| Année: |
1881 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin occidental |
| Rédacteur: | Mgr Puginer |
Tong-King occidental .
1881
Nous reproduisons in extenso, le Compte-rendu tout à la fois si intéressant et si édifiant que Mgr Puginier nous a adressé sur l’état de sa Mission.
« Je vous ai déjà parlé, nous écrit Sa Grandeur, d’une longue persécution que nos nouveaux chrétiens ont eu à subir de la part des chefs païens de leurs villages dans la province même de Ha-noi, laquelle a amené la défection ou a empêché la conversion d’un millier de personnes. Mes prévisions se sont complètement réalisées : nous n’avons obtenu justice sur aucun point, et les mandarins ont eu l’audace d’écrire à leur gouvernement qu’ils avaient jugé les affaires et puni les coupables. J’ai protesté contre ces mensonges officiels et j’ai demandé que ma protestation fût envoyée à Hué, mais j’ai perdu mon temps encore une fois, car je n’ai obtenu aucun résultat.
« A Than-ang, un des villages où les tracasseries ont été les plus vives, nos ennemis ont brûlé l’église en plein jour ; c’était vers la mi-mai ; j’ai aussi porté plainte et les coupables ont d’abord été arrêtés, mais il leur a suffi pour obtenir leur liberté, de dire aux mandarins que c‘étaient les chrétiens qui avaient brûlé la chapelle afin de se faire passer comme innocents et faire emprisonner les païens. Depuis plus de six mois que cette affaire est pendante, elle n’est pas encore jugée, et le chef des chrétiens est toujours détenu, la cangue au cou.
« Je vous ai écrit pareillement au sujet de la destruction de plusieurs villages de nouveaux chrétiens dans la partie du Laos. Après bien des réclamations de notre part et poussés par les représentations du consul de France, les mandarins ont fini par arrêter les principaux coupables, mais rien n’est encore jugé. Il semble cependant qu’on veut faire quelque chose ou au moins un semblant de quelque chose, puisqu’on a fait demander le chiffre des pertes subies par les Missionnaires ; mais nous ne sommes pas encore près de toucher l’argent de la restitution: on ne manquera pas de prétexter que les coupables sont pauvres et qu’ils sont insolvables; ce sera peut-être vrai, parce que les mandarins leur auront grugé toute leur fortune. Quant à des restitutions à faire aux chrétiens pour les dommages considérables qu’ils ont subis, il n’en est pas même question.
« Vous savez que la partie de la Mission, formée par le Laos et les Chau, a été affligée par la guerre et la famine; qu’elle a fait une perte très considérable par la mort de M. Perreaux, chargé de l’administrer avec le titre de Provicaire. Vous connaissez aussi la mort de M. Tisseau; mais vous ignorez encore celle de neuf catéchistes et de deux servants qui travaillaient avec eux et qui les ont précédés ou suivis de quelques jours dans la tombe, victimes de la fièvre des bois. A partir du mois de mai jusqu’en septembre, les Missionnaires et tout leur per-sonnel ont été visités en même temps par de longues et graves maladies, dues, il est vrai, au climat et aux chaleurs de l’été, mais auxquelles n’étaient pas étrangères les privations et la sollicitude continuelle, occasionnées par les attaques et les menaces incessantes des ennemis de la Religion (1).
(1) Notre Lettre commune était déjà sous presse quand nous avons appris la mort d’un troisième Missionnaire, M. Thoral, qui a suivi de près dans la tombe Messieurs Perreaux et Tisseau .
« Malgré toutes ces épreuves le bon Dieu a soutenu le courage des Missionnaires et de leurs hommes, et il a continué à bénir leurs travaux. Les conversions n’ont pas cessé ; au contraire, elles sont allées en augmentant. Nous comptons maintenant dans ce nouvel établissement plus de 1,500 néophytes et environ 3,500 catéchumènes, disseminés dans plus de 40 villages appartenant à des tribus différentes et situés dans deux sous-préfectures. Cette diversité d’endroits et de tribus où la foi s’est implantée, est un bon signe qui prouve l’estime qu’on a pour la religion et fait espérer sa diffusion dans le pays.
