| Année: |
1885 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Kouang-tong |
| Rédacteur: | Mgr Chausse |
Kouang-Tong. 1885
Population catholique 28,076
Baptêmes de païens 207
Baptêmes d’enfants de païens 2,252
« Avez-vous jamais vu, par un beau jour d’été , ces campagnes jaunissantes, ondulant légèrement au souffle d’une douce brise du soir ? L’épi penché vers la terre, annonce une riche moisson ; le laboureur rêve avec amour que bientôt il cueillera le fruit de ses travaux. Mais il n’avait pas compté avec le nuage qui se levait à l’horizon, et qui monte et grandit, grandit toujours. Soudain l’orage éclate et emporte en un instant ses espérances et ses joies.
« Dans notre belle mission de Canton la récolte jaunissait chaque jour ; de beaux épis dorés rentraient dans le grenier du père de famille. Tout à coup la tempête se déchaîne ; en quelques semaines, nos plus riches moissons, frappées par la foudre, n’offraient plus aux regards qu’un vaste champ de ruines et de misères…. »
Ainsi s’exprime Mgr Chausse au début du compte-rendu, où il nous donne un tableau complet de la situation de sa mission, pendant l’exil des missionnaires, c’est-à-dire du mois de septembre 1884 au, mois d’août 1885, et depuis leur rentrée dans leurs districts.
A Pac-hoi et à Wai-Tchao (île située au milieu du golfe du Tong-King), les missionnaires ont continué leur ministère comme les années précédentes ; quelques rumeurs ont seules troublé un instant la tranquillité. L’ennemi le plus dangereux a été la sécheresse : la première récolte ayant complètement manqué, la classe pauvre a souffert de la faim.
« Le P. Mérel, à deux journées de Pac-hoi, n’a pas été inquiété non plus. Dans cette étroite bande de terre qui va jusqu’au Tong-King, nulle part les mandarins n’ont scellé les chapelles.
A Tchoc-Shan, près des frontières du Tong-King, les Chinois avaient établi un camp non loin du village chrétien ; c’est la raison qui a forcé M. Grandpierre de se réfugier à l’île aux Cerfs, dans la baie d’Along. Aujourd’hui les fidèles de ce poste sont rentrés chez eux ; malheureusement ils ont été décimés par la fièvre du Tong-King.
« Si de cette extrémité de la province, nous passons à l’autre, c’est-à-dire,dans la partie qui avoisine le Fokien, » nous trouvons : d’abord., le district de M. Bernom, le doyen des missionnaires de Canton. La chapelle a été scellée, mais le prêtre n’a pas été inquiété ; ensuite les districts de MM. Hervel, Guillaume et Vaquerel, qui ont eu plusieurs stations pillées et un certain nombre de chrétiens molestés.
Au-dessous, en suivant la province du Fokien jusqu’à la mer : les postes confiés à MM. Boussac, Gérardin, Verchère, Laurent, ont été très éprouvés. Plusieurs églises ont été détruites, beaucoup de maisons particulières ont été scellées. « Ce sont des chapelles, disaient les satellites aux chrétiens, puisque vous y priez. »
A Ma-po, deux chrétiens ont été massacrés et un grand nombre d’autres chassés de leur village.
Au Pou-neng, M. Serdet, habitué à la persécution, semblait n’avoir plus rien à redouter. Ses chrétiens avaient été emprisonnés, battus, chassés les années précédentes ; que pouvaient-ils craindre de plus fâcheux ? Le général Fong, devenu amiral, avait d’autres soucis sous les forts de Bocca-Tigris, où il s’attendait à tout moment à voir paraître la flotte française, après la défaite de Fou-Tcheou. Aussi il n’y a rien de bien saillant à signaler, sinon la con-tinuation des mêmes procédés.
Dans le Loc-fung, au Sud, les chrétientés de Leout-ze ont été totalement ruinées ; au Nord, les fidèles plus nom-breux ont résisté aux attaques des païens ; maintenant le calme règne partout.
Dans le district de M. Gauthier, situé entre la sous-préfecture de Kit-yang et la préfecture de Ka-in, l’église, le presbytère ont été détruits ; la plupart des chrétiens ont été chassés et leurs maisons pillées. A Lao-lung plusieurs familles ont été pillées. Pendant quelques mois les chrétiens furent en éveil ; mais résolus à se défendre, ils sont parve-nus à se maintenir sans des pertes trop sensibles. Peu à peu la tranquillité revint, et quand le P. Canac rentra il fut reçu avec de joyeuses démonstrations par tout le monde. Le mandarin le fit asseoir dans sa chaise officielle à l’ouver-ture de sa principale chapelle, et ce décorum a beaucoup contribué à rétablir la paix dans tout le pays.
