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Rapport annuel des évêques

Année: 1886
Pays: Vietnam
Mission: Tonkin Méridional
Rédacteur:Mgr Pineau


I . Tonkin Méridional.

Population catholique………………… 68,000
Baptêmes de païens………………… 71
Baptêmes d'enfants dé païens……… 2,173

Le Tonkin Méridional a retrouvé un Pasteur. Mgr Pineau, nommé évêque de Calama et vicaire apostolique, a reçu le 24 octobre la consécration épiscopale des mains de Mgr Puginier. Pourquoi faut-il qu'à la joie de cet avènement, se mêlent tant de causes de tristesse et d'angoisse? Cette mission a été cette année encore cruellement éprouvée; quatre de ses missionnaires ont succombé, les uns dans la lutte en défendant leurs chrétiens, les autres emportés par des maladies gagnées au travail et à la peine. « 264 chrétientés ont été entièrement saccagées et brûlées ainsi que 163 églises. Au nombre des chrétiens massacrés (4,779), vient s'ajouter le nombre de ceux qui sont morts des suites de la guerre, de faim et de misère (1181), de ceux qui ont été pris par les rebelles et dont on ignore le sort (409) et on arrive au; chiffre effrayant, de 6,369. » Tel est le tableau navrant tracé par le P. Frichot, pro- vicaire, des désastres subis par cette mission. « Elle a, dit il, peu de succès à enregistrer cette année ; chaque ligne du compte rendu ne parle que de combats, de ruines et de sang. » Nous sommes forcés d'abréger ce très intéressant compte rendu en donnant sur chacun des districts le résumé des faits les plus saillants.

BINH CHINH. « L'effort des rebelles s'est surtout porté sur Huong Phuong où résidaient Mgr Pineau et le P. Tortuyaux. Ils avaient raison à leur point de vue, ce poste anéanti, c'en était fait de toutes les chrétientés du Binh Chinh. » La première attaque eut lieu le 13 janvier. Les assiégés combattirent en désespérés, si bien qu'au bout de quinze jours, l'ennemi voyant qu'il n'avançait à rien, leva le siège de Huong Phuong, pour assouvir sa rage sur les chrétientés voisines sans défense. Le 5 mai l'ennemi revenait plus nombreux, mais pour être chassé une seconde fois.
A Hoa Ninh, le P. Thien, après une héroïque résistance, fut obligé de céder; cette lutte acharnée avait épuisé ses forces et il tombait mort de fatigue et d'émotion en arrivant à la paroisse voisine.
A Troc et à Thung Thung, les chrétiens étaient brûlés vifs dans leurs maisons incendiées. A Con Nam, voyant que toute résistance était impossible, ils s'étaient enfuis sur les montagnes. « On pria le vénérable P. Kiem de quitter sa paroisse et d'aller aussi se cacher. « A mon âge, la vie « n'est rien, dit il, je ne demande qu'à mourir. » Et il resta avec un fidèle catéchiste et un servant. A quelques jours de la, les rebelles envahissent le village complètement évacué. Ils entrent dans l'église et voient le digne prêtre, assisté de ses deux servants, pieusement agenouillé et priant comme si de rien n'était. Sans respect pour ses cheveux blancs, ils l'entraînent brutalement hors de l'église et le conduisent garrotté à quelque distance de Huong Phuong. C'est là qu'ils le décapitèrent a demi, par excès de cruauté, avec ses deux servants. »
Pour conjurer le danger ou pour atténuer et réparer les désastres, Mgr Pineau s'employait de tout son pouvoir, tantôt près des autorités françaises à Dong Hoï, tantôt même à Hué près du général. De son côté, le P. Tor tuyaux, par sa bravoure, a plusieurs fois repoussé l'ennemi ou arrêté sa marche; il a réussi également à rallier à Huong-Phuong les débris des chrétientés dispersées, et les a ainsi arrachés à une ruine certaine. Si 1es massacres ont été relativement moindres qu'en d'autres districts, les pertes y sont considérables : de 95 chrétientés, possédant presque toutes leur église, 59 ont été anéanties.