« La Religion est donc définitivement établie dans cette partie reculée de la Mission; les Missionnaires l’y ont implantée; ils ont arrosé cette terre de leurs sueurs: trois d’entre eux, un prêtre indigène et au moins vingt caté-chistes l’ont fécondée, non de leur sang , il est vrai, mais par une mort de dévouement. Maintenant l’admi-nistration religieuse s’y fait comme dans le reste du Vicariat. Les Missionnaires accompagnés de leurs caté-chistes visitent plusieurs fois l’année les diverses chré-tientés, pour compléter peu à peu l’instruction religieuse, fortifier ces néophytes dans la foi, les façonner à la pratique des devoirs prescrits par les commandements de Dieu et de l’Église, les faire approcher des sacrements, et pour établir, autant que possible, toutes choses selon la forme en usage dans la Mission. Les enfants sont baptisés par les catéchistes ou des personnes exercées, en attendant que le Missionnaire, lors de son passage, supplée les cérémonies. Les mariages se font selon les règles de la sainte Église, et le prêtre est appelé auprès des mourants pour leur administrer les derniers sacre-ments et les préparer à paraître devant Dieu.
« Il est évident qu’un résultat immense a été obtenu, mais de quel dévouement et de quel zèle les Mission-naires et leurs catéchistes n’ont-ils pas eu besoin pour le réaliser: quelle constance dans les épreuves journalières et de tout genre ! Quelle persévérance dans ce travail ingrat et quel esprit de foi ne leur a-t-il pas fallu pour vaincre toutes les difficultés ! »
Un premier obstacle à la conversion de ces peuples est venu de la persécution et des guerres intestines dont le pays évangélisé par nos Confrères a été récemment le théâtre. Mgr de Mauriastre se contente de faire allu-sion à ces évènements; les Annales de la Propagation de la Foi en ont publié dernièrement le récit que nous résumons en quelques lignes.
Peu de temps après la mort de M. Fiot, le pays où les Missionnaires avaient obtenu les premières conversions fut, à deux reprises, envahi par les guerriers d’une tribu ennemie. Les néophytes, pillés et obligés de prendre la fuite, se trouvèrent réduits à une extrême misère. A la suite de cette invasion, la famine ravagea cette contrée et fit de nombreuses victimes.
Malgré ces épreuves, le mouvement vers le christia-nisme ne s’était pas ralenti; l’arrivée au Laos de trois nouveaux Missionnaires et d’une nombreuse caravane de catéchistes ranima les courages et accrut l’ardeur de ces populations. Mais le démon, jaloux du succès de nos Confrères, ne tarda pas à leur susciter une persécution dont le principal auteur fut un chef de tribu. Le samedi 5 mars, dans la soirée, tandis que les néophytes de Bane-ghiao étaient réunis pour la prière, le village fut envahi par une bande de brigands armés de fusils. Les chrétiens eurent à peine le temps de s’enfuir, un d’eux fut percé de deux balles et expira aussitôt.
A la nouvelle de ce qui se passait, M. Mignal s’empressa de revenir au milieu de ses ouailles pour partager leurs dangers et les soutenir par sa présence. En effet, encouragés par un premier succès, les brigands ne tar-dèrent pas à revenir; les chrétiens cette fois se défen-dirent, mais ils durent céder au nombre et se dérober de nouveau par la fuite au sort qui les menaçait; leurs maisons et tout ce qu’ils possédaient devinrent la proie des flammes.
A ces difficultés il faut ajouter celles qui tiennent aux circonstances dans lesquelles les Missionnaires travaillent. S’adressant à des populations demeurées jusqu’alors on dehors de toute vérité, livrées à toutes les superstitions, abandonnées à toutes les, corruptions, ce n’est qu’à force de patience et de fatigues qu’ils parviennent à porter la lumière dans ces intelligences grossières et à inspirer l’amour du bien et de la vertu à ces cœurs faibles et dépravés. Avant d’admettre ces pauvres gens au Baptême, il faut prolonger l’épreuve du catéchuménat, et quand ils ont été régénérés, on doit les former aux habitudes de la vie chrétienne. Si, au moins, il y avait parmi eux d’anciens néophytes qui leur donnassent l’exemple, mais, à part les Missionnaires et leurs catéchistes, on ne trouve aucune famille chrétienne dans tout le pays, tous sont de nouveaux baptisés dont la conversion ne remonte pas au delà de deux ans.
