ancienne date ont d’assez belles églises. Celle de Go-thi, bâtie par le Père Bossard, il y a onze ans, est remarquable entre toutes. Cependant la Mis-sion en possède de plus vastes et d’aussi riches en ornementation . Malheureusement le pays ne se prête guère aux grandes constructions. Rien de durable: les pluies, les vents, les fourmis blanches ébranlent, détériorent, ruinent peu à peu les bâtiments construits dans les meilleures con-ditions. Seuls les monuments en pierre peuvent résister et durer. Chacun le sait, mais nul n’a le moyen d’en élever.
« Outre ces dix-huit postes qui comptent plus de 3,400 chrétiens, j’en ai quatre autres en voie de formation . Les ressources dont je dispose pour cela sont bien limitées, et l’avenir est gros d’orages. N’importe, j’irai de l’avant; la gloire de Dieu le demande, le salut d’un grand nombre d’âmes l’exige. Là et ailleurs, j’ai des espérances fondées de faire le bien . Les païens se rapprochent ; leurs préjugés contre la religion et ses ministres diminuent, la grâce opère visiblement dans les âmes simples et droites. Beau-coup ont entrevu la vérité et désirent embrasser la religion chrétienne qui, seule entre toutes, a le secret de rendre les hommes heureux en ce monde et en l’autre. Mon devoir est de prêcher : les cœurs sont préparés à recevoir la semence de la parole sainte. Comme toujours, Dieu donnera à ceux qui cherchent sincèrement le royaume des cieux, l’intelligence des choses divines. Il fera germer le grain confié à la terre, donnera la pluie aux jeunes plants et la rosée aux fleurs.
« Les néophytes baptisés dernièrement m’ont fourni maintes occasions de voir les païens de près. J’ai constam-ment trouvé chez eux très bon accueil : même en quelques localités ils m’ont donné des témoignages non équivoques de leur sympathie ou tout au moins de leur profond respect, ce qui n’a pas peu contribué au succès de mon ministère. Ceux qui m’ont précédé ont eu à souffrir. Ils semaient dans les larmes ; les difficultés semblaient, pour ainsi dire, naître sous leurs pas. Je recueille les fruits de leur patience.
« Ici, comme en Chine les lettrés tiennent le haut du pavé. Ils sont les ennemis jurés de la vraie Religion, et, bien qu’ils aient connaissance de nos livres, bien peu se convertissent. Quoi d’étonnant ! La foi est un don de Dieu dont la plupart refusent de reconnaître l’existence pour jouir plus à leur aise des voluptés de ce monde. Et puis, Dieu ne se découvre qu’aux humbles et ils sont pleins d’orgueil .
« Les dignitaires de village pensaient et agissaient à l’instar des lettrés. Depuis 1875, ils sont devenus plus traitables. D’ailleurs il y va de leur intérêt . Enfreindre le traité qui garantit aux chrétiens le libre exercice de leur culte est une chose regardée grave. Dès que les chrétiens formulent leurs griefs en cour de justice, il est rare que les autorités annamites ne sévissent. Les incriminés ont dans ce cas à verser au fisc, ou mieux dans la main des mandarins, de lourdes sommes d’argent . C’est plus que suffi-sant pour les rendre circonspects. Ils rentrent chez eux avec le ferme propos de s’amender, non pas qu’ils soient convertis, mais leur bourse n’est pas si bien garnie qu’ils n’y regardent à deux fois avant d’en hasarder derechef le contenu pour satisfaire leurs haines religieuses et politiques.
«Il en est qui nous traitent avec beaucoup de cour-toisie ; dans mon district, la Religion a fait cette année parmi eux de belles conquêtes . Dans trois villages où les catéchumènes sont nombreux, les notables de l’endroit sont à la tête du mouvement. Leur conversion a fait du bruit . Une dizaine d’entre eux ont déjà reçu le baptême; d’autres apprennent les prières, étudient le catéchisme. C’est ainsi que le grand village de Vinh-lun, entièrement païen il y a quatre mois, compte aujourd’hui 22 néo-phytes et une trentaine de catéchumènes. Une chapelle sera prochainement élevée au sein de cette localité. Néophytes et catéchumènes s’y réuniront pour prier matin et soir et entendre la messe toutes les fois que mon vicaire et moi irons les visiter.
« Non loin de là, mais dans un village différent, un jeune homme riche et qui a des lettres de noblesse, demande depuis quelque temps un catéchiste, malgré sa vieille mère, désolée de voir son fils abandonner le culte des fausses divinités. Une vingtaine de païens ont fait avec lui la promesse de se convertir. Ils ont entre les mains des livres de religion, en attendant que j’envoie quelqu’un pour les instruire. Là, comme à Vinh-lun, j’ai l’espoir de former une chrétienté.
« Je baptisai au mois de mars cette année, dans une chrétienté qui s’est accrue récemment de 150 néophytes, un païen jouissant d’une grande popularité. Il s’était spon-tanément démis, quelque temps auparavant, de sa dignité d’adjoint de village, pour suivre avec plus d’assiduité et moins de distractions les leçons qu’un catéchiste donnait aux catéchumènes. À peine fut-il baptisé qu’il vint me prier de prêcher la religion dans un village voisin du sien. «J’ai préparé les voies, me dit-il, vous n’avez qu’à apparaître, vous aurez sûrement des catéchumènes.
L’événement a parfaitement justifié ses paroles. Thanh--hoa, c’est le nom du village en question, a déjà 27 néo-phytes et 30 catéchumènes. D’autres demandent encore, là et aux environs, à devenir les enfants de Dieu et les héritiers du ciel. Un catéchiste réside au milieu d’eux, afin de favoriser cet élan.
