| Année: |
1887 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin Méridional |
| Rédacteur: | Mgr Pineau |
Il. — Tonkin Méridional.
Population catholique 68.619
Baptêmes de païens 619
Baptêmes d’enfants de païens 1.405
« Lorsqu’au mois de décembre dernier, écrit Mgr Pineau, après avoir reçu la consécration épiscopale des mains de Mgr Puginier, j’arrivai à Xa-doai, j’étais vivement impressionné. Sans parler des émotions inévitables de mon entrée en charge, je ressentais une amère tristesse. Je voyais devant moi des ruines amoncelées, la désolation sur tous les points du vicariat, et le ciel encore chargé de gros nuages. J’éprouvai un serrement de cœur et une douleur profonde, en considérant les désastres de ce pauvre Tonkin, naguère si prospère. J’avais beaucoup de craintes pour l’avenir ; je me demandais comment nous pourrions, et même si nous pourrions jamais, réparer tant de malheurs.
« Heureusement, à force de combattre, nos confrères ont fini par triompher sur la plupart des points ; l’abnégation et l’énergie qu’ils ont montrées avec une admirable unanimité ont fait qu’aujourd’hui les craintes sont bien moins sérieuses que le jour de mon arrivée ; nous pouvons même actuellement nous distraire un peu de la bataille et de la lutte corps à corps avec les rebelles, pour nous occuper de réparer nos ruines. Néanmoins, il faut une grande et continuelle vigilance. Comme le peuple juif, quand il reconstruisait Jérusalem, il nous faut faire l’ouvrage d’une main, et tenir l’épée de l’autre.
« Grâce aux armes que nous avons pu nous procurer et à l’énergie et au dévouement des confrères, Dieu aidant, nos chrétiens ont pu se garder tant bien que mal contre les attaques réitérées des rebelles. Depuis un an, nous n’avons plus à déplorer des massacres en masse comme l’année dernière. Forcés de s’enfuir de chez eux et d’abandonner leurs villages, les chrétiens éloignés des centres se sont réunis dans les endroits les plus faciles à défendre. A quelque chose malheur est bon ; les fuyards ont profité des bonnes dispositions et des armes des endroits où ils se sont retirés, et ceux qui donnaient asile à leurs frères se sont bien trouvés de ces recrues forcées.
« Néanmoins, il fallait chercher de quoi manger, et ces pauvres gens ne pouvaient rester continuellement dans leurs fortins. Poussés par la faim, ils ont dû souvent s’exposer à traverser des villages rebelles, ou recelant des rebelles. D’autres, ayant confié des objets à des connaissances qu’ils avaient chez les païens, ont cru parfois pouvoir impunément aller réclamer ce qui leur appartenait. Quelques-uns même, croyant la paix rétablie ont aussi voulu sortir pour aller à la recherche des cadavres de leurs parents, non pas assurément pour leur faire des obsèques plus ou moins pompeuses, mais pour mettre leurs restes à l’abri des bêtes fauves et des oiseaux de proie, et aussi de la malveillance humaine, en les recouvrant d’un peu de terre. Pour ces raisons et mille autres, les chrétiens ont dû recommencer à circuler. A cause de cela, il y a eu encore quelques massacres dans plusieurs districts, mais depuis un an nous n’avons que des faits isolés.
« Dans ces différentes circonstances, les rebelles avaient beau jeu ; ils trouvaient de pauvres gens isolés, et tombaient sur eux comme un tigre sur sa proie ; mais, toutes les fois qu’ils ont attaqué ouvertement nos différents postes fortifiés, où nous sommes encore obligés de garder nos chrétiens réunis, au moins pendant la nuit, ils ont été repoussés, et souvent avec pertes.
« Malheureusement, un de nos postes qui, au su des rebelles, n’était pas sur ses gardes, a été attaqué subitement pendant la nuit. Envahir le village, brûler l’église, la cure, et plusieurs autres maisons, fut pour eux l’affaire d’une minute. Les gens dormaient encore que leurs maisons étaient à moitié brûlées. Le lendemain, une mère et son enfant furent trouvés dans les ruines, le corps horriblement gonflé par le feu. L’incendie une fois bien allumé, les rebelles avaient cru prudent de s’esquiver. Il est très fatigant pour les confrères d’être continuellement sur le «qui vive » mais il le faut absolument. Nos chrétiens sont si peureux, ils sont si habitués à se décourager au premier bruit fondé ou non, que si les confrères n’étaient pas là pour les soutenir, ils n’oseraient pas rester dans les postes ; la peur les saisirait, et ils prendraient la fuite. Pour n’en donner qu’un exemple, au mois d’octobre, le P. Belleville s’en retournant à Ky-anh, après avoir fait ici une courte visite de quelques jours, trouva à moitié chemin des chrétiens qui lui dirent très sérieusement que les survivants de chez lui avaient été massacrés les jours précédents, et qu’eux, bateliers de profession, avaient eu bien de la peine à échapper par mer. En arrivant, il put constater que la panique avait été en effet générale pendant son absence, mais que pas un chrétien n’avait été inquiété.
