| Année: |
1886 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin Occidental |
| Rédacteur: | Mgr Puginier |
I. Tonkin Occidental.
Population catholique………………180,000
Baptêmes de païens……………………3,225
Baptêmes d'enfants de païens………37,224
« A la fin de 1885, nous écrit Mgr Puginier, bien que la mission du Tonkin occidental n'eut pas eu, de nouveau, à déplorer des massacres de missionnaires et de chrétiens, semblables aux scènes horribles qui venaient d'affliger les missions de Cochinchine, cependant nous apercevions à l'horizon de gros nuages noirs qui, à plusieurs points de vue, nous inspiraient de vives inquiétudes. Le parti hostile à la France s'agitait fortement, il travaillait en secret les populations pour les pousser à la révolte. Les bruits que l'on faisait courir en France au sujet de l'évacuation probable du Tonkin; l'annonce d'une diminution prochaine et considérable du corps expéditionnaire; les succès faciles qu'avaient obtenus les lettrés contre les chrétiens abandonnés, sans armes et sang protection; l'impunité inexplicable des ennemis de la France et de la religion, bien qu'ils fussent coupables des crimes les plus horribles et les plus nuisibles aux vrais intérêts de notre patrie; l'attitude habile que ces derniers prenaient avec avantage en calomniant, de la façon la plus grossière, quelques missionnaires et les chrétiens; certaines mesures contre les chrétiens; que l'autorité, trop méfiante et trompée par le parti hostile,a prises imprudemment et sans connaissance de cause; tout cela nous montrait l'avenir sous un aspect qui nous inspirait des craintes très fondées. Il nous était facile de prévoir qu'à moins de mesures promptes, intelligentes et efficaces de la part de l'autorité, l'insurrection ne tarderait pas à gagner le Tonkin, et alors ce serait pour nous de nouveaux malheurs.
« Le danger était encore plus prochain que nous ne le supposions. Le 12 mars, sans qu'on en eût été prévenu, mille rebelles arrivaient à Thanh Hoa pour tenter un coup …… apprendre les Francais, les massacrer et s'emparer de la citadelle. Leur tentative, plus imprudente
qu'audacieuse, ne devait pas réussir. Mais en échouant contre nos troupes, les lettrés trouvaient l'occasion d'un succès facile dans le massacre des chrétiens, amis de la France, dans le pillage et la destruction de leurs villages. Toutes les chrétientés de la paroisse de Cua Bang furent ravagées, à l'exception du chef lieu qui avait une population considérable et était protégé par le voisinage d'un poste français. Un grand nombre de chrétiens furent tués en quelques jours.
« Le 28 avril, une autre chrétienté, Ke Va, était détruite, et plus de vingt néophytes étaient massacrés. Peu après, au commencement de mai, trois villages chrétiens étaient dispersés et détruits.
« On semblait encore ne pas .assez comprendre le vrai but de l'insurrection, ni les progrès rapides qu'elle faisait. Quelques uns affectaient de dire que c'était une guerre de religion entre païens et chrétiens; d'autres, mal renseignés, prétendaient que les païens se vengeaient des vexations que leur avaient fait subir les chrétiens. Il serait impossible de nier qu'on ne s'est pas assez intéressé au sort de ces derniers, et qu'on les a trop abandonnés là la fureur de leurs ennemis, guidés surtout, et principalement dans ces massacres, par la haine de l'influence française.
« E'n juin 1886, la paroisse de Ke Ben était fortement menacée, et, au moment même de la récolte du riz, les chrétiens avaient cru prudent de sacrifier leurs biens pour prendre la fuite. Le péril venait surtout d'un lettré influent, chef de rebelles, dont les dispositions hostiles étaient connues de tout le monde. Cet homme dangereux pour les chrétiens et pour l'influence française, venait de demander et d'obtenir l'autorisation de recruter des troupes et de fabriquer des armes. En même temps, le curé de la paroisse menacée demandait la permission d'appeler chez lui trente Muongs chrétiens, pour la défense de sa maison et du village. On mit tant de conditions, on exigea tant de formalités que ni le curé ni les chrétiens n'osèrent les accepter, crainte de s'attirer des difficultés pour plus tard.
