| Année: |
1882 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Cochinchine orientale |
| Rédacteur: | Mgr M. Van-Camelbeke |
Cochinchine orientale.
La Cochinchine orientale a subi, cette année encore, de bien douloureuses épreuves. Privée de son vénérable chef retenu par la maladie, en Europe, loin de sa chère Mission, elle vient de perdre deux jeunes Missionnaires qu’une mort prématurée a enlevés en quelques jours ; trois prêtres indigènes ont succombé ; enfin plusieurs Missionnaires et prêtres annamites sont condamnés à un repos forcé par de précoces infirmités : tel est le bilan des épreuves qui ont frappé le personnel du Vicariat . Pour comble de maux, un épouvantable typhon a dévasté le pays à la fin du mois d’octobre, ruiné les populations et détruit plusieurs établissements de cette infortunée Mission .
« Que de ruines amoncelées, écrit un témoin de tant de calamités, que d’espérances trompées, que de familles réduites à la misère! Sur les bords de la mer la moisson était heureusement achevée, mais au pied et sur le versant des montagnes elle ne devait pas commencer avant la fin de novembre : elle est aujourd’hui en grande partie détruite .
« Dans le seul district de Go-thi qui se compose de 21 stations et compte près de 4,000 chrétiens, le vent a renversé quatre églises et en a fortement endommagé plusieurs autres. Je ne sais pas encore au juste le nombre des maisons détruites, qui appartiennent aux chrétiens; mais, ce que je puis dire, c’est qu’il est considérable . La misère va se faire sentir dans bien des ménages, l’inondation qui a suivi l’ouragan ayant emporté ou gâté les provisions .
« Hélas! depuis cinq ans, ce sont épreuves sur épreuves . A part les nombreuses conversions de païens pour lesquelles Dieu a bien voulu se servir de mon ministère, je n’ai pas cessé d’être le témoin attristé de malheurs sans fin . Ils ont commencé par une sécheresse extraordinaire qui dura dix mois ; elle fut suivie d’une inondation dont les ravages furent tels qu’ils causèrent une épouvantable famine, accompagnée de peste et de beaucoup d’autres maux . La population fut plus que décimée ; en quelques endroits même, la moitié fut emportée. Puis vint la petite vérole qui porta le deuil dans la plupart des familles, quantité d’enfants périrent . Ce n’est pas tout : l’an dernier, à la fin de novembre, un ouragan occasionna beaucoup de dégâts . Pour ne parler que de mon district, trois églises, remarquables entre toutes les autres, eurent la toiture enlevée . Mais je n’ai pas encore fini avec nos malheurs . Au printemps dernier, des bruits de persécution mirent en émoi tous nos chrétiens. La peste a fait ensuite son apparition au commencement de l’été : plus de quarante de mes ouailles en ont été victimes et le fléau n’a pas encore complètement disparu . Après tout cela n’y avait-il pas lieu d’espérer que de beaux jours allaient enfin succéder aux mauvais ? Non , hélas! et, comme je l’ai déjà dit, un nouvel ouragan vient encore d’ajouter à tant de calamités... »
Mais si les épreuves ont été, en Cochinchine orientale, longues et douloureuses, les consolations n’ont pas été moins abondantes . Le mouvement de conversions que nous avions le bonheur de signaler, il y a deux ans, se continue et va même en augmentant ; cette année, le nombre des baptêmes d’adultes s’élève à 2,577 .
« C’est surtout dans cette province de Binh-Dinh, qui est la plus centrale de toute la Mission, nous écrit M. Van-Camelbeke, que la moisson a été abondante. Dans le seul district de M. Panis, on compte plus de 600 baptêmes d’adultes et le mouvement persévère ; il a fallu fonder quatre ou cinq nouvelles stations dans ce district . C’est ainsi que là où, il y a quelques mois seulement, on ne rencontrait pas une seule maison chrétienne, on voit maintenant s’élever une petite église, autour de laquelle viennent se grouper bon nombre de néophytes. Ce qui fait supposer que ces conversions sont sérieuses et solides, c’est qu’elles ne se sont pas produites, comme cela arrive quelquefois, à la suite de grandes calamités et n’ont pas été causées par la misère . De fait, parmi ces nouveaux convertis, on compte des familles à l’aise, possédant maison, champs et bestiaux, comme aussi on trouve des gens instruits, exerçant dans leur localité quelque charge publique et ayant de l’influence . L’exemple de ces conversions est un puissant encouragement pour les plus humbles dont les doutes et les hésitations sont de cette manière plus faciles à détruire .
