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Rapport annuel des évêques

Année: 1884
Pays: Vietnam
Mission: Cochinchine orientale
Rédacteur:Mgr Van Camelbeke

Cochinchine orientale .
1884


Bien que plus éloignée du théâtre de la guerre, la Cochinchine orientale n’a pas laissé d’être sous le coup d’une persécution, heureusement arrêtée à son début. Quelques mandarins trop zélés n’avaient même pas attendu les ordres de la capitale, pour donner libre cours à leur haine contre notre sainte religion. L’occupation de Hué par les soldats français a calmé leur ardeur et mis un terme à leurs vexations.
Malgré ce commencement de persécution, nos confrères de la Cochinchine orientale ont pu cette année encore, comme les années précédentes, recueillir une abondante moisson, et le chiffre de 2,014 baptêmes d’adultes dit plus éloquemment que nous ne le saurions faire, ce qu’a été leur zèle et les bénédictions que Dieu a accordées à leurs travaux .
Mgr Van Camelbeke nous transmet, sur la partie nord de sa mission des détails très intéressants, que nous nous empressons de reproduire.
« Quelques jours après mon retour de Saïgon, où je venais de recevoir la consécration épiscopale, nous écrit le prélat, je me décidai à entreprendre sans retard une tournée de confirmation dans les districts les plus éloignés, qui n’avaient pas reçu de visite apostolique depuis quinze ou dix-huit ans. Au début de ce voyage, je m’arrêtai quelque temps dans notre grand séminaire de Nuoc-nhî , dont la direction est confiée à M. Fourmont, comme supérieur, et à MM. Dourisboure, Macé et Lacassagne, comme professeurs. Cet établissement est situé près d’un grand lac, au milieu duquel se trouve une île charmante, couverte d’arbres toujours verts ; il a pour lui l’avantage d’une solitude profonde, tout en offrant aux yeux le spec-tacle d’un riant paysage.
« Durant le séjour que j’y ai fait, j’ai eu la consolation d’ordonner plusieurs de nos séminaristes, à savoir : un diacre ; deux sous-diacres ; huit minorés et quatre ton-surés. Ces jeunes gens, soignés avec tout le dévouement possible, nous font espérer qu’avant peu nous trouverons en eux de bons prêtres indigènes, pour remplacer ceux que la mort nous a enlevés pendant ces dèrnières années. Nos chers professeurs trouvent encore moyen, en dehors de leurs travaux ordinaires, d’instruire bon nombre de catéchumènes. C’est ainsi que tout dernièrement mon provicaire, M. Fourmont, a pu baptiser 52 néophytes, qui vont désormais devenir le noyau d’une nouvelle chré-tienté, nommée Mî-trâng . A peu de distance de là, près du petit fort de Hà-ra, on prépare également la fondation d’un autre poste.
« Après avoir passé plusieurs jours en la compagnie des chers confrères de notre grand séminaire, je me dirigeai vers Gia-hiou , mon ancien district pendant une dizaine d’années. Actuellement, M. Geffroy occupe cette impor-tante position et y travaille avec beaucoup de zèle à l’œuvre de Dieu .
« Je tiens surtout à signaler ici les deux grands orphe-linats, l’un de garçons, l’autre de filles, que ce cher confrère dirige avec un vrai dévouement . Aussi, ces deux maisons sont-elles plus que jamais prospères. Afin d’habituer les enfants de bonne heure aux occupations laborieuses et pénibles, M. Geffroy fait défricher et planter par les garçons un vaste terrain sablonneux, qui , malgré l’ingra-titude du sol, a déjà pris un aspect tout autre que celui d’autrefois. Les jeunes travailleurs y cultivent surtout le cocotier, la canne à sucre, le mûrier, la pistache et même le riz dans quelques bas-fonds. De leur côté, les filles apprennent l’élevage du ver-à-soie, la teinture, le tissage et la couture. Ces deux orphelinats renferment environ 200 enfants qui, grâce aux soins qu’on leur donne, ne manqueront pas de devenir plus tard de bons et fervents chrétiens.