« Vous comprenez facilement, reprend Mgr Puginier, combien dans ces conditions les Missionnaires des Châu et du Laos sont surchargés de travail et combien leur existence doit s’user vite avec tant de fatigues, tant de privations et un climat malsain. Je vois bien, moi aussi, qu’il leur faudrait un renfort considérable de prêtres et de catéchistes, mais je ne puis pas envoyer tout le personnel et toutes les ressources de la Mission dans cette partie du Vicariat. Nous avons ici plusieurs districts laissés encore vides par la mort ou les changements des Confrères. Certaines paroisses souffrent du manque de prêtres indigènes, dont la mortalité, depuis quelques années, est effrayante : en moins de cinq mois je viens d’en perdre six, et il y en a une dizaine rendus incapables de travailler par l’âge ou les maladies ; plusieurs d’entre eux augmenteront encore dans peu le nombre des défunts .
« J’ai vu dernièrement M. Pinabel, qui m’a donné de bonnes nouvelles de ses sauvages, parmi lesquels il compte environ huit cents catéchumènes compris dans le chiffre ci-dessus et dont deux cents au moins ont dû être baptisés à son retour au milieu d’eux. Lui aussi a eu ses épreuves: c ‘étaient des tracasseries de la part du sous-préfet sauvage, que j’ai dû poursuivre devant les mandarins de la préfecture de Thanh-Hoá. Comme de coutume, on ne semblait pas vouloir donner suite à mes réclamations ; mais le bon Dieu s’est chargé de rendre justice, car ce mandarin a été emporté en quelques heures par une maladie extraordinaire. M. Pinabel se trouvant seul et éloigné de cinq journées de marche des autres Confrères du Laos, dans un pays de montagnes, où les communications ne sont rien moins que faciles, je lui ai adjoint un Missionnaire, et c’est M. Séguret que j’ai choisi pour aller travailler avec lui. Les deux Pères sont partis le 23 octobre, accompagnés de cinq nouveaux catéchistes qui vont les aider à évangéliser les sauvages appelés Muóng Dêng.
« Je prépare aussi en ce moment une nouvelle expédition de cinq ou six catéchistes qui iront rejoindre MM. Thoral et Mignal, dans la partie supérieure des Chau, limitrophe du Laos. C’est à peine si ce nouveau renfort remplira les vides laissés par les catéchistes défunts ; mais, malgré les besoins de cette Mission naissante et les espérances qu’elle donne, il ne m’est pas possible de faire davantage dans l’état actuel des choses.
«Un télégramme, que j’ai prié M. Lemonnier de vous adresser, vous a déjà annoncé que nous avons subi un typhon épouvantable et vous a fait connaître le résumé succinct de nos désastres. Je vais compléter aujourd’hui les renseignements qu’il n’a pas été possible de vous donner dans une dépêche. Mais, comme je me propose d’en écrire bientôt les détails, je me contente de vous exposer ici l’im-mensité de nos malheurs.
« A la communauté de Sô, chef-lieu de la Mission, et dans les dépendances qui en relèvent immédiatement, nous avons eu une dizaine de maisons renversées; les autres ont résisté, grâce aux colonnes en bois de fer dont le pied est enterré à une profondeur de 60 centimètres.
« Le collège de Hoang-Nguen a été abîmé et il est à refaire à neuf, à l’exception de la chapelle et d’un petit nombre de maisons qui sont restées debout, mais qui demandent des réparations considérables. J’ai déjà remis dix mille francs pour l’achat du bois et les travaux les plus pressants; car, coûte que coûte, il faut que le collège soit relevé à la fin de décembre pour que l’année scolaire ne soit pas entière-ment perdue.
« Nous avons eu vingt-quatre chefs-lieux de paroisses ou annexes à peu près entièrement détruits et plusieurs autres ont été fortement endommagés. Nos prêtres, déjà bien pauvres et encore endettés par deux années de famine, malgré les secours considérables que je leur avais déjà distribués, se trouvent dans la plus grande nécessité. Je leur ai envoyé de suite un peu d’argent, pour élever quelques cabanes avec les débris des maisons et nourrir leur person-nel; mais il m’est absolument impossible de leur fournir tout ce dont ils ont besoin. Une grande partie de leurs effets, ornements, etc., leurs provisions de riz et autres choses nécessaires à la vie ont été perdues ou avariées par l’eau de pluie.
« Le chiffre des églises ou chapelles abattues par le vent dépasse deux cents, et nos chrétiens ne pourront en élever de neuves d’ici à plusieurs années ; car ils ont souffert, eux aussi, au delà de toute expression : voilà donc plus de deux cents chrétientés, dont un grand nombre sont considérables, qui resteront longtemps privées d’églises pour entendre la messe et réciter leurs prières.