Plus bas, en suivant le cours du fleuve, qui descend vers Canton, nous rencontrons le district de M. Ferrand. Notre confrère est resté à son poste pendant toute la durée de la persécution ; poursuivi par les païens, plusieurs fois sur le point d’être atteint, il a par un miracle de la Provi-dence échappé à ses ennemis. Le calme revenu, il s’est établi à côté de sa chapelle scellée et a soutenu de ses con-seils et de sa présence ses néophytes, assez sérieusement éprouvés. Plus tard, il a pu parcourir la région et admi-nistrer les sacrements à ses chrétiens et à ceux du P. Canac. Le mandarin étant venu le voir pour l’engager à se retirer : « Si je pars, dit-il au mandarin, qui soutiendra ces pauvres gens ? Ils seront encore bien plus malheureux. » L’officier n’osa pas insister.
A mesure qu’on approche de Canton, les traces de la per-sécution augmentent.
Dans la sous-préfecture de Poc-lo, les chrétiens étaient si pauvres qu’il paraissait impossible de les rendre plus pauvres ; les païens ont cependant réussi à le faire. Les conversions qui semblaient devoir être nombreuses, se sont complètement arrêtées.
Le village de Shek-long où, l’année dernière, M. Grimaud avait failli être massacré, a été complètement détruit. Il ne reste plus trace de maisons. Dans leur ardeur, les pillards n’ont pas même distingué les païens des chrétiens : tout a été renversé ; les briques même ont été emportées.
Ville de Canton._ Dans la ville de Canton, c’est la Mis-sion qui a supporté les plus grands dommages. La rési-dence des missionnaires a été brûlée avec tout le mobilier ; l’orphelinat a été assez bien conservé, grâce à un secours spécial de la divine Providence, car on a essayé aussi de l’incendier ; des traces visibles ne permettent pas d’en douter. On ramassa dans les dortoirs les vieilles couvertures de coton auxquelles on mit le feu ; heureusement, le sergent de garde aperçut l’incendie et parvint à l’éteindre.
Les chrétiens qui demeuraient autour de l’église, ayant quitté Canton aux premiers bruits de persécution, n’ont subi que des pertes assez légères.
A l’intérieur de la ville, quelques maisons seulement ont été pillées ; aujourd’hui, tout est rentré dans, l’ordre.
C’est au cimetière, près de la porte de l’Est, que la haine des païens s’est surtout donné libre carrière. Toutes les croix placées sur les tombeaux des missionnaires ont été brisées ; l’ange colossal qui surmontait le monument élevé par Mgr Guillemin sur la tombe des soldats français, a été renversé et brisé ; le village et la chapelle ont été com-plètement détruits.
Dans la banlieue de Canton, on rencontre d’immenses agglomérations de 30.000 et même de 50.000 âmes. « C’est dans ces masses très denses que se trouve une classe d’hommes habitués à vivre de vols et de rapines, même en temps de paix. C’est de là que sont partis ces milliers de vagabonds qui se sont précipités sur les chré-tiens confiés à MM. Delsahut et Codis, dès que le vice-roi a eu lancé les édits contre les Français. En quelques semaines, les nombreuses chrétientés de cette contrée n’offraient plus qu’un amas de décombres, et les habitants fuyaient dans toutes les directions. »
Situé à l’ouest en dehors du delta, le district de Oc-shan est habité en grande partie par des Hac-Kas. Les pillages ont été moins considérables que dans les districts précé-dents. Lorsque le missionnaire est rentré, le mandarin et ses employés se sont montrés fort convenables.
Dans la préfecture de Shiou-hing, les chrétiens du P. Gou-tagny, fort effrayés au moment de l’expulsion du mission-naire, se réfugièrent en masse à Hong-Kong ; mais, au bout de quelques semaines, voyant que les païens étaient calmes, ils retournèrent dans leurs villages où ils vécurent assez tranquillement jusqu’à la fin des hostilités.
A Tchaw-Tchong, M. Murcier, déjà bien éprouvé pendant la première année de son apostolat par la destruction de la chapelle de Tin-Teo, a vu le mal s’aggraver par ces dix mois d’exil. Les païens sont devenus plus insolents ; beaucoup de chrétiens ont été obligés de se retirer à Macao de peur d’être maltraités. Sur trois chapelles, deux ont été pillées, et l’autre démolie.
Sancian, hélas ! n’a pas été le poste le moins éprouvé. Les pauvres néophytes, trop jeunes dans la religion et trop peu nombreux, n’ont pu résister aux assauts de l’enfer. Le P.Berthon,en visitant son île, a trouvé partout ruine et désolation ; la maison, les chapelles n’avaient plus ni portes, ni fenêtres, ni pavés, ni bancs, ni rien de tout ce que la piété avait réuni dans ce lieu sanctifié par la mort de saint François-Xavier. La statue du grand apôtre dominait en-core le monticule du tombeau, mais lc lieu saint servait d’étable aux animaux des villages voisins.