« En somme, cette année, les rebelles nous ont tué beaucoup moins de chrétiens que l’année dernière, mais le choléra, que nous n’avions pas vu dans la mission depuis longtemps, nous en a enlevé un grand nombre. Contre ce dernier fléau, hélas ! nous ne pouvions rien faire, et reconnaissant la main de Dieu qui châtie aussi longtemps qu’elle veut, et de la manière qu’elle veut, nous avons dû courber la tête. Pendant les mois de juillet et août, l’épidémie, allant du Nord au Sud, a surtout fait des ravages dans les endroits plus peuplés, voisins de la route mandarine de Ha-noi à Hué. Généralement elle s’est tenue éloignée des montagnes. C’est surtout dans le district de Quinh-luu que nous avons perdu du monde. Dans la première quinzaine de juillet, le P. Cudrey me disait qu’il ne pouvait suffire à administrer tous les cholériques ; nuit et jour il lui fallait être sur pied. A l’automne, la chaleur étant moins forte, le choléra a aussi diminué d’intensité, et les cas deviennent plus rares. Peut-être, d’ailleurs, le choléra avait-il plus d’action sur nos chrétiens, parce qu’ils étaient plus affaiblis par la faim. Ayant perdu tout ce qu’ils possédaient, et n’ayant pour vivre, la plupart du temps, que ce que nous pouvions leur distribuer comme aumône, ces pauvres gens étaient épuisés à force de privations ; les forces humaines ont une limite, surtout chez les Annamites, dont la nourriture est généralement très peu substantielle. Ceux qui sont morts du choléra seraient peut-être morts de faim sous peu, ce qui, du reste, n’est plus une chose rare depuis quelques mois.
« D’un côté, nos chrétiens sont obligés de rester renfermés presque continuellement dans les principaux villages que nous avons fortifiés, et comme il ne leur reste plus rien, il nous faut absolument leur chercher de quoi manger ; d’un autre côté, ceux qui sont un peu plus tranquilles sous le rapport des rebelles, et pourraient cultiver leurs champs, n’ont pas de buffles ni d’instruments aratoires ; par conséquent, si nous ne voulons pas les avoir plus longtemps à notre charge, il faudrait au moins leur donner de quoi acheter ce qu’il faut pour labourer ; c’est une misère universelle.
« Le P. Tortuyaux m’annonçait que dans son seul district de Binh-chinh il comptait mille chrétiens tués, massacrés par les rebelles, et au moins 2,000 morts de faim, de maladie, et des suites de la guerre. La famine, résultat inévitable des vols et des brigandages des rebelles sur toute la surface du pays, en a terrassé beaucoup que la guerre et le choléra avaient encore laissés debout. Pendant les deux mois d’avril et de mai, il nous a été littéralement impossible d’acheter du riz à quelque prix que ce fût.
« Je vous ai parlé de nos malheurs ; je veux vous dire maintenant ce que, malgré les mille obstacles que nous avons rencontrés, il nous a été possible de faire, pour ramener et réinstaller chez eux nos chrétiens en fuite depuis déjà deux ans, et comment, en travaillant pour les corps, nous n’avons pas oublié les âmes, but principal et final de tous nos travaux.
