| Année: |
1885 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin occidental |
| Rédacteur: | Mgr Puginier |
Tong-King Occidental. 1885
Population catholique 155.000
Baptêmes de païens 2.493
Baptêmes d’enfants de païens 43.175
Sans avoir cette année à déplorer des désastres aussi considérables que l’année dernière, le Tong-King Occidental a été cependant bien loin de jouir d’une tranquillité absolue.
Dans la partie septentrionale de la mission et dans le Lac-Tho surtout, la situation a été particulièrement difficile.
La mission est divisée en treize districts dirigés par des missionnaires ; ces districts qui renferment 51 paroisses administrées par des prêtres indigènes, sont distribués en cinq groupes : un district au nord, un à l’ouest, un au sud, huit au centre, et deux au Laos.
NORD. _ Le district du Nord, formé de six paroisses, comprend une population chrétienne de 12.000 âmes ; il est situé dans les provinces de Son-Tay, Hung-Hoa, et Tuyen-Quang, où la pacification n’est pas encore entière ; il a, par conséquent, continué à souffrir des ravages exer-cés par les troupes chinoises et les Pavillons-Noirs, jusqu’au mois d’avril, époque de l’évacuation ; ensuite, il a été le théâtre d’actes de piraterie incessants commis par les bandes des rebelles annamites. Cinq paroisses : Song-Chay, Ban-No, Du-Bo, Yen-Tap et Duc-Phong ont été privées pendant dix mois de la présence de leurs prêtres, forcés de s’enfuir pour échapper à une mort certaine.
L’un d’eux, le P. Cap, fut arrêté par les Chinois et con-duit, la cangue au cou, au quartier général, à trois journées de marche de Hung-Hoa. Il avait pu conserver un petit cru-cifix qu’il portait sur la poitrine. _ « Qu’est-ce que cela ? » _ lui demandèrent les Chinois. _ « C’est mon Maître et le vôtre », _ répondit-il. On lui fit traduire le Pater, du latin on annamite; à la phrase : Que votre règne arrive, le man-darin l’interrompit : _ « De quel règne et de quel royaume est-il question ? » demanda-t-il. _ « Du règne de Dieu, » répondit le prêtre. Alors le mandarin ordonna de conduire le captif à quelque distance, de l’enterrer vivant la tête en bas ; puis il fit attacher à ses jambes dont l’extrémité sor-tait de terre un écriteau sur lequel étaient inscrits ces mots : « C’est ainsi que seront traités les sectateurs de la religion perverse. » Le P. Cap avait soixante ans et avait été ordonné prêtre on 1871.
Les dernières expéditions faites depuis lors ont pacifié, jusqu’à une certaine hauteur seulement, le pays qui forme ce district ; et trois prêtres ont pu rentrer au milieu de leurs ouailles ; mais les deux paroisses supérieures sont encore au pouvoir de l’ennemi et restent privées de leurs curés. Les chrétiens de ces cinq paroisses viennent de passer une année pleine d’alarmes et de vexations de tout genre. Un grand nombre d’entre eux, surtout les femmes et les enfants, ont dû se réfugier à Son-Tay et à Ha-Noï, où la Mission, grâce aux secours envoyés par la charité des fidèles de France, les a recueillis et leur est venue en aide. Ceux qui sont restés dans leurs villages ou qui y sont rentrés trop précipitamment ont payé cher leur confiance exagérée. Plusieurs ont été massacrés, et un plus grand nombre ont été enlevés par les Pavillons-Noirs.
OUEST. _ Le district de Lac-Tho, situé tout entier dans les montagnes, a été dévasté le 8 juillet dernier, et 16 chré-tientés ont été brûlées par les Pavillons-Noirs renforcés par des bandes de sauvages hostiles. M. Brisson a réuni une bonne partie de ses fidèles on fuite et a pourvu pendant quelques semaines à leur subsistance, avec le riz que le général Brière de l’Isle lui a donné.
Au mois d’août, ces chrétiens, complètement ruinés, ont essayé de rentrer peu à peu dans leurs anciens villages, avec l’espoir de faire la moisson ; mais, hélas, ils ont trouvé le riz complètement perdu : il était mûr depuis longtemps, et les pluies de l’été l’avaient fait germer sur place.