« Dans un autre district de cette province, le même mouvement s’est produit, et l’ouvrage du prêtre indigène qui en est chargé a été ainsi plus que doublé en quelques mois. Malheureusement, une chrétienté qui venait d’y être fondée, est presque détruite par le typhon. La petite église et la maison du prêtre n’ont pas été épargnées, l’ouragan les a complètement renversées comme les autres. »
Ce qui explique ce grand nombre de conversions au Binh-Dinh, c’est que, écrit M. Panis, « des six provinces dont se compose la Mission de la Cochinchine orientale, la province de Binh-Dinh est celle qui a donné le plus de martyrs à l’Église : Sanguis martyrum , semen christianorum . Partout le bien à faire est immense ; mais il faut se borner, les ressources dont nous disposons sont limitées, le personnel enseignant fait quelquefois défaut, et la mort frappe indistinctement ses coups impitoyables et toujours bien douloureux... »
Dans les deux provinces du nord, MM. Bruyère et Garin ont, eux aussi, leur part de joie et de résultats consolants. « J’ai pu, écrit M. Garin, régénérer l’année dernière un nombre de 265 catéchumènes ; cette année-ci le chiffre des baptêmes d’adultes s’est élevé à 296 . La nouvelle chrétienté de Van-Ban est désormais solidement établie et prend de jour en jour un plus grand accroissement . Ce nouveau poste situé près de la mer et dans un centre tout païen, pourra plus tard devenir un point de départ pour l’évangélisation de ces pauvres gens encore esclaves du démon...»
Quiconque a l’expérience des Missions sait combien de maux cause la persécution ; à côté des martyrs, des confesseurs qui ont combattu les bons combats, il y a les faibles, les lâches qui eurent le malheur de céder aux menaces et de racheter leur vie au prix de leur foi : et puis, que de situations fausses, de circonstances pénibles qui expliquent, sans les justifier, de honteuses faiblesses! Lorsque la paix est rendue à l’Église, le bon pasteur doit aller à la recherche de ces brebis égarées et les ramener au bercail . Dieu s’est servi du ministère de M. Garin pour la conversion de plusieurs de ces malheureux qui avaient cédé dans la dernière persécution .
« Ces apostats, écrit notre Confrère, sont pour la plupart de nouveaux convertis qui n’eurent pas la force de résister pendant les mauvais jours . Tous, cependant, ou presque tous avaient vraiment à cœur de se convertir, ils sont demeurés fidèles à certaines pratiques de religion et ont conservé une grande dévotion pour la sainte Vierge. Un jour je reçus la visite d’une pauvre femme qui avait apostasié ; elle m’amenait avec son soi-disant mari encore païen, cinq jeunes enfants . Je l’interrogeai sur les causes de son apostasie et de son retour. Elle me parla à peu près en ces termes :
« Au moment de la persécution mes parents, mon père et mon frère aîné ne permirent pas « aux dignitaires des villages de me dénoncer comme chrétienne : elle a déjà abandonné la « Religion, dirent-ils ; puis il me forcèrent d’épouser un païen . Depuis cette époque je ne suis « plus tranquille ; bien des fois j’ai parlé à mon mari de la Religion, mais toujours en vain. « Aujourd’hui il consent enfin à se convertir, je vous l’amène pour que vous l’instruisiez avec « mes cinq enfants. »
« — Après vingt années passées dans l’apostasie, lui demandai-je, as-tu encore souvenance de tes prières?
« ― Oui, Père, me répondit-elle, et mes enfants eux-mêmes savent les prières du matin et « du soir ; chaque jour ils les récitent avec moi . »
« Elle avait enseigné ces prières à ses enfants, même après avoir apostasié . Elle ajoutait qu’elle ressentait surtout une très grande peine, lorsque, entendant frapper le tambour de l’église, elle songeait elle-même au baptême qu’elle avait reçu, et à son apostasie qui la rendait indigne de prendre part à la prière . Enfin, après avoir administré le baptême à ses enfants et à celui qu’elle regardait comme son mari, je donnai à chacun d’eux un chapelet. Elle me présenta alors le sien qu’elle portait sur elle, et me pria de l’indulgencier.
« — Depuis quand tiens-tu ce chapelet ? » lui dis-je .