HA TINH, DINH CAU. Malgré la victoire remportée, en octobre 1885, par le P. Agresse sur les rebelles, ceux ci n'en continuèrent pas moins à répandre le pillage et l'incendie dans Ha Tinh. Le missionnaire vainement se multiplie, le danger augmente chaque jour. Au mois de décembre, le P. Pédemon à la tète de 150 hommes lui porte secours et lui permet ainsi d'attendre l'arrivée des Français. C'est vers Noël que ces renforts attendus arrivent. « Dieu, dit le P. Frichot, verse de temps en temps une goutte de miel dans la coupe d'amertume; le jour de Noël chez le P. Aguesse fut bien fêté. MM. les officiers de la garnison firent disposer et orner d'une manière élégante, un beau local dans l'intérieur de là citadelle. Nos braves soldats français, divisés en deux chœurs, chantèrent à minuit la belle messe de Dumont, avec un pieux entrain qui remplit des plus douces émotions Annamites et Français. »
Au commencement de 1886, l'apetissement semblait se faire, quand on apprit que les chrétiens du Dinh Cau, formant deux paroisses, Qui Hoa et Du Loc, avaient été massacrés dans les derniers jours de décembre. Le P. Belleville, parti pour le Dinh Cau, parvint à rallier 200 chrétiens qu'il sauva du massacre. 300 autres s'étaient réfugiés au Binh Chinh. A ce moment l’établissement d'un poste français à Ky Anh fut aussi d'un grand secours. Deux fois, en juillet et en septembre, les rebelles renouvelèrent leurs attaques, mais ils furent repoussés.
Cependant le P. Aguesse par. son énergique bravoure maintenait l'ennemi en respect. Il leur avait inspiré une telle crainte que sa tête fut mise à prix pour 30 barres d'argent. Vers la fin de mai, la chrétienté de Trai Le fut attaquée à plusieurs reprises, mais en vain. Deux autres villages furent moins heureux dans leur défense, l'un fut mis à sac et l'autre brûlé.

NGAN SAU, NGHE YEN, DONG TRANG. L'attaque des rebelles était d'autant plus redoutable dans ce district qu'elle était dirigée de plus près par le régent Thuyet. Depuis le mois d'août 1885, il se tenait en effet dans ces parages, avec le roi fugitif Ham Nghi. Nghe Yen et Tho Ky avaient, depuis l'arrivée des Français, retrouvé un peu de tranquillité, mais les autres postes étaient grandement menacés. En janvier, deux expéditions presque simultanées dans l'ouest du district avaient pour but de s'emparer du roi et de son régent; bien que conduites par des Français, elles n'eurent pas le succès qu'on avait espéré ; mais par contre, elles augmentèrent la rage des rebelles qui concentrèrent leurs efforts sur le Ngan Sau et le Ngan Pho.
Tho Hoang subissait depuis quinze jours les horreurs d'un siège quand le P. Arsac arrive, le 27 mars, avec 300 hommes d'élite et disperse les assiégeants, Les 9 et 11 avril, ils reviennent à la charge, mais pour être deux fois repoussés. Cette heureuse intervention arrachait de nombreux chrétiens à une mort certaine. Pour se défendre plus sûrement , ils s'étaient réunis en niasse avec leurs femmes et leurs enfants sur un seul point, mais les vivres manquaient, et les communications par terre et par eau étaient interceptées par les rebelles. On ne se nourrissait plus que de patates.
Au mois de septembre le P. Gallon crut que le moment était venu de réinstaller chez eux les chrétiens de DongTrang qui, massés et à l'étroit autour de Nghe Yen, étaient décimés par la peste et le choléra. Les PP. Magat et Le Gall, chargés de cette mission périlleuse, surent tenir tête à l'ennemi et repousser son attaque. La lutte hélas! n'est point terminée pour ce district; les rebelles y massent leurs troupes, et on s'attend d'un jour à l'autre à la reprise des hostilités.
NGAN CA, LAOS TONQUJNOIS. De la mission des sauvage du Laos, il ne reste qu'une trentaine de chrétiens réfugié à Xa Doai et attendant des jours meilleurs pour remonte chez eux. Au mois de janvier, le P. Lafforgue, parti avec 150 hommes, est allé recueillir le reste des chrétiens de Lang et de Dang échappés au massacre; il n'en a plu trouvé que 150. Les autres avaient succombé aux sou frances et à la faim. Son intention était de rallier aussi le chrétiens de Ban Thach épargnés jusque là, mais l'amour du foyer et de leurs biens les retint. Ils devaient hélas! payer cher leur imprévoyance. Attaqués au mois d'avril, ils furent poursuivis comme dés bêtes fauves sur les montagnes et périrent en grand nombre. De 832 que comptait Ban Thach, 429 seulement ont été sauvés.
L'horizon paraissant moins sombre, le P. Lafforgue avait essayé de rapatrier les chrétiens du Ngan Ca; mais ceux de Van Loc, arrivés chez eux, ont dû quitter une foi de plus leurs pénates, pour se joindre aux chrétiens de Qui Chinh, village fortifié. Ce dernier poste a déjà du repousser deux attaques.
QUINH LUU. « Cette partie, du Vicariat a subi relativement peu de pertes. C'est que ces rudes chrétiens de Quinh Luu étaient moins disposés que partout ailleurs se laisser égorger comme des moutons, et le P. Cudrey chef de ce district, était parfaitement de cet avis. » Notre confrère par sa décision et sa vigueur, a su tenir l’ennemi en respect et lui faire payer cher ses attaques. En décembre 1885 une première fois, puis le 2 mai suivant, il a mis en déroute avec ses 4 ou 500 hommes, plus de 2,000 rebelles. Ce district paraît calme aujourd'hui que deux postes français y ont été établis, l'un à Hoang Mai l'autre à Dang Cao.