Voilà donc encore deux mille chrétiens dans le plus complet dénûment. Le missionnaire a suivi ses paroissiens, et il est rentré avec eux dans son district où il habite provisoirement une cabane, car sa maison et l’église ont été réduites on cendres.
SUD. _ Le district du Sud, situé dans la province de Thanh-Hoa, n’a pas vu se renouveler les calamités dont il avait été victime au commencement de 1884. Quatre pa-roisses : Cua-Bang, Da-Phan, Ke-Dua, Muc-Son y ont été relativement tranquilles. Seuls, les chrétiens des deux pa-roisses de Nhan-Lo et de Ke-Ben ont été bien malheureux.
Après avoir été complètement ruinés, ils ont subi pendant plus d’un an de nombreuses exactions, exercées officielle-ment par les autorités annamites. On les a forcés de faire toutes les corvées, et de payer le tribut même des champs que la persécution les avait empêchés d’ensemencer. Les prêtres indigènes, chargés de ces paroisses, n’ont pu y rentrer qu’après une année d’absence.
CENTRE. _ Les huit districts du Centre comprennent les provinces de Ha-Noï, Nam-Dinh et Ninh-Binh, et comp-tent 120,000 chrétiens. Ils n’ont pas été inquiétés, si ce n’est à de rares intervalles, par des bandes de pirates qui infestaient les endroits éloignés des postes français. « Mais, dès le mois de juin dernier, dit Mgr Puginier, les mission-naires ont pu prévoir que de graves événements allaient se passer. Les dispositions hostiles du gouvernement, l’agi-tation des esprits dans les provinces les nombreux émis-saires qui parcouraient le pays pour porter des lettres secrètes aux autorités annamites et aux chefs des lettrés, tout annonçait une crise inévitable. Les événements de Hué, au commencement de juillet, l’ont fait éclater plus tôt qu’elle ne devait avoir lieu. Après avoir ravagé les missions de Cochinchine, la révolte a gagné le Tong-King, et c’était malheureusement en été, saison peu favorable pour les opérations militaires. Ensuite, le choléra, en sévissant parmi nos troupes, a créé un nouvel obstacle aux grandes expéditions. Pendant ce temps, l’ennemi organisait activement ses plans de révolte générale contre les Français et de massacre des chrétiens. »
Dans le mois d’octobre, une partie de la province de Ha-Noï s’est soulevée. Heureusement, on a pu y envoyer quelques compagnies et l’insurrection a été arrêtée. Au commencement de novembre, la rentrée du corps expédi-tionnaire du nord permit de battre le pays dans tous les sens. Quelques chefs de rebelles furent tués, mais la plu-part d’entre eux, les principaux surtout, réussirent à s’enfuir.
« Outre la protection divine qui, dans cette circonstance, a préservé nos chrétiens de l’extermination, continue Mgr Puginier, il y a aussi une autre cause qui a empêché de nouveaux massacres dans ma mission. Les troupes françaises occupent plusieurs postes et protègent par le fait les chrétientés des environs.
Afin de pouvoir effectuer les massacres rapidement, avec ensemble et en même temps sur tous les points d’une province, comme les lettrés l’ont fait en Cochinchine, il fallait auparavant soulever tout le pays, isoler les villages chrétiens, interrompre les communications et empêcher par là les secours d’arriver à temps. C’était là précisément le but que poursuivait l’insurrection. Dieu, qui a jugé bon de nous éprouver dans les trois dernières années, nous a
préservés on cette circonstance.