« Je me fis un devoir de faire connaître, à diverses reprises, la gravité de la situation dans la province de Thanh Hoa, d'exposer le danger sérieux et prochain qui menaçait les chrétiens de ce district, et de donner des explications sur des calomnies que des mandarins et les lettrés forgeaient contre les catholiques, dans le but de trouver un prétexte au dessein qu'ils avaient formé de les exterminer. Malheureusement, les hommes ne comprennent pas toujours la vérité; souvent ils sont portés à regarder les renseignements comme exagérés, et à traiter de pessimistes ceux qui les donnent.
« Au commencement du mois d'août, la destruction complète de plus de quarante chrétientés formant deux paroisses, et le massacre de près d'un millier de chrétiens, furent une preuve de l'exactitude des renseignements que j'avais donnés, et montrèrent que mes craintes n'avaient pas été exagérées. Mais il était trop tard, les désastres étaient accomplis, et on me répondit qu'on était impuissant à les arrêter.
« En septembre, une quatrième paroisse était dévastée par les lettrés rebelles sans qu'il fût porté secours aux malheureux chrétiens.
« On venait cependant de commencer à croire à la gravité de la situation et au danger que l'insurrection pouvait créer. On eut l'air d'être convaincu de l'innocence des chrétiens, et l'on se mit à agir assez vigoureusement; on exerce même quelques actes de représailles comme châtiment infligé aux coupables.
« Je ne considère pas encore la province de Thanh Hoa comme pacifiée, loin de là, je n'oserais pas pousser les chrétiens à regagner leurs anciens villages. Quelques uns trop empressés ont essayé d'aller sonder le terrain; mais leur imprudence leur a coûté cher, et presque toutes les semaines j'apprends que trois ou quatre chrétiens ont été massacrés dans un endroit, sept ou huit dans un autre.
« Sur les six paroisses qui forment le district de Thanh-Hoa, trois sont encore complètement dispersées, les chrétiens au nombre de plusieurs milliers, mendient de village en village dans les autres provinces. Outre les aumônes journalières données à ceux qui se présentent, je fais de temps en temps des distributions communes de secours; mais nos ressources ne nous permettent pas de les soulager complètement. Les prêtres de ces trois paroisses sont encore réfugiés dans la province de Ninh Binh, où ils surveillent autant que possible leurs ouailles dispersées.Les deux prêtres de Cua Bang sont toujours à leur poste, mais à part le chef lieu de la paroisse, toutes les autres chrétientés, au nombre d'une vingtaine, sont dispersées depuis le mois de mars 1886. Les deux paroisses de Nhan Lo, et de Muc Son ont eu plusieurs chrétientés dévastées, qui restent encore désertes ; toutefois les prêtres ont pu tenir jusqu'ici aux chefs lieux situés à proximité de postes français. Voilà pour le district de Thanh Hoa, qui a eu une centaine de chrétientés détruites et environ 1,800 chrétiens massacrés.
« La mission des Chau et du Laos, qui touche à Thanh-Hoa par la partie ouest et nord ouest de la province, est toujours dans le même état d'abandon. J'ai fait des tentatives renouvelées, et, il diverses reprises, j'ai envoyé des catéchistes visiter ces néophytes, leur porter quelques consolations et trouver moyen de leur procurer des secours. Un seul a pu pénétrer en secret dans le district supérieur, où sa présence n'a pas tardé à être connue, ce qui l'a obligé de fuir dans les forêts. Il n'a échappé au danger que grâce à une colonne française qui était allée opérer à l'entrée du Laos. Cependant il avait rencontré des chrétiens qui lui ont exprimé un grand désir de revoir des missionnaires afin de s'approcher des sacrements. Mais, malgré mon impatience de reconstituer cette mission, détruite dès sa naissance, je ne vois pas la moindre possibilité de faire une tentative en ce moment; elle n'aurait d'ailleurs aucune chance de réussir. Les missionnaires seraient certainement massacrés en route. Si, dans le courant de cette année, la province de Thanh Hoa et la partie des Chau était suffisamment pacifiée, j'enverrais en novembre prochain au moins deux missionnaires et des catéchistes visiter et rétablir ces nouvelles chrétientés. En attendant, prions pour ces néophytes si éprouvés et laissés sans prêtre depuis le massacre de leurs apôtres, au commencement de 1884.
« Du district sud passons à celui du nord formé pareillement de six paroisses situées dans les provinces de Son Tay, de Hung Hoa et de Tuyen Quang. Cette partie de la mission n'a pas non plus manqué d'épreuves dans le courant de 1886. Toutefois elles n'ont pas été aussi fortes que celles des années précédentes. Quelques chrétientés ont été détruites, d'autres ont été pillées à diverses reprises. Malgré tout, les prêtres rentrés dans leurs paroisses à la fin de 1885 ont pu y rester, tout en prenant des précautions.