XA DOAI, DONG THANH, XUAN KIEU. Dès le mois d'octobre de l'année dernière, les rebelles s'étaient attaqués ce district. Han Hoa, Trung Song, Xuan Phong, Phi Loc, Bao Nham sont brûlés et les chrétiens cernés en plusieurs endroits. Le P. Klingler, à la tête de 200 hommes résolus, vole à leur secours et rallie à Xa Doai les restes de ces chrétientés dispersées. Un peu plus tard, 5 villages de Ke Tran sont incendiés par les rebelles de l’Ouest, et leurs habitants forcés de se retirer à la résidence.
L'insurrection gagnait toujours du terrain, plusieurs fois même elle s'était attaquée à des colonnes françaises, surtout du côté de Dong Thanh. On se décida à agir ferme, et des colonnes furent lancées dans toutes les directions, pour bloquer l'ennemi et prévenir d’autres désastres. Sur la demande des autorités, un missionnaire accompagnait toujours ces expéditions ; on eut ainsi occasion de sauver bien des chrétiens qui avaient fui sur les montagnes, et qui y seraient inévitablement morts de faim.
Vers la fin de janvier, les rebelles, tout entiers aux fêtes du nouvel an, laissèrent à nos confrères le temps de rétablir et de fortifier la ferme de Xuan Kieu. Du même coup, on rapatriait ainsi les 1500 chrétiens de Ke Tran et on créait un avant-poste pour protéger la résidence de Xa Doai, distante de quatre lieues. On y mit une garnison de 150 hommes, sous les ordres du P. Klingler. L'ennemi ayant fait table rase, il fallut songer, avant tout, à construire un abri, puis on éleva un remblai de terre avec une palissade solide.
L'ennemi n’attendit pas la fin des travaux pour commencer l'attaque ; il fut repoussé les 3 et 8 février. Le 8 mars, il revint en plus grand nombre et fut encore mis en déroule mais que cette victoire coûta de larmes ! Le P. Gras succomba avec quatre chrétiens. Assiégée à plusieurs reprises par des forces vingt fois supérieures en nombre, la vaillante garnison de Xuan Kieu a toujours résisté avec avantage. C'est grâce à cette résistance héroïque que la résidence de Xa Doai, refuge de tant de malheureux sans défense, a été sauvée du danger.



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