Dans la partie orientale de la mission, à Kot-chao, ville fort importante, la persécution a été violente, mais la foi des nouveaux chrétiens n’a pas faibli dans cette lutte iné-gale. A son retour, M. Fleureau a retrouvé ses néophytes tels qu’il les avait laissés.
Après être resté deux ou trois mois dans l’île de Waï-Tchaw, M. Maréchal est rentré chez lui. Les vieux chré-tiens de Chec-cheng, qui n’avaient pas tous donné l’exem-ple d’une foi très énergique, sont venus implorer le pardon de Dieu aussitôt que les chapelles ont été rouvertes. Les néophytes ont tenu bon, et M. Maréchal écrivait récem-ment à son évêque : « Tout va bien, Dieu merci. »
Dans le district de M. Chagot, à l’extrémité méridionale du continent chinois, plusieurs stations ont été pillées ; aujourd’hui, la paix y règne, et notre confrère a été bien reçu par le mandarin.
Il nous reste encore tout le Nord à parcourir.
Dans cette partie de la préfecture, les missionnaires ont été expulsés, comme partout ; mais les habitants, naturel-lement pacifiques, n’ont pas inquiété les chrétiens.
A Loc-Tcheung, tout est resté dans l’ordre après la pose des scellés. Les satellites, en faisant cette opération, ont, comme ailleurs, enlevé ou détérioré les objets appartenant au missionnaire; « mais il ne faut pas trop se plaindre, écrit le P. Genoud ; je suis heureux de retrouver ma ber-gerie saine et sauve. En mon absence, un de nos meilleurs chrétiens a été reçu bachelier. Malgré les réclamations des païens jaloux, le mandarin l’a maintenu dans son grade. Aux yeux de tous, c’est un grand honneur pour la religion, dans ce district. »
Dans le district de M. Mouroux, à Lien-tsiou et dans celui de M. Lanoue, situé entre La-thiang et Canton, le plus grand calme a toujours régné.
« Tel est pour cette année, conclut Mgr Chausse, le compte-rendu de notre mission si éprouvée. Mais ce qui est admirable et ce qui nous a grandement consolés, c’est la fermeté que les chrétiens ont montrée à peu près partout. Si quelques rares scandales ont attristé le cœur des missionnaires, ils ont été amplement compensés par la per-sévérance des bons, qui ont préféré perdre leurs biens temporels plutôt que de renier leur Dieu. Durant ces onze mois, non seulement les mandarins n’ont pas traité les affaires des chrétiens, mais dans plusieurs endroits, ils n’ont pas craint de publier des édits pour inviter les adeptes de la religion des Français, à revenir à la religion sainte de l’Empire. S’ils n’ont pas violenté eux-mêmes les catholiques, ils ont certainement attisé les passions de la populace contre eux ; sans nul doute, les mandarins sont les véritables auteurs de tant de pillages et de ruines. Une raison bien simple le prouverait au besoin , c’est que partout où les mandarins ont rempli leur devoir, la persécution n’a pres-que pas sévi.
« Mais au-dessus de tous, il faut placer Fong-yoc-liên, le fameux commissaire impérial, et le vice-roi Tcheung-Tchi--Tong. Le premier n’a jamais caché sa haine de la religion ; avant même l’attaque de la rivière Min, à Fou-Tchéou, il avait édité un pamphlet contre nous et le faisait vendre dans toutes les rues de Canton.
Au mois de septembre dernier, il vient encore de faire paraître un livre en deux volumes sur l’organisation et la puissance de la Chine. La marine, l’armée, la religion, y sont traitées avec un aplomb imperturbable. L’auteur exalte la Chine aux dépens de la France, qu’il voudrait faire con-sidérer comme le dernier royaume de l’Europe.
« Quant à la religion chrétienne, il la traîne dans la boue. Il blasphème contre le Christ, cite les guerres de religion en Europe, et divers autres faits dont il n’a pas saisi la portée, mais qui suffisent bien à jeter le mépris sur les disciples de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Evidemment quelque ministre protestant aura inspiré cette œuvre, car à coup sûr, Fong-yoc-liên n’est pas capable à lui seul de pénétrer si avant dans l’histoire des occidentaux. »
Malgré la persécution et l’exil des missionnaires, l’administration de la Préfecture apostolique du Kouang-Tong s’est faite presque régulièrement ; grâce au clergé indigène il n’est pas de district qui n’ait reçu la visite d’un prêtre. « J’ai la satisfaction de dire, lisons-nous dans le rapport de Mgr Chausse, que ni la fatigue ni le danger n’ont détourné les prêtres indigènes de leur devoir ; chacun a noblement accompli la tâche qui lui était imposée. »
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