« Les rebelles nous ont voué une haine éternelle, tout le monde le sait ; mais ce que tout le monde ne sait pas, ce sont les cent moyens par lesquels ils essayent de traduire cette haine à l’extérieur. Après avoir coupé bien des têtes dans les premiers temps de la rebellion, ils ont été forcés de cesser ces grandes boucheries, lorsque, à l’arrivée des Français, nos chrétiens ont pu se réunir et se défendre. Mais ces suppôts de l’enfer ne se tinrent pas pour battus. D’abord, ils essayèrent de faire croire que c’étaient les chrétiens qui avaient commencé. Voyant que personne ne croyait cette énormité, ils dirent bien haut qu’ils n’en voulaient pas aux Français. Ils auraient voulu qu’on les crût sur parole, afin de pouvoir achever à ‘l’aise leur œuvre de destruction. Heureusement ils ne purent donner le change. Les Annamites ont trop leurré les Français depuis qu’ils ont des relations avec eux, pour que ce système d’hypocrisie perpétuelle et de fourberie féline ne soit pas un peu usé. La ruse ne prenant pas, ils changèrent de batterie et procédèrent par la calomnie. Je ne pourrais pas vous dire la millième partie de ce qu’ils inventèrent pour nous perdre, nous et nos chrétiens, dans l’estime des officiers français. Injustices criantes, vols à main armée, empiétements sur l’autorité régulière, exactions de tout genre, tout fut inventé à plaisir et lancé contre nous, souvent sans qu’on s’inquiétât même s’il y avait de la vraisemblance dans le crime reproché. Poussés, renseignés par d’anciens compagnons d’armes soi-disant soumis, mais au fond de connivence avec eux, ils ont maintes fois fait parvenir à l’autorité française de ces plaintes calomnieuses qui ont failli nous causer de grands préjudices. L’effet moral en a été souvent très mauvais sur l’esprit des populations. Il n’a fallu rien moins que toute l’énergie et la clairvoyante habileté des confrères, pour déjouer et confondre toutes ces accusations diaboliques, la plupart du temps, en exposant purement et simplement les faits, tels qu’ils s’étaient passés. Bien entendu, les rebelles n’ont pas été non plus sans essayer de corrompre les mandarins en notre défaveur, avec de l’argent, ce levier si puissant sur le cœur de nos administrateurs indigènes. Malgré tout cela, malgré les efforts de l’enfer et des rebelles pour empêcher nos chrétiens de retourner chez eux, nous avons pu reconstituer un grand nombre de chrétientés. Aujourd’hui c’est le petit nombre qui restent encore dispersées.
« Pendant le fort de l’insurrection, toutes les paroisses de Bin-chinh étaient groupées dans la région voisine de la mer. Le P. Tortuyaux, profitant de la sûreté que donnaient les postes français placés sur divers points de son district, a pu ramener à peu près tous ses chrétiens chez eux. Du moins, les chefs-lieux de paroisses ont pu être réinstallés et fortifiés. Au mois de mai, le Père écrivait que sur onze paroisses, il n’en restait plus que trois qu’il n’avait pu encore rapatrier : celles de Khe-gat, Con-dua et Kim-lu. A la fin de juillet dernier, les deux premières avaient pu rentrer. Pour la dernière, ce missionnaire m’annonçait tout récemment qu’il allait s’en occuper.
« Au Dinh-cau, partie sud du district de Ha-tinh, le P. Belleville n’a pu encore ramener tous les chrétiens chez eux. Il reste quatre chrétientés à rapatrier. Mais s’il a eu des peines de ce côté, il a eu aussi bien des consolations. D’abord, les deux chefs-lieux de paroisse ont pu faire, tant bien que mal, une maison d’habitation pour leurs curés annamites. Il y a un mois, le Père annonçait avec joie que de treize églises détruites par les rebelles, il venait d’en reconstruire une à côté du poste français. Quoique manquant de tout, il essaye de mettre l’entrain parmi ces pauvres chrétiens qui ont été particulièrement éprouvés, plus que les autres, proportion gardée, puisque sur deux mille deux cents environ qu’ils étaient, il y en a eu plus de onze cents de massacrés. Au moyen de cérémonies extérieures, il tâche de réchauffer la ferveur refroidie par le malheur. Elle n’était pas très riche, cette statue haute d’un demi-pied qu’il fit porter en procession, le premier jour de mai, sur un trône confectionné avec des bambous. «Elle perd l’équilibre, écrivait-il, sur son socle ébréché, et « l’Enfant Jésus qu’elle porte dans ses bras a été décapité par les rebelles ». Mais, cette procession, qui en France aurait tout au moins excité les sourires, fit plaisir à ces malheureux survivants des massacres, et ramena un rayon d’espérance dans ces âmes qui, depuis deux ans, respiraient une atmosphère de tristesse et de chagrins amers. Ce qui surtout récompensa ce confrère de son dévouement, ce fut la conversion d’un village païen en entier, et le retour d’une portion importante d’un autre village qui, à l’époque de la grande persécution de Tu-Duc en 1860, avait apostasié et contracté alliance avec les païens des environs. Le P. Belleville a eu aussi la consolation de baptiser trois rebelles avant qu’on les exécutât, au chef-lieu de la préfecture. Le bon Dieu nous rend ce que nous avons perdu. Cette fois-ci encore, espérons-le, les païens seront étonnés, comme toujours, de voir les chrétiens se relever si vite, après avoir été si bas et si près de leur ruine complète.
