| Année: |
1885 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Cochinchine septentrionale |
| Rédacteur: | Mgr Caspar |
Cochinchine Septentrionale. 1885
Population catholique 20,000
Baptêmes de païens 64
Baptêmes d’enfants de païens 3,597
« J’avais écrit seulement quelques lignes de mon compte-rendu, avant les calamités qui viennent de fondre sur notre mission, nous dit Mgr Caspar ; que vous raconterai-je maintenant de tous ces districts qui ne sont plus ? Sous les pénibles impressions qui m’accablent, je ne me sens plus porté qu’à raconter les malheurs du présent et les préoccupations de l’avenir. »
Nous comprenons les sentiments du vénérable Évêque et nous nous associons de tout notre cœur à ses tristesses et à ses inquiétudes. Nous ne ferons donc que le récit des événements qui depuis trois mois ont désolé la mission de Cochinchine Septentrionale.
Après la prise de Hué par le général de Courcy (5 juil-let 1885), le roi et le deuxième régent Thuyêt se réfugièrent avec une partie de leur armée dans la citadelle de Cam-Lô ; le premier régent Tuong resta à la capitale, et tous les trois travaillèrent aussitôt à soulever le pays contre les Français et contre les chrétiens ; ils n’obtinrent que trop de succès.
La mission de Cochinchine Septentrionale comprend trois provinces : Thua-Thien, Quang-Tri et Quang-Binh.
Dans celles du Thua-Thien et du Quang-Binh les chrétiens ont relativement peu souffert, à cause de la proximité des Français. Mais dans la province du Quang-Tri, toutes les chrétientés ont été anéanties.
Ce fut le 6 septembre que la conspiration éclata dans cette province. M. Mathey dont le poste était près du chef-lieu, parvint à s’échapper, et après deux jours et deux nuits d’une marche presque continuelle à travers les montagnes, il arriva à Hué et put raconter à son Évêque tous les désastres dont il avait été témoin. Une colonne française partit pour s’em-parer de la citadelle du Quang-Tri et arrêter les massacres ; il était déjà trop tard. En quelques heures, plus de la moitié des fidèles avaient été massacrés et toutes les chrétientés détruites. Sur l’ordre de Mgr Caspar, M. Allys accompa-gna la colonne expéditionnaire ; et notre cher confrère va nous dire toutes les horreurs qui ont frappé ses regards et attristé son âme : « Dans la nuit du 7 au 8 septembre nous apercevons l’incendie qui dévore la chrétienté de Ke-Van. Le 8 au matin, nous traversons les villages brûlés de Nyô-Xa et de Tri-Le. En face de Co-Vun nous trouvons huit cadavres d’enfants affreusement mutilés. La plupart des chrétiens qui habitaient sur la rive gauche du fleuve ont pu se sauver. Mais, des grandes et belles paroisses situées sur la rive droite, il ne restait que des cendres, au milieu desquelles gisaient de nombreux cadavres.
« C’est surtout dans les églises et autour des églises que ces cadavres étaient amoncelés. Après avoir perdu l’espoir d’échapper à la mort soit par la fuite, soit autrement, un grand nombre de personnes, surtout les femmes et les enfants, trouvaient une certaine consolation à mourir à l’ombre de la croix et à être ensevelis sous les décombres de l’église où ils avaient été baptisés et où ils étaient venus si souvent prier.
« Dans bien des endroits des personnes furent brûlées vivantes et les Français résidant au Quang-Tri n’apprirent pas sans émotion qu’à environ une heure de la citadelle on avait brûlé 176 personnes, appartenant à la chrétienté d’An-Long.
« Dans celle du Duong-Loc, le massacre fut épouvan-table. Ne se faisant pas sans doute une idée bien claire du danger qui les entourait, ou pensant qu’en réunissant leurs forces ils pourraient plus facilement résister aux brigands, les chrétiens de cinq grandes paroisses, 4 prêtres indigènes et environ 50 religieuses s’étaient réunis à Duong--Loc. Ils purent repousser plusieurs attaques des rebelles.
Mais ces derniers appelèrent du renfort et amenèrent même un éléphant de guerre. Devant ces forces, les assiégés perdirent sans doute courage, et les rebelles, ayant brisé tous les obstacles, pénétrèrent à l’intérieur des faibles retranchements qui protégeaient les chrétiens. Le feu, la lance, l’épée, tout fut mis à contribution pour massacrer les deux ou trois mille chrétiens réunis en cet endroit. »
Au milieu de toutes ces ruines, le cœur du missionnaire éprouva cependant une bien douce consolation.