« — C’est le chapelet que ma mère m’a laissé en héritage ; elle ayait reçu le baptême avant « de mourir, et on lui avait donné un chapelet . Elle me le remit en me disant de le conserver « avec soin, et de le réciter souvent à son intention . »
« — L’as-tu récité quelquefois ? »
« — Quand j’entends les chrétiens chanter les prières, ou bien que je suis malade, je ne fais « guère autre chose que de dire le chapelet, en me souvenant de ma mère. »
« Une autre personne avait sept enfants de son mari païen . Or, chaque fois qu’elle voyait un de ses enfants en danger de mourir, ou simplement d’une faible constitution, elle le baptisait . Elle les baptisa tous de la sorte. Aujourd’hui son mari païen est mort ; elle m’amène trois de ses enfants, me priant de décider les quatre autres à suivre son exemple, car tous ont reçu le baptême, mais trois seulement consentent à se convertir. Je n’eus qu’un mot à dire pour ramener à de meilleurs sentiments les quatre récalcitrants.
« — Ah ! me dit-elle alors, j’avais confiance en la sainté Vierge, je n’ai pas été trompée. « Que de chapelets j’ai récités afin d’obtenir la grâce de la conversion pour moi et pour mes « enfants! »
Tous ces résultats, cependant, ne s’obtiennent pas sans résistance de la part de certaines notabilités locales qui emploient leur influence contre notre sainte Religion . « C’est ainsi, raconte M. Van-Camelbeke, que dernièrement, dans le district d’un prêtre indigène, où il y a actuellement de nombreuses conversions, un chef de canton, redouté dans le pays et notre grand ennemi, a voulu effrayer les païens qui se montraient disposés à se convertir. Pour arriver plus sûrement à son but , il ne craignit pas de faire prendre, garrotter et mettre à la cangue un maire de ses subordonnés, qui avait reçu le baptême quelque temps auparavant . De plus, afin de frapper un coup qui eût plus de retentissement, il fit traîner sa victime jusqu’au milieu d’un grand marché, rempli à cette heure d’une foule considérable. Arrivé là, le pauvre néophyte fut couché à terre et attaché à deux piquets au moyen de cordes qui lui serraient étroitement les deux pieds et les deux mains ; puis, il dut répondre aux questions qui lui étaient adressées :
« — Que signifie cette médaille que tu portes ainsi au cou ? »
« — Je l’ai reçue du prêtre le jour de mon baptême. »
« — D’où venais-tu à l’heure où je t’ai fait prendre ? »
« — De telle église où je suis allé entendre la Messe. »
« — Alors, toi aussi, tu ne crains pas de faire comme tant d’autres, en suivant cette religion « perverse des chrétiens ? »
« — Non, puisque le roi permet à ses sujets de le faire librement. »
« A cette réponse qui aurait dû calmer sa fureur, le chef de canton lui fit appliquer soixante coups de rotin . La multitude faisait cercle, et paraissait surprise d’une pareille scène. Le prêtre indigène chargé de ce district, s’empressa de m’envoyer un courrier, porteur d’une lettre dans laquelle, après avoir raconté les détails de cette triste affaire, il me faisait part des craintes qu’il avait pour l’avenir de l’Œuvre de catéchumènes jusqu’alors si prospère, et me priait en même temps d’intervenir et de tâcher de détruire le mauvais effet produit par cette scène de violence . Je crus donc sage d’adresser moi-même une lettre de plaintes au mandarin de la localité, lui demandant de juger selon la justice cette déplorable affaire, sans quoi je me verrais forcé d’adresser à l’autorité française nos réclamations, ce qui pourrait lui susciter à lui-même de fâcheux embarras. Heureusement mes paroles produisirent leur effet, puisque le sous-préfet fit aussitôt prendre ce trop remuant chef de canton, pour le conduire à son tour en plein marché, et lui rendre le nombre de coups de rotin qu’il avait administrés précédemment au païen converti ; après quoi, il fut destitué de ses fonctions. »
« Nos Confrères, continue le Provicaire de la Mission, qui travaillent au milieu des sauvages Ba-Hnars, se dévouent toujours, avec la même patience et la même ardeur, à la rude tâche qui leur est échue, dans ces contrées ingrates et insalubres ; mais l’œuvre de l’évangélisation n’y avance pas aussi vite qu’on le désirerait, à cause des difficultés inhérentes à la position... » La mort vient encore d’y faire une nouvelle victime, et prive la Mission d’un ouvrier dont le zèle et la vertu donnaient les plus belles espérances.
<< Retour page précédente
|