« Il y a un mois et demi, ce même néophyte arrivait chez moi l’air triomphant . Deux dignitaires de village l’accompagnaient. Ceux-ci, après avoir brisé leurs idoles, venaient solliciter la faveur d’être admis au nombre des catéchumènes avec une cinquantaine de leurs voisins. Les démarches qu’ils avaient faites pour arriver jusqu’à moi, étaient de nature à me rassurer sur leurs bonnes inten-tions; néanmoins j’hésitais, je voulais les éprouver encore. Alors le plus riche qui est aussi le plus influent, comme preuve de la droiture de son cœur et de l’ardeur de ses désirs, me fit, séance tenante, en bonne et due forme, donation d’un jardin pour la chrétienté à fonder chez eux à Kien-dong. C’était plus que je ne demandais. Kien-dong n’avait jamais eu de chrétiens; un catéchiste y instruit aujourd’hui plus de quarante catéchumènes et s’occupe d’y poser les bases d’une nouvelle chrétienté .
« L’ennemi de tout bien, à la vue des âmes qui lui échappent et désertent ses autels, rugit, et de temps à autre soulève de furieuses tempêtes. Mais, le plus souvent, le calme suit de près, ce qui est violent n’étant jamais de longue durée. Dieu veille sur les siens et finalement tout tourne à la gloire de la Religion. Au reste, de même que l’or se purifie par le feu, que l’adversité éprouve les hommes courageux, ainsi les catéchumènes qui tout d’abord souffrent quelque chose pour Jésus-Christ, n’en sont en suite que meilleurs chrétiens.
« Par ce qui précède, vous pouvez juger de notre travail de tous les jours. Tantôt il faut aller faire l’administration des chrétientés, tantôt courir apporter aux malades les consolations de notre sainte Religion, sans parler des inté-rêts matériels de divers postes qu’il est de notre devoir de gérer ; enfin, cette année, nous avons en plus à donner les exercices du Jubilé. Dans les derniers jours du mois d’août, je me trouvais, à cet effet, dans une toute petite chrétienté dont les dignitaires avaient mérité le blâme de n’avoir pas à cœur le salut de leurs frères païens. Le Jubilé était à peine gagné que plusieurs d’entre eux, jusque-là tièdes et peu soucieux de faire des prosélytes, voulant dès maintenant tra-vailler pour la gloire de Dieu, venaient me proposer d’abord la conquête de quelques âmes qui vivaient depuis des années dans le péché d’apostasie. Ceux-ci une fois revenus, il leurserait facile d’amener les païens leurs voisins à la connaissance de la foi. Ces pauvres pécheurs étaient dans les villages de Vinh-loi et de Dien-hoa. Vinh-loi avait eu des chrétiens autrefois; un martyr illustre, le prêtre Chun, était né dans cette chrétienté. La persécution ayant sévi, l’église fut détruite et les chrétiens s’enfuirent pour échap-per à la prison. Quelques-uns eurent le malheur d’apostasier, et jusqu’à ce jour il avait été impossible de les ramener. Vinh-loi compte aujourd’hui 27 néophytes ou anciens chré-tiens et une vingtaine de catéchumènes. C’est assez pour reprendre possession sur-le-champ de ce village au nom de Dieu. L’année prochaine ou dans deux ans au plus tard, nous y bâtirons une petite chapelle.
« Les pécheurs de Dien-hoa se montrèrent plus revêches. Il fallut les exhorter plusieurs jours avant de pouvoir les ramener. Ils se rendirent enfin, et ils sont aujourd’hui dans la jubilation. La pagode qu’ils avaient élevée au milieu de leurs jardins au génie du lieu et où ils sacrifiaient deux fois par mois, a été rasée; tout signe de superstition a été enlevé des maisons, et la croix est de nouveau en honneur parmi eux. Un catéchiste prépare leur réconcilialion avec Dieu depuis quinze jours, quelques catéchumènes suivent aussi ses instructions.
« J’attends incessamment un aide, Missionnaire ou prêtre indigène. Nous sommes, mon vicaire et moi, accablés de travail. A la vue du bien qui se fait, notre courage est stimulé, il est vrai, et nos forces semblent se décupler. Mais cela durera-t-il ? A la garde de Dieu! Mon district se trouve dans la province de Binh-dinh. Il est borné à l’est par la mer, au nord par des montagnes abruptes qui sont inhabi-tées, à l’ouest par la route mandarinale, au midi par un canal qui communique avec les eaux du port de Qui-Nhon. Il a l’étendue d’un arrondissement de France; la population païenné est d’environ 110,000 habitants. C’est un pays de rizières; les routes en sont mauvaises. On peut aller cepen-dant à cheval à peu près partout, au printemps et en été. Quand arrive la saison des pluies, on voyage en barque et quelquefois en filet.
« Go-thi est la première chrétienté du district . J’habite là ordinairement . Elle compte 900 chrétiens et possède en outre deux orphelinats, qui sont entretenus aux frais de la Sainte-Enfance et comptent 150 enfants, et un couvent de religieuses Annamites, fondé par le vénérable Mgr Cuénot. Celles-ci tissent la soie et le coton pour vivre, se sanctifient en menant une vie retirée et mortifiée, et prient pour la conversion des pécheurs et des infidèles. Quelques-unes ont mission de baptiser les enfants de païens en danger prochain de mort. La moyenne de leurs baptêmes est chaque année d’environ 800. La plupart de ces petits êtres s’envolent presque aussitôt au ciel, où ils prient assurément beaucoup pour les associés de la Sainte-Enfance, qui par leurs offrandes leur en ont ouvert les portes. »
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