« Pour la partie extérieure du Ha-tinh, le P. Aguesse a pu, au moment où il s’y attendait le moins, ramener chez elles les deux paroisses encore exilées de Ke-dong et de Hoi-yen. La première a pu retourner dès le 20 novembre. Depuis cette époque, les rebelles ont plusieurs fois attaqué le village de Huong-boi, où les chrétiens s’étaient fortifiés, mais ces attaques, quoique faites pendant la nuit, n’ont pas réussi aux assaillants ; ils ont toujours dû se retirer avec pertes. La paroisse de Hoi-yen a été moins fortunée. Le 21 novembre, le missionnaire essayait pour la troisième fois de rapatrier les chrétiens de cette région. Attaqués par les rebelles avant d’avoir eu le temps de se fortifier, ils eurent la victoire, il est vrai, et tuèrent même trois soldats aux agresseurs ; mais voyant l’acharnement de ces derniers, craignant une défaite qui aurait été suivie d’un massacre général, le Père dut attendre encore. A force de négociations, il finit par obtenir, au mois d’avril, qu’un poste francais fût créé tout près de cette paroisse, dans un endroit très gênant pour les rebelles, et d’où, s’ils étaient venus attaquer les chrétiens, on aurait pu leur couper la retraite.
« Le 3 mai, le P. Aguesse partait lui-même à la tête des chrétiens et les reconduisait chez eux pour la quatrième fois. La veille de ce jour, le nouveau poste français avait dû livrer une bataille très sérieuse aux bandes des ennemis qui auraient laissé, dit-on, trente des leurs sur le terrain. Ce n’était pas très rassurant, mais il n’y avait pas moyen de retarder : on n’avait plus rien pour nourrir ces pauvres fugitifs. Les travaux de fortification furent poussés activement, et le 22 du même mois, une lettre m’annonçait que les remparts étaient terminés, que les rebelles n’avaient pas encore paru, et que tout s’annonçait bien pour l’avenir. Aux dernières nouvelles, ce confrère avait remis la direction du poste à un prêtre annamite que je lui avais envoyé pour l’aider, et, sans inquiétude de ce côté-là, il avait pu s’occuper de reconduire chez elles deux autres chrétientés encore à sa charge : Ke-ngo et Van-thanh. On me dit que, grâce à la bonne volonté du grand mandarin de la province, que le Père a su gagner à sa cause, la chose a complètement réussi.
« Dans le district comprenant le Ngan-pho et le Ngan- sua, les rapatriements se font aussi peu à peu. D’abord, au commencement de l’année, la mort du P. Gallon est venue déconcerter, pour ne pas dire décourager, les chrétientés de ce district. Après nous avoir enlevé le P. Arsac, Dieu, dont les desseins sont impénétrables, a voulu nous ravir son compagnon, son ami courageux et zélé comme lui.
« Aujourd’hui, les PP. Magat et Le Gall marchent sur les traces de leurs aînés : Le premier, établi à Nghia-yen, s’occupe de la Sainte-Enfance et entretient les bonnes relations nécessaires avec le poste français voisin, puis, en même temps, il s’occupe de la conversion des païens. C’est ainsi qu’il a pu avoir en entier le village de Can-ky, dont le P. Gallon avait déjà converti la moitié. Cette année, il avait, à lui seul, 146 baptêmes d’adultes. Le P. Le Gall, lui, va de l’avant ; et toujours au poste avancé, il reconduit les chrétiens partout où faire se peut sans imprudence.
« D’abord il installa Dong-trang, puis il monta à Ke-dong. Enfin, le 2 août, il écrivait que, depuis deux ou trois jours, il était à Ke-mui, encore plus haut, du côté des montagnes. Il a été souvent attaqué ; il a eu bien des misères de toutes les façons, mais il a toujours pu se tirer d’affaire, et aujourd’hui, les rebelles savent qu’il ne fait pas bon lui chercher querelle.