« Jamais je n’oublierai, continue notre confrère, la ré-ponse que me fit une vieille femme de plus de soixante-dix ans que je trouvai couchée sur le chemin, devant sa maison incendiée et tout près d’une dizaine de cadavres calcinés. Cette pauvre femme avait les deux joues et la langue tra-versées d’un coup de lance _ je ne compte pas les autres blessures. _ Quoique depuis cinq jours elle fût restée là sans boire ni manger, elle vivait encore et avait pleine connais-sance. M’étant agenouillé près d’elle, je lui demandai si elle souffrait beaucoup et si elle voulait se confesser. Soit qu’elle n’eût pas entennu mes questions, soit qu’elle crût tout autre chose, elle ne me répondit qué par ces mots : « Je n’abandonnerai pas la religion. »
Tel était le Quang-Tri, d’après. M. Allys. M. Mathey, reparti pour cette province, après avoir rendu compte de la situation à son évêque, nous fait le même tableau :
« A notre arrivée à Bai-Son, où les chrétiens s’étaient réunis pour sé défendre à outrance et où ils avaient pu résister pendant plusieurs semaines, nous avons trouvé l’église incendiée et des cadavres gisant de tous côtés, les uns mutilés par le fer des assassins, les autres brûlés affreu-sement. A quelque distance, dans les hautes herbes, des vivants horriblement mutilés et mourant de faim. Le siège avait duré longtemps, et les provisions de bouche étaient toutes épuisées au point qu’il a fallu dépouiller les arbres de leurs feuilles et se procurer par là un moyen de tromper la trop grosse faim.
« Je remarquai encore plusieurs petits enfants morts à côté de leur mère et qui ne portaient pas trace de blessures, d’autres suspendus au sein de leurs mères mourantes ou mortes. Il y a des détails plus horribles encore, mais que la plume se refuse à écrire. »
« Dans ces horribles massacres, dix prêtres indigènes ont donné leur sang pour Jésus-Christ, dit Mgr Caspar, et il n’est pas de langage humain pour raconter les terribles traitements avec lesquels les assassins les ont fait mourir. L’un a été brûlé vif, l’autre enterré vivant ; un troisième a eu les entrailles arrachées. Reconnus pour être les chefs de la religion, ils ont vu les ennemis leur préparer une mort spécialement douloureuse. »
Le petit séminaire d’An-Ninh a seul échappé à l’incendie, mais au prix de quels sacrifices ! M. Dangelzer, qui s’y réfu-gia après la ruine de Di-Loan, sa paroisse, M. Girard, supé-rieur du séminaire, et M. Closset, ont soutenu pendant deux mois un siège héroïque. Enfermés avec quatre mille chrétiens dans un espace de quelques pieds carrés, derrière des haies de bambous, des palissades faites avec les pou-trelles des maisons ou des levées de terre sans consistance ; pour toute arme, un fusil, quelques piques et. des bâtons durcis au feu, ils repoussèrent sept assauts. A plusieurs reprises ils envoyèrent des courriers pour faire connaître leur situation. L’un d’eux parvint jusqu’à M. Héry ; ce cher confrere, n’écoutant que son dévouement, partit aussitôt et eut le bonheur de pouvoir remettre aux assiégés des vivres et des munitions ; puis il repartit afin d’avertir les Français, et le 20 octobre, le veilleur de la tour signalait « une compagnie de soldats extraordinaires » qui marchait sur le quartier-général de l’ennemi à Tan-Sai. A midi les Fran-çais arrivaient au petit séminaire, et nos chers confrères et leurs chrétiens remerciaient Dieu de leur avoir envoyé des libérateurs.
M. Mathey, qui accompagnait les Français et qui depuis a toujours suivi les diverses colonnes envoyées pour pacifier le Quang-Tri, parle en ces termes de nos soldats :
« L’entrain de nos troupes a toujours été très vif, et cela malgré le soleil et la pluie ; il a fallu quelquefois se battre, mais quelques fusillades bien dirigées ont toujours eu raison des rebelles. »
Voici maintenant le résumé des malheurs des chrétiens du Quang-Tri.
Le nombre des victimes est de :
Dans le district de Dat-Do 1,666
_ Bai-Troi 2,013
_ Dinh-Cat 4,642
_ Thanh-Huong 264
En tout 8,585 chrétiens massacres.
De plus, toutes les églises, tous les orphelinats, toutes les écoles ont été pillées et incendiées.
La plupart des blessés ont été transportés à Hué, où s’étaient déjà réfugiés plusieurs milliers de chrétiens. Pour secourir tant de souffrances et répondre à tant de haine, voici ce qu’a fait Mgr Caspar : à tous les chrétiens venus près de lui il a donné la nourriture et le vêtement ; pour tous les blessés il a ouvert un hôpital, « afin, dit-il, de donner les premiers soins à tous ceux qui les ont sollicités, même aux païens blessés lors de la prise de la ville. Ce jour-là, en effet, un hangar élevé à quelques mètres de ma résidence fut converti en hôpital, et depuis lors chrétiens et païens y trouvent un commun asile, et une commune assistance. Nous avons ainsi le moyen de soulager bien des malheureux et nous rendons le bien pour le mal. »
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