| Année: |
1883 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin occidental |
| Rédacteur: | Mgr Puginier |
Tong-King Occidental.
1883
L’administration de cette belle Mission n’à pu se faire avec régularité, par suite des calamités sans nombre que la guerre entraîne avec elle.
Au premier rang des désastres qui l’ont affligée, nous devons mentionner la mort glorieuse du P. Béchet et de plusieurs catéchistes et chrétiens, massacrés en haine de la foi et du nom français. Nous donnerons dans la partie nécro-logique les détails de ce douloureux événement.
La Mission a perdu encore un autre Missionnaire, le P. Bruyère dont nous publierons aussi plus loin la bio-graphie.
Le pays tout entier a eu beaucoup à souffrir, surtout depuis le mois de mars, de la longueur de la lutte de la France contre les Annamites et les Chinois. Les villes de Hanoï, Nam-Dinh et de Haï-Duong, ont été brûlées en partie et entièrement pillées par des bandes d’irréguliers, qui, au moment où les Français étaient en petit nombre, profitaient de l’obscurité de la nuit pour exercer leurs ravages contre les populations sans défense.
Dans la campagne, de nombreuses et fortes bandes de brigands armés de lances, de fusils, et parfois de canons, ont pillé et incendié les villages, qui n’étaient pas en état de leur opposer une résistance efficace. Dans la seule province de Hanoï, on comptait déjà, au mois de décembre, au moins un tiers des villages (environ 300) ruinés dans l’espace de quelques mois. Ceux qui avaient encore été épargnés étaient fortement menacés, et il n’y avait pas de jour où l’on n’en vît cinq ou six, parfois un plus grand nombre, saccagés par cesmalfaiteurs.Les brigands se contentaient de piller, quand ils n’éprouvaient pas de résistance, mais ils incendiaient les villages qui avaient cherché à se défendre, et massacraient ensuite les habitants qui tombaient entre leurs mains.
Parmi les villages chrétiens, on en comptait, à cette époque, 4 entièrement détruits et plus de 15 autres pillés. Plu-sieurs chefs-lieux de paroisse ont été vivement attaqués ; mais, grâce au sang-froid et à l’énergie des prêtres et des catéchistes qui ont organisé la défense, les assaillants ont été repoussés.
Que l’on ajoute à ces malheurs les impôts extraordinaires, que les mandarins ont prélevés continuellement sur les po-pulations pour l’entretien de leurs troupes et des Pavillons Noirs, la cessation complète de tout commerce intérieur et extérieur, et l’on comprendra facilement que le pays n’est pas loin d’être ruiné.
Il est en même temps menacé de la famine, car une grande quantité de riz a été perdue dans l’incendie des villages, et la récolte d’automne a été entièrement détruite par l’inon-dation, dans les six plus riches provinces du Tong-King. Vers le commencement du mois d’août, sont arrivées des pluies torrentielles et générales, qui ont duré près de deux semaines. Le 17, les digues du fleuve, ne pouvant plus con-tenir la masse énorme des eaux descendant des montagnes de Chine, se sont brisées dans la même nuit en plusieurs provinces, et, en moins de vingt-quatre heures, le pays est devenu semblable à une vaste mer.
Malgré Ces obstacles d’une gravité exceptionnelle, le mi-nistère de nos confrères n’a pas été infructueux, et le chiffre de 2207 païens baptisés dans le courant de l’année en est le témoignage le plus éloquent.
Dans le district administré par le P. Perret, à part trois mois environ de plus grands troubles, les catéchistes ont continué à instruire les catéchumènes. Outre 200 personnes baptisées à Nam-Xang par Mgr Puginier, en décembre 1882, dont nous avons parlé dans notre lettre commune de l’année dernière, le P. Perret a encore conféré le saint baptême à environ 200 païens.
Mais la partie de la Mission qui a donné les résultats les plus consolants, est celle qui comprend les tribus sauvages et laociennes à l’ouest de la province de Thannh-Hoa.
Cette région est divisée en deux districts : celui du haut et celui du bas.
Dans le premier, les consolations ont été achetées au prix de bien grandes épreuves. Après la mort du P. Polignéd, le P. Mignal, malade de la fièvre, restait seul chargé de plu-sieurs milliers de néophytes et de catéchumènes, dispersés dans une trentaine de villages assez éloignés les uns des autres.
A la mi-octobre 1882, le P. Gélotfut nommé provicaire de toute cette région et partit, accompagné du P. Tamet, avec une dizaine de catéchistes et de servants. Ils étaient à peine arrivés à leur destination, lorsque survint la première épreuve, bien pénible pour leurs cœurs de Missionnaires, et qui aurait pu être funeste à ces nouvelles chrétientés.