« Sur le Song-ca (grand fleuve), le P. Lafforgue a pu également rétablir peu à peu différents postes ; mais c’est avec beaucoup de peine qu’on avance de ce côté-là, pour la grande raison que les principaux chefs rebelles, qui n’ont pas encore fait leur soumission, se trouvent dans ces parages. A peu près tous les chrétiens de ce district sont encore à la charge de la mission. Des postes sont installés, c’est vrai ; les chrétiens y sont établis, mais, guettés qu’ils sont par les rebelles, ils ne peuvent s’aventurer en dehors des retranchements pour aller chercher leur vie, a fortiori pour cultiver leurs terres. Vous aurez, du reste, une idée de l’acharnement des rebelles de ce côté-là, si je vous dis que le dernier poste, installé à Dang depuis quelques semaines, avait été attaqué onze fois consécutives. Il reste encore à réinstaller les deux paroisses de Ban-thach et de Lang.
« Dans le district de Hoi-yen, Ke-trau, le P. Klingler, aidé du P. Pelletreau, a non seulement pu ramener la plupart des chrétiens chez eux, mais ce qui est le comble de l’habileté, et, si j’osais employer le mot, de la politique, il a rendu le bien pour le mal, en convertissant un grand nombre de rebelles à notre sainte religion. Le fortin qu’il avait fait contre les insurgés est maintenant en quelque sorte défendu par eux, puisqu’ils y vivent et étudient les prières. Un capitaine, chef de bande, sur le point d’être passé par les armes lorsqu’on l’a pris, a été sauvé par le missionnaire, et ce vaurien d’hier a tellement bien écouté son sauveur, qu’aujourd’hui il est baptisé et devenu chef d’une nouvelle chrétienté. Le Père lui a donné et la vie du corps et celle de l’âme. Il y a huit jours, une lettre m’annonçait encore que le village de Nam-thon, où les rebelles avaient un fortin, où, le 9 mai dernier, trois chrétiens ont été mis à mort, où, naguère, rien n’était plus exécré que le nom chrétien, ce village, dis-je, est venu, maire en tête, demander à se convertir.
« Au Dong-thanh, les chrétiens ont, pour la plupart, pu rentrer dans leurs villages. La paix est en grande partie rétablie, surtout depuis la prise du grand chef rebelle de cette contrée, le Nghe-an. Le P. Pédémon garde les postes voisins de la mer, le P. Bonnet travaille du côté de la montagne.
« C’est surtout dans cette dernière partie qu’il y a fort à faire pour rétablir l’ancien état des choses. Beaucoup de chrétiens ont encore peur, et, quoiqu’il y ait grande apparence de paix, ils n’osent pas revenir chez eux. A la fin de juin dernier, le Père, sur des renseignements pris de côté et d’autre, put encore découvrir et ramener 23 chrétiens cachés dans les forêts. Voici en quels termes il raconte son expédition :
« Parti le 24 juin avec un détachement français, je suis revenu deux jours après avec 23 « chrétiens. En arrivant à Que-lai, nous trouvâmes le village désert ; pas âme qui vive. « Instruites de notre présence, deux chrétiennes, la mère et l’enfant, cachées dans cette petite « localité depuis la guerre, viennent me trouver vers quatre heures du soir. Le lendemain, « avant le lever du soleil, arriva une autre petite chrétienne qui avait osé s’aventurer jusqu’au « poste, par curiosité. Grande fut sa joie en me voyant. Venez vite, me dit-elle, je sais un « endroit où il y a encore dix chrétiens cachés. Je prends quinze hommes et.. en route ! « Bientôt nous arrivons devant une immense haie. Ils sont là, dit-elle. Je ne pouvais la croire. « Cependant, je pénètre dans les broussailles, et j’arrive devant une méchante cabane, que je « n’aurais certainement pas trouvée tout seul. Pauvres martyrs ! Comme ils étaient contents « de nous suivre ! A peine rendu au campement, j’appris qu’une autre femme chrétienne était « arrivée pendant mon absence. On me dit aussi qu’un hiep-quan (chef -de bataillon) rebelle « retenait encore six chrétiens en captivité ; mais on ne savait où ils étaient. Je déjeunai « promptement, et, avec quelques soldats, je me fis conduire à la maison de ce chef. Je la « trouvai vide. M’abandonnant à la garde de Dieu, j’entrai dans la forêt en suivant un petit « sentier. Enfin, nous arrivons à une baraque où nous trouvons du riz en abondance, des « effets, des lettres, mais pas un être vivant. C’était le repaire du brave homme. On me « conseillait de tout brûler ; mais moi, qui voulais mes chrétiens, je laissai seulement une
« lettre dans laquelle je disais au propriétaire que je ne lui ferais aucun mal, pourvu qu’il « laissât partir les six chrétiens détenus A peine étais-je de retour que je reçus la réponse, « m’annonçant la liberté des prisonniers, et