« Outre cette belle œuvre je dois mentionner l’hôpital, situé tout près de là et où l’on peut disposer d’une vingtaine de lits. C’est le refuge de vieillards des deux sexes, qui, avec un certain bien-être relatif, y trouvent la santé et la vie de l’âme. Tous les pauvres malheureux païens qui se présentent à cet hospice, après avoir été repoussés de partout, acceptent volontiers de se faire instruire, de recevoir le saint baptême, et de mourir ainsi enfants de la sainte Église.
« Cependant, j’avais hâte de quitter la province du Binh--Dinh, pour arriver dans celle de Tu-Ngaî , où je devais rencontrer successivement trois confrères. Le premier était M. Poirier, qu’une terrible maladie faillit nous enlever l’année dernière. Un séjour de quelques mois au Sanatorium de Hong-Kong et les soins dévoués du bon P. Patriat parvinrent à le remettre sur pieds. Depuis les quelques mois que ce cher confrère habite la partie sud du Tu-Ngaî, sa santé a paru se soutenir passablement ; ce qui lui a permis de préparer avec zèle près de 500 confirmations. De plus, il s’occupe de la construction d’une église et d’une maison d’habitation dans la première chrétienté qu’on rencontre sur le territoire de cette province. Ce travail était d’autant plus nécessaire que, jusqu’à présent, on était obligé de se loger et de dire la sainte messe dans la pauvre maison d’un chrétien . Il a aussi bon espoir de fonder un nouveau poste, dont la position sera très avantageuse pour ce district .
« Un peu plus loin, je rencontrai MM. Garin et Guégan . Ces deux confrères ont à administrer près de 4,000 chré-tiens répartis dans une vingtaine de paroisses grandes et petites. Là aussi j’ai eu la consolation de voir baptiser un assez bon nombre de néophytes qui purent ensuite être admis pour la confirmation .
« La jeune chrétienté de Van-ban , fondée, il y a cinq ans, par M. Garin, est aujourd’hui en pleine voie de prospérité.
« En outre des travaux ordinaires de l’administration, nos deux confrères s’occupent çà et là à ériger de nouvelles églises et à en réparer d’autres, selon les petites ressources dont ils peuvent disposer. Je ne dois pas passer ici sous silence l’intéressante œuvre des deux fermes agricoles, qui, par leur position très bien choisie et par l’étendue du ter-rain qu’elles occupent, fournissent le moyen d’exercer au travail manuel les orphelins de cette province ; c’est aussi une précieuse ressource pour établir les nouveaux chré-tiens, dont il faut s’occuper sérieusement si on veut les tirer de la misère. Le sucre est la production la plus lucra-tive qu’on puisse obtenir de ces vastes terrains.
« Cette contrée est malheureusement éprouvée de temps en temps par les incursions des sauvages, qui descendent furtivement de leurs montagnes dans la plaine, pour piller les villages voisins et y faire des prisonniers qu’ils vendent ensuite. C’est ainsi que pendant mon séjour dans la chré-tienté de Puoc-tho, ces hardis voleurs firent irruption pendant la nuit et réussirent à enlever deux enfants chré-tiens de cette même paroisse. Heureusement que la présence des missionnaires donna aux habitants un courage et une audace inaccoutumés. De fait, à peine eut-on en-tendu le cri d’alarme et le triste son du tam-tam , que mes chers compagnons s’élancèrent bravement vers les mon-tagnes boisées, entraînant à leur suite tous les hommes valides de l’endroit, tant chrétiens que païens. Les sau-vages se voyant poursuivis de la sorte, trouvèrent prudent de se débarrasser de leur butin, qu’ils cachèrent dans un fourré pour s’enfuir plus librement à toutes jambes. Les deux enfants furent retrouvés vers le milieu de la nuit, et ramenés triomphalement à la chrétienté, au son joyeux du tambour et à la lueur des torches.