« Le typhon a fait des ravages très considérables dans toute l’étendue des deux provinces de Ha-noi et de Nam--dinh ; mais il y a des endroits qui ont été particulièrement éprouvés: ce sont les villages situés sur une ligne qui court du nord, nord-ouest (à la hauteur de la ville de Ha-nôi), au sud, sud-ouest (au-dessous de la ville de Nam-dinh), et sur laquelle se trouvent situées dix paroisses ayant une population d’environ 30,000 âmes. Sur cette ligne qui comprend environ 22 lieues de longueur sur 3 de largeur, il y a eu au moins les cinq sixièmes des maisons de renversées.
« Quant au reste du pays ravagé par le typhon et qui comprend une population chrétienne de 50,000 âmes, le nombre des maisons abattues est environ des deux cin-quièmes; quant à celles qui restent encore debout, elles ont été fortement avariées. Les deux provinces les plus éprouvées sont justement celles qui ont été dévastées par les lettrés en 1874, et qui en 1879 et 1880 ont eu le plus à souffrir de la famine. La Mission se trouvant dans une très grande gêne, je me suis vu forcé de laisser nos chrétiens dans la misère sans pouvoir leur venir en aide, et j’ai dû me contenter de secourir un peu les prêtres, moyennant une somme que j’ai empruntée, avec l’espoir de voir arriver de France quelques secours particuliers.
« Vous voyez que les épreuves ne nous manquent pas; mais nous sommes loin de nous en plaindre et nous conti-nuons à travailler. D’ailleurs nous n’ignorons pas que l’œuvre de Dieu n’est jamais plus solide que quand elle est fondée sur la croix. La tribulation purifie, elle préserve contre la satisfaction que la vue du bien opéré pourrait faire naître dans l’homme de chair; elle rend plus agréable à Dieu qui ne laisse souffrir que parce qu’il aime, et elle attire de nouvelles grâces. Courbons la tête, prions et soyons fermes. Du reste, nos Missionnaires et les prêtres indigènes me donnent l’exemple de la résignation et de la conformité à la volonté de Dieu : je n’en ai pas vu un seul de ceux qui ont été le plus éprouvés par ce dernier typhon, se plaindre de son malheur.
« Je joins à ce rapport le Compte-rendu annuel de notre administration : le résultat n’a pas répondu à nos désirs, ni même à nos espérances (1). Ce n’est pas certes que les Missionnaires ou les prêtres aient épargné leur peine ; nous avons peut-être plus bataillé que les années ordinaires ; mais, en ce qui concerne la prédication de la Religion, le bon Dieu a permis au démon et aux hommes de nous faire une guerre à outrance. Personne n’a déposé les armes ; cependant, rencontrant des hostilités partout sans aucune protection efficace, nous avons eu la douleur de voir des catéchumènes encore timides faire défection et retarder le moment de leur conversion.
(1) Le nombre des baptêmes d’adultes s’élève cependant à 2,827, et celui des baptêmes d’enfants de païens à 63,231.
« Les paroisses ont continué à fournir leurs contingents de nouveaux chrétiens, les unes plus, les autres moins, à peu près dans les mêmes proportions que les années précé-dentes. Seul le mouvement extraordinaire de conversions, qui depuis quelque temps était plus général, a été restreint cette année par de vraies persécutions locales, à un nombre moins considérable d’endroits.
« C’est une paroisse du district de M. Perret, appelée Xie Narn-Xang, qui a eu la palme; grâce au zèle du Père, elle a donné le chiffre d’environ 400 baptêmes d’adultes; une deuxième située dans le district de M. Lardier, en a fourni plus de 200, et une troisième d’un district sans Missionnaire pour le moment, en a eu 300. Les paroisses qui viennent à la suite tombent au chiffre d’environ 80, 60, 50 et au-dessous.
« Le Laos figure dans le tableau pour le nombre de 800 nouveaux chrétiens. Un grand nombre de catéchu-mènes de cette partie de la Mission ayant été dispersés dans les forêts par des persécuteurs de la Religion qui ont incendié leurs villages, l’instruction religieuse fut nécessairement suspendue pendant un temps considérable, et ce n’est que vers la fin de juillet qu’il fut possible aux Missionnaires de les réunir et de leur enseigner de nou-veau la doctrine chrétienne. Depuis ce moment les Con-frères ont continué à baptiser les catéchumènes ; mais le résultat de leur travail ne paraîtra que dans le Compte-rendu de l’année prochaine.
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