| Année: |
1885 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Cochinchine orientale |
| Rédacteur: | Mgr Van Camelbecke |
I. _ Cochinchine Orientale.
Population catholique 17.000
Baptêmes de païens 1.066
Baptêmes d’enfants de païens 9.412
« La mission de Cochinchine Orientale jouissait depuis une vingtaine d’années d’un état relatif de prospérité qui semblait présager les plus belles espérances pour l’avenir.
« Dans l’étendue des six provinces ou départements qui composent ce vaste vicariat, les églises, les chapelles, les communautés s’étaient élevées partout avec un entrain ad-mirable ; les œuvres les plus nécessaires s’étaient en même temps multipliées dans les principales localités, et nos établissements communs nous donnaient déjà les résultats les plus consolants. C’est ainsi que, aidés de la grâce divine, nous étions parvenus à obtenir pendant ces dernières
années une moyenne de 2.000 conversions d’adultes, et environ 10.000 baptêmes d’enfants de païens in articulo mortis. Le nombre des missionnaires français que j’avais trouvé réduit à 4 lors de mon arrivée en ce pays, il y a vingt-deux ans, avait atteint en 1885 le chiffre de 28, et le dernier recensement de chrétiens marquait un total de 41.828 âmes. »
Tel est le tableau que Mgr Van Camelbeke trace au Souverain-Pontife de la situation de la Cochinchine Orien-tale avant les malheurs qui ont presque entièrement détruit cette belle mission. Pour compléter ce tableau, nous ajou-terons qu’en cette année 1885 le nombre des baptêmes d’adultes a été de 1.066, et celui des baptêmes d’enfants de païens, de 9.412.
Mais, hélas ! tant de pillages, d’incendies, de massacres se sont accomplis, tant de ruines se sont accumulées, depuis ces jours heureux, que tous ces succès semblent appartenir à un passé déjà lointain, et en rappeler le souvenir est plus propre à raviver notre douleur qu’à l’apaiser.
Avant d’entrer dans le récit des évégements, nous don-nerons la statistique des pertes subies par la mission de Cochinchine Orientale. Les chiffres ont leur éloquence comme les faits.
Ont été massacrés : 8 missionnaires, 7 prêtres indigènes, 60 catéchistes, 270 religieuses, 24000 chrétiens.
Ont été détruits les établissements communs qui suivent: 17 orphelinats, 10 couvents, 4 fermes, 2 séminaires, 2 phamacies, 1 imprimerie, 1 évêché, 225 églises.
Jusqu’à ce jour, il a été impossible à nos confrères de nous transmettre de nombreux détails sur la mort de leurs chrétiens et la ruine de leurs paroisses. Nous ne pourrons donc raconter ces événements aussi complètement que nous l’aurions désiré.
PROVINCE DU QUANG-NGAI
Avant les massacres 6.600 chrétiens.
Après les massacres 1.000 chrétiens.
La persécution, ou mieux l’extermination des chrétiens, commença dans la province du Quang-Ngai où, sous la direction de MM. Poirier, Garin et Guégan, les œuvres étaient dans la situation la plus florissante.
Déjà, au moisde juin 1885, M. Poirier avait été battu par les notables du village de Van-Ban, et n’avait pu être sauvé qu’à grand’peine par M. Garin.
Le 13 juillet, les lettrés s’emparèrent de la citadelle du Quang-Ngai. Du 15 au 20 juillet, tous les villages catho-liques de cette province furent incendiés, et les trois mis-sionnaires qui y travaillaient, massacrés avec la plus grande partie de leurs chrétiens ; 1.000 seulement d’un district situé dans la partie septentrionale de la province et admi-nistré parle prêtre indigène Kham, réussirent à fuir ; ils se retranchèrent dans un défilé et, pendant plus d’un mois, combattirent sans relâche ; ils repoussèrent dix-huit attaques et tuèrent près de 200 hommes à l’ennemi ; ils furent enfin délivrés par M. Maillard, et ramenés à Tourane par M. Le Gorrec, commandant dc l’aviso « le Chasseur ».