« J’eus encore à visiter le district d’un prêtre indigène, avant de poursuivre ma route vers le Quang-Nam . Cette dernière province, limitrophe de la grande chaîne de mon-tagnes qui nous sépare de Hué, contient trois districts assez éloignés les uns des autres. Le premier est desservi par un excellent prêtre indigène, nommé Du . Au centre, se trouve le P. Bruyère, qui hérita, il y a près de huit ans, de la partie évangélisée autrefois par Mgr Galibert.
« Le souvenir de ce cher évêque défunt me poursuivait et m’émotionnait vivement, à mesure que je voyageais sur ce territoire, mais surtout quand j’arrivai dans la chré-tienté de Trà-Kiên , où il résidait le plus habituellement . Quelques jours après, je chantai un service solennel pour le repos de l’âme du vénéré prélat, dans cette même église qu’il avait construite et dans laquelle il avait tant de fois célébré le saint Sacrifice. L’assistance fut des plus nombreuses, comme aux grands jours de fête, et l’émotion générale se trahissait par les larmes qui coulaient de tous les yeux .
« Ce district offre des difficultés toutes particulières, sur-tout à cause de l’énorme distance de plusieurs chrétientés perdues du côté des montagnes. M. Bruyère vient d’ac-quérir un très vaste terrain en friche, où il se propose de fonder une chrétienté composée surtout d’orphelins et d’orphelines. Déjà sept ou huit maisons sont construites dans cet endroit désert, et la culture du riz et de la pistache a donné jusqu’à présent des résultats, qui permettent d’espérer une heureuse réussite. Je ne dois pas oublier de signaler ici la charmante petite chapelle que M. Bruyère vient de faire construire pour sa communauté de Sœurs annamites. Cet édifice est d’un très bon goût et d’un joli aspect .
« Ma dernière étape était pour M. Maillard, qui administre le district situé plus au nord, c’est-à-dire au dessous du beau fort de Touranne. Il a comme aide et vicaire un tout jeune prêtre indigène. Quoique installé depuis quelques mois seulement, ce cher confrère a su apprécier la position que je lui avais assignée, et s’est mis activement à l’œuvre . Déjà l’élan est donné pour la recherche et l’instruction des catéchumènes, dont plu-sieurs ont reçu successivement le baptême et la confir-mation . On m’avait également ménagé la surprise et le plaisir de faire la bénédiction de deux belles églises, dans les paroisses de An-ngai et de Ting-Son . Ces deux cons-tructions ont le grand avantage d’avoir été exécutées avec des matériaux qui leur assurent la solidité et une longue durée.
« Depuis quelques mois, M. Maillard s’occupe d’une très importante affaire, qui pourra devenir une précieuse res-source pour tout ce populeux district . Il s’agit de l’acqui-sition de terrains d’alluvion, qui ont peu à peu émergé au milieu du fleuve et y forment une île déjà fort vaste. Là, le riz réussirait à merveille et pourrait, chaque année, donner deux abondantes récoltes.
« Après la visite de ce district, situé à l’extrémité nord de ma mission, se terminait ma longue tournée pastorale, pendant laquelle j’avais administré plus de 3,000 confir-mations. Afin de revenir plus vite au lieu de ma rési-dence ordinaire, je m’embarquai à Touranne et voyageai ainsi par mer jusqu’au port de Qui-nhon, en compagnie de M. Grangeon, qui m’avait prêté son concours dévoué pendant toute la durée du voyage. Je dois m’arrêter ici, de peur que cette lettre ne prenne des proportions exa-gérées . Je me propose pour l’année prochaine de vous envoyer des détails analogues sur le reste de la province de Binh-Dinh et sur les trois autres situées au sud de cette mission . »
Le district des sauvages Ba-hnars a été, cette année encore, cruellement éprouvé par la mort de M. Roger qui y travaillait depuis plus de huit ans .




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