« L'un d'eux cependant a été enlevé au mois de septembre par une bande de rebelles qui le gardent encore en leur pouvoir. J'ai essayé différents moyens de le faire délivrer, mais sans réussite. Je n'ai pas même pu lui envoyer un prêtre le visiter et entendre sa confession ; c'est une bien grande épreuve pour lui et une vive inquiétude pour moi.Il ne se passe pas de jour ou ma sollicitude ne se porte sur ce prêtre; mais, après avoir pris les moyens humains que suggère la prudence, je ne puis que prier Dieu de le soutenir, de le consoler et de le conserver pour le bien des âmes. J'ai la consolation de penser qu'il est un des bons prêtres de la Mission.
« MM. Girod et Robert (Ambroise) ont visité pendant cinq mois trois paroisses de ce district et y ont prêché le Jubilé. Les églises détruites n'avaient pas encore été rétablies; les chrétiens ruinés par les pillages que les Pavillons Noirs et les bandes de pirates ont exercés à différentes reprises sont encore bien misérables, mais au moins ils ont pu rentrer dans leurs anciens foyers. Tous ont montré un grand empressement à recevoir la grâce Dieu.
« Le centre de la Mission , qui comprend les provinces de Ha Noi, Ninh Binh et Nam Dinh, a joui d'une tranquillité relative. Cette partie du vicariat, où la population chrétienne est plus dense, forme dix districts qui comprennent trente neuf paroisses. Les prêtre ont pu y exercer régulièrement leur ministère tout en avant, cependant, l'il au guet.
« Le mouvement de conversion des païens, un instant enrayé en quelques endroits par les troubles de 1884 et 1885, a repris avec une nouvelle vigueur, au point que je n'avais pas assez de catéchistes pour fournir aux demandes.
« Dans le district du P. Ramond, la seule paroisse de Nam Xang a eu 747 infidèles baptisés. Quatre autres paroisses ont fourni : l'une, 200, l'autre 150, et les deux dernières, une centaine de baptêmes chacune. Le reste des baptêmes d'infidèles se répartit presque exclusivement dans les districts du centre, car ceux de Son Tay et de Thanh-Hoa étaient trop bouleversés pour qu'on pût y développer le mouvement religieux.
« Il ne faut pas croire que, même sous le régime du protectorat, ce soit sans peine que nous prêchons la foi. Nous éprouvons au moins autant de difficultés que par le passé, et le parti hostile à la cause française n'épargne rien pour empêcher la religion de s'implanter dans un village qui auparavant était exclusivement païen.
« J'ai dit plus haut que dans les districts du centre, la tranquillité a été relative et que les prêtres ont pu travailler, mais tout en ayant l'il au guet. En effet, nous n'avons pas été sans inquiétude, et, à diverses reprises, des soulèvements ont failli éclater dans les provinces de Nam Dinh, de Ninh Binh et même dans une partie de celle de Ha Noi.
« Aux mois de juin et de juillet 1886, j'ai su positivement qu'en plusieurs endroits les lettrés tenaient des réunions, motivées par des prétextes apparents, mais au fond dans le but de concerter en secret le plan de la révolte.
« En septembre, une bande bien armée, qui se renforçait rapidement, vint s'installer au pied de la montagne de Bong Lang, à trois lieues de la mission de Ke So. L'autorité agit promptement et avec vigueur, les bandes furent forcées de se disperser et la révolte n'éclata pas.
« A la fin d'octobre des renseignements précieux, donnés à temps par un de mes prêtres au chef du poste de Bach Bat qui devait être attaqué, firent manquer le plan de l'ennemi et sauvèrent le poste. Il était temps, car au moment même où l'officier prenait les précautions que lui avait suggérées le prêtre, l'ennemi arrivait. Mais on était prêt et quelques coups de fusil tirés à point le mirent en fuite, et la révolte, qui devait éclater après l'enlèvement du poste, n'eut pas lieu.
« Vous voyez que la tranquillité n'est encore qu'apparente et que, même dans le centre, nous pourrions bien avoir de rudes moments à passer. Cependant, avec de la vigilance, de l'activité, de l'énergie et du savoir faire, on peut préserver le delta de la révolte et même rétablir la paix dans tout le Tonkin et l'Annam. »
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