« Dans les districts relativement tranquilles, les mission-naires et les prêtres ont pu remplir leur ministère à peu près comme de coutume, et les résultats obtenus sont con-solants pour les temps pénibles que nous traversons. Le chiffre des baptêmes d’infidèles n’atteint pas, il est vrai, ceux de nos bonnes années ; mais il est déjà bien supérieur à celui de l’année précédente, et je vous avoue que je ne m’attendais pas à avoir 2,493 baptêmes d’adultes. »
« A mesure que le pays se remettra des fortes secousses qu’il éprouve depuis plus de trois ans, que les populations seront soustraites à l’influence pernicieuse de certains mandarins et des lettrés hostiles à la cause religieuse et française, et que la tranquillité ramènera la confiance, nous verrons aussi, je l’espère, se développer le mouve-ment de conversions. Cependant nous ne devons pas nous faire illusion, ni nous bercer d’espérances prématurées, et peut-être nous faudra-t-il passer par des épreuves d’un autre genre avant de voir briller cette aurore de paix et de bonheur. »
Laos. _ Pendant que, dans la partie annamite de la mission, nos confrères obtenaient des succès inespérés au prix d’incessants labeurs, la mission du Laos, si intéres-sante et si digne de pitié, restait complètement fermée, et un nouveau malheur venait s’ajouter à tous ceux qui déjà l’avaient affligée. M. Pinabel, le seul missionnaire échappé aux massacres de 1883, mourait le 3 juillet 1885. Les catéchistes envoyés par l’évêque furent arrêtés par la mau-vaise volonté des mandarins de la province de Tanh-Hoa. « Nous avons cependant, écrit Mgr Puginier, rencontré des chrétiens du district inférieur qui nous ont rapporté que les assassins des missionnaires continuent à persécuter les néophytes on les obligeant à rétablir les lieux et les objets superstitieux que ces derniers avaient détruits au moment de leur conversion. J’ai appris avec la plus douce consola-tion qu’une petite chrétienté, à peine formée à l’époque des massacres, continue à observer la religion dans toute sa pureté : les néophytes y récitent les prières matin et soir ; ils se gardent de toute pratique superstitieuse et observent l’abstinence, le jeûne et les autres prescriptions de la sainte Église, autant qu’il leur est possible de les connaître. Que le bon Dieu les conserve et les bénisse ! »
« Nous avons renvoyé secrètement chez eux quelques chrétiens du district supérieur réfugiés à la Mission, afin de connaître par eux le sort de nos néophytes les plus éloignés, et leur voyage s’est effectué sans grave, accident. Ils ont envoyé la nouvelle que le plus grand nombre de leurs frères désirent ardemment, l’arrivée des mission-naires. Tout ce que nous avons pu faire pour eux au point de vue spirituel a été de leur tracer certaines règles pour les mariages à contracter et de former quelques personnes à la manière de donner le baptême aux petits enfants, tout en leur recommandant d’en exercer elles-mêmes d’autres dans chaque chrétienté.
« Ce pays de montagnes a complètement perdu la récolte de l’été et les chrétiens qui avaient été ruinés l’année dernière par le pillage souffraient particulièrement de la famine. L’impossibilité de communiquer avec eux ne m’a pas permis, à mon grand regret, de leur envoyer des secours pécuniaires. J’ai dû me contenter de distribuer quelques aumônes à ceux qui venaient faire un petit com-merce avec la plaine dans le but de nous donner des renseignements sur la situation du pays.
« J’aspirais après l’heure où il me serait donné d’en-voyer enfin des missionnaires consoler ces néophytes si cruellement éprouvés au début de leur conversion et rele-ver les ruines de cette mission naissante. A un moment, j’avais même espéré que les choses se rétabliraient à temps pour les faire partir au commencement de l’hiver, ce qui leur aurait permis de s’acclimater un peu avant la mau-vaise saison ; mais la tournure qu’ont prise les affaires après les événements de Hué ne m’a pas laissé de doute sur l’impossibilité de réaliser mon désir dans les circons-tances actuelles. Ce pays de montagnes est encore troublé par des bandes hostiles à la religion et à l’influence fran-çaise. Une colonne de troupes agit bien en ce moment dans la direction de la route qui conduit au Laos, mais réussira-t-elle à s’emparer des chefs rebelles et à pacifier suffisamment la contrée ? Je n’ose l’espérer et il ne me reste qu’à confier à la divine Providence la réalisation de mon projet dont je ne poursuis l’exécution que pour sa plus grande gloire et le salut des âmes. »
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