PROVINCE DU BINH-DINH
Avant les massacres 16.940 chrétiens.
Après les massacres 8.000 chrétiens.
L’orage éclata le 30 juillet dans la petite chrétienté de Ha-Ra appartenant au district de M. Hamon. « 23 personnes furent saisies dans leurs maisons par les chefs et les païens du village, « garrottées et jetées à la mer. Quatre petits enfants furent entassés dans un panier et « maintenus sous l’eau jusqu’à complète asphyxie. »
Au Séminaire de Nuoc-Nhi, M. Macé essaya de se défendre ; il fut massacré avec tous les chrétiens réfugiés près de lui.
A Thac-Da, à 25 kilomètres des frontières de la province du Quang-Ngai, M. Barrat subit le même sort.
A Gia-Huu, M. Dupont qui gardait la chrétienté de M. Geffroi pendant le voyage de celui-ci à Hué, fut mas-sacré ; l’église et le presbytère furent brûlés.
En apprenant tous ces malheurs qui en présageaient de plus grands encore, Mgr Van Camelbeke ordonna à tous les missionnaires et à tous les chrétiens de partir pour Qui--Nhon où ils trouveraient aide et protection près du poste français. Cet ordre fut le salut ; mais de quelles amertumes le cœur des missionnaires ne fut-il pas abreuvé pendant cette fuite !
Que de sanglots, que de larmes ! s’écrie M. Vivier qui conduisait la retraite des chrétiens. La nuit précédente, nous avions eu une alerte. Nous étions deux confrères : le P. Martin et moi; nous nous sommes confessés pour mourir, et nous avons communié au milieu de la nuit. Quelques mauvais fusils nous restaient ; nous les prenons, résolus à vendre chèrement notre vie à ces bandes de bri-gands qui avaient juré l’extermination des enfants de Dieu en Annam. Le soir du même jour, nous nous mettions en route. Toutes les nouvelles faisaient craindre des attaques sur le chemin. Je ne vous raconterai pas cette longue voie douloureuse de cinq heures : les femmes avec leurs enfants, et chaque homme avec un paquet de vêtements. Enfin nous avons pu arriver tous au port, harassés de fatigue, mais encore en vie ; un seul homme est mort c’est le cher con-frère qui m’accompagnait. »
Et lorsque les malheureux parviennent à Qui-Nhon, quel spectacle s’offre à leurs regards !
« Nous voyons tous les bords de la rade en feu par des incendies formidables, continue notre confrère. Nous en-tendons les coups de tambour, et les cris d’une multitude qui préside à la destruction de tout notre avoir avec des transports de joie satanique, et nos chrétiens accroupis sur le sable, les yeux attachés sur les flammes qui dévorent leurs biens, récitent à côté de nous, à haute voix, les prières du chemin de la croix.
Mgr Van Camelbeke fit aussitôt partir un certain nombre de chrétiens pour Saïgon ; la colonie répondit noblement à la confiance du prélat ; Français et Annamites, riches et pauvres s’empressèrent de secourir les exilés, comme nous le dirons dans le compte-rendu consacré à la Cochin-chine Occidentale. Mgr Colombert put recueillir plus de 100,000 francs afin de venir en aide à la mission de Cochinchine Orientale.
PROVINCE DU PHU-YEN
Avant les massacres 6,890 chrétiens.
Après les massacres 1,000 chrétiens.
La province du Phu-Yen fut la plus éprouvée. Des 6,890 chrétiens qu’elle possédait, il en reste à peine mille dont la plupart n’ont dû leur salut qu’à leur héroïsme et au courage de M. Auger.
A Quan-Càu, M. Iribarne fut massacré le 19 août.
Dans le district de Tra-Kê, confié à M. Châtelet, les fidèles se retirèrent à Cày-Gia ; encouragés et guidés par le mis-sionnaire ils essayèrent de se défendre. Mais bientôt les ennemis réussirent à forcer les palissades de bambous, dont était entourée l’église.