Deux catéchistes, qui auparavant étaient pleins de bonnes dispositions, s’étaient laissés persuader par quelques indi-vidus du pays, que l’usage de l’opium était bon pour com-battre l’insalubrité du climat. Privés de surveillants par la mort des Missionnaires, qui, en peu de temps, avaient succombé, au nombre de cinq, à la fièvre des bois, et éloignés du P. Mignal, ces deux jeunes gens inexpérimentés s’étaient habitués à fumer l’opium, au point que, pour faire un exemple, le P. Gélot jugea nécessaire de les expulser. L’esprit de tout mal leur monta alors la tête, et, au lieu de quitter le pays, comme on le leur avait enjoint, ils se mirent à parcourir les chrétientés, et cherchèrent à nuire aux autres catéchistes, en leur racontant des faussetés. Il s’en suivit un decouragement chez plusieurs d’entre eux, qui abandon-nèrent leur poste et quittèrent le Laos.
Plus tard, quelques-uns ont reconnu leur faute et sont revenus demander pardon aux Missionnaires, qui les ont réintégrés dans leurs fonctions.
Sur ces entrefaites, le P. Mignal, épuisé par la maladie et par un surcroît de travail (il avait baptisé plus de 300 païens), fut forcé à son tour de quitter le Laos temporairement, pour aller essayer de refaire ses forces au Sanatorium de Hong-Kong.
Le P. Gélot et le P. Tamet, atteints tous les deux de fièvres occasionnées par l’acclimatement, et ne sachant pas encore la langue du pays, restèrent donc seuls, dans l’im-possibilité de visiter les chrétiens et d’entendre les confes-sions.
Ces épreuves ont duré plusieurs mois. Mais enfin le P. Tamet a pris peu à peu le dessus sur la maladie, et, grâce à son ardeur, il a pu apprendre le laocien assez promptement et parcourir ensuite les chrétientés, consoler les néo-phytes, leur administrer le sacrement de pénitence, et baptiser les catéchumènes.
Les dernières nouvelles reçues de ce district, datées de la mi-novembre, étaient bonnes, et il y a lieu d’espérer que, après les pénibles épreuves par lesquelles le Seigneur a jugé à propos de faire passer les Missionnaires, il leur sera donné de récolter abondamment les fruits des semences qu’ils ont arrosées de leurs larmes.
Dans le district du bas, le P. Pinabel et le P. Séguret ont continué avec succès leurs travaux apostoliques.
Ce dernier, sous la direction de son confrère, a donné ses soins à un millier de néophytes de la tribu Deng.
Le P. Pinabel, de son côté, tout en conservant la direction de ces nouvelles chrétientés qu’il a formées lui-même, s’est occupé à leur construire des églises et à propager l’Évangile dans les tribus environnantes. Le bon Dieu a béni ses efforts, et aujourd’hui le règne de Jésus-Christ a étendu ses con-quêtes au loin.
Les deux Pères ont baptisé près de 400 païens dans le courant de l’année. Il reste encore un nombre considérable de catéchumènes, qui, faute de personnel, n’ont pu rece-voir l’instruction suffisante pour être admis au baptême. En outre, une quinzaine de villages appartenant à diffé-rentes tribus voisines ont supplié le P. Pinabel de leur envoyer des catéchistes ; mais il n’en avait plus un seul de disponible, et force a été de différer.
Ce cher confrère a réussi à établir un poste assez rap-proché de la paroisse annamite, qui sert aux communications et aux approvisionnements de ce district. La création de ce poste, situé sur le fleuve Ma, comme le chef-lieu de la paroisse en question, et seulement à une distance de celui-ci de deux petites journées de voyage en barque, facilitera les relations, ce qui sera désormais d’un grand secours sous tous les rapports.
Les épreuves n’ont pas manqué aussi à ce district. Un double fléau a affligé les populations de ces tribus sauvages, déjà bien malheureuses. Le 24 mai, éclata une tempête subite accompagnée de pluies torrentielles, qui, en moins d’une nuit, firent monter de 15 mètres les eaux du fleuve. L’inondation fut générale, et le riz qui avait déjà fleuri, et promettait une bonne récolte, fut entièrement perdu. La force de la pluie battue par le vent fut telle que des montagnes recouvertes de plus d’un mètre de terre ont été complètement dénudées, et la roche apparaît aujour-d’hui à découvert.
Ces pauvres sauvages avaient déjà perdu les deux récoltes précédentes, et, depuis de longs mois, ne se nourrissaient plus que de tubercules et de racines que leur donnait la forêt ; mais la tempête leur a enlevé même cette dernière ressource.
La récolte d’automne a été ensuite perdue aussi dans ce district des montagnes, comme dans le reste de la Mission, par suite de l’inondation du mois d’août, et la famine y sévit avec intensité.
En novembre dernier, Mgr Puginier a envoyé en ces dis-tricts de nouveaux renforts de Missionnaires et de catéchistes. Les P.P. Rival et Manissol ont été désignés pour porter secours aux P.P. Gélot et Tamet, qui ne suffisaient plus à administrer leurs milliers de néophytes, et à faire instruire leurs nombreux catéchumènes. En même temps, le P. Antoine s’est rendu dans le district du bas, où le tra-vail abonde aussi. Les trois nouveaux Pères étaient accom-pagnés d’une vingtaine de catéchistes et servants.
En somme, les difficultés contre lesquelles le Tong-King Occidental a eu à lutter ont été extraordinaires, et les ré-sultats obtenus dépassent toutes les espérances.
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