M. Châtelet fut massacré le 26 août et son catéchiste laissé pour mort.
Retirés dans l’église, les chrétiens étaient résignés à leur sort, lorsque l’un d’eux se leva : « Allons, s’écria-t-il, s’il faut mourir, tuons au moins quelques-uns de ces bandits. »
Son exemple donna du courage à ses compagnons ; ils repoussèrent l’ennemi et pendant près de deux mois se défendirent avec succès.
Lorsque Mgr Van Camelbeke apprit la résistance des chrétiens de Cày-Gia, il chargea M. Auger d’aller les déli-vrer. Celui-ci partit le 3 octobre et à la tête de 300 hommes, armés de 50 fusils, il s’engagea dans les difficiles sentiers des montagnes ; le 5 au matin, il faisait sa jonction avec les assiégés, et au milieu des difficultés sans nombre ramenait à Qui-Nhon les restes des chrétientés mutilées du Phu-Yen.
PROVINCE DU KHANH-HOA
Avant les massacres 2,848 chrétiens.
Après les massacres 800 chrétiens.
Dans cette province 800 chrétiens ont pu échapper à la mort, avec MM. Auger et Guitton, grâce aux navires allemands la Gerda et la Marie, envoyés sur les côtes de l’Annam par Mgr Colombert.
PROVINCE DU BINH-THUAN
Avant les massacres 1,892 chrétiens.
Après les massacres 400 chrétiens.
400 chrétiens du Binh-Thuân ont été recueillis par M. de Verneville, administrateur de Ba-Ria, qui, sur l’ordre du général Begin, gouverneur de la Cochinchine, est allé les chercher avec un navire de l’État. M. Vuillaume, le mis-sionnaire de cette province, a réussi à fuir. Il a traversé à pied tout le pays qui s’étend depuis Lang-Mun dans le Binh--Thuân jusqu’à Bien-Hoà dans la Cochinchine Française. Arrivé à Saïgon, notre confrère rencontra les chrétiens de son district, qui lui firent le récit des crimes horribles dont les païens s’étaient rendus coupables. Nous citerons quelques faits ; de semblables crimes, hélas ! n’ont point eu lieu au Binh-Thuân seulement, mais, partout où la haine des lettrés a pu se donner libre carrière, la même cruauté s’est exércée avec les mêmes raffinements.
« La première victime de ces vandales, écrit notre con-frère, fut un de mes voisins, le chef de la confrérie du Rosaire. Voyant les bandits mettre en pièces la statue de la sainte Vierge placée sur l’autel, il sonna le gong d’alarme pour appeler au secours, et fut immédiatement massacré pour son audace. Des deux chefs de la chrétienté de Lang--Mun, l’un fut jeté pieds et poings liés dans le brasier de l’église, l’autre, avec son fils, put se cacher pendant trois jours ; dévoré par la faim, il alla demander un grain de riz à un apostat qui le trahit ; il fut décapité. Dans leur affole-ment, les chrétiens, surtout les femmes et les enfants, s’étaient sauvés dans la forêt voisine ; on les y traqua avec des chiens comme des bêtes fauves, et on les y massacra en grand nombre.
« Quelques jours après ces horreurs, mon ancien servi-teur passant par là, trouva plus de 150 cadavres mécon-naissables, étendus sur les chemins sans sépulture : les uns éventrés, les autres décapités.
« Deux villages païens situés près des chrétientés de Dinh--Thuy et de Lang-Mun montrèrent une fureur remarquable entre tous les autres. Tous les chrétiens pris dans le premier furent enterrés vivants dans une fosse commune. Dans le deuxième situé au port de Nay, on offrit l’apostasie ou la mort aux chrétiens. Quelques-uns faillirent et furent quand même massacrés. Nulle part ailleurs ce choix n’a été proposé aux malheureuses victimes.
« A Dinh-Thuy, un grand nombre de fidèles furent jetés dans l’immense brasier allumé avec les matériaux amassés pour la construction de la nouvelle église. Des deux chefs de la chrétienté, l’un fut enterré vivant, l’autre, sa femme et ses dix enfants furent décapités dans un village éloigné où ils furent arrêtés. Les religieuses annamites du couvent de Dinh-Thuy purent échapper en partie à ce massacre. Six seulement furent prises par les bandits et jetées vivantes dans le puits du couvent, et ensuite recouvertes de fumier. L’une d’elles plus rapprochée de la surface put respirer pendant deux jours ; mais, épuisée de fatigue, elle se mit à appeler au secours. Un païen passant par là lui répondit par des injures. La religieuse lui ayant dit qu’elle portait trois piastres sur elle, il la retira ; et, après lui avoir pris son argent, la jeta dans le brasier de l’église. Cette malheureuse essaya de fuir, alors le païen la saisit et la rejeta dans le brasier après lui avoir écrasé la tête sous une pièce de bois.
Dans un village païen où s’etaient réfugiés deux chrétiens nouvellement convertis avec leur famille, le frère de ces deux hommes, qui avait refusé d’embrasser la religion, voulut être lui-même leur bourreau, malgré tous les habi-tants du village désireux de les épargner.
PROVINCE DU QUANG-NAM
Avant les massacres 5.428 chrétiens.
Après les massacres 5.000 chrétiens.
Située à l’autre extrémité de la mission entre la province du Quang-Tri et celle du Quang-Ngai, la province du Quang-Nam a notablement moins souffert que les autres parties du Vicariat. Les deux missionnaires de cette pro-vince : M. Bruyère, à Tra-Kieu, et M. Maillard, aux envi-virons de Tourane, se sont défendus avec autant de cou-rage que de succès. M. Bruyère fut attaqué le 1er septembre par 10.000 rebelles ; il ordonna à tous ses chrétiens, hommes et femmes, de s’armer de lances, de bambous, et, en quel-ques heures, il chassa les ennemis de leurs positions ; mais, le lendemain, il fallut recommencer. Ces combats durèrent jusqu’au 23 septembre, époque à laquelle les Français s’emparèrent de la citadelle du Quang-Nam. En rendant compte des combats de ses chrétiens, M. Bruyère n’hésite pas à attribuer leurs victoires à une protection miracu-leuse de la sainte Vierge, et les païens eux-mêmes attestent le fait.
« Pendant la canonnade, écrit notre cher confrère, les païens, dans l’exaspération de leur fureur, se disaient : « Merveille ! merveille ! Quelle est donc la Dame qui se tient sur le faîte du toit de l’église ? Nous tirons toujours, mais de travers ; c’est fort agaçant. » Ils ajoutaient encore : « Dans cette guerre, nous ne pouvons lutter, car, dès qu’on engage l’action, une troupe d’enfants vêtus de blanc court devant nous et nous met en fuite. » Ces paroles laissent entendre que les païens ont été témoins d’un miracle. Pour moi, je vous l’avoue, sans avoir vu le miracle, je suis persuadé que c’est par un miracle seulement que l’église et ma résidence ont pu échapper à la ruine. Le canon, en effet, était braqué à quelques dizaines de mètres à peine. »
Tels sont les malheurs qui, pendant cette année, ont bouleversé ou plutôt anéanti la mission de Cochinchine Orientale. On ne trouve pas d’exemple, excepté peut-être dans les grandes persécutions du Japon, de semblables désastres accumulés en aussi peu de jours sur un seul point.
Nous pensons qu’il n’est pas nécessaire de recommander aux prières de tous nos chers confrères cette Eglise désolée, les chrétiens restés sans asile, et les missionnaires dont 1a tâche est si difficile et si lourde.
La charité qui nous unit ne suffit-elle pas pour que du cœur de tous les missionnaires de l’Inde, de l’Indo-Chine, de la Chine et du Japon, s’élève une commune et ardente prière, afin de demander à Dieu avec la cessation de tant d’infortunes, la paix, la résignation et le courage, en atten-dant l’heure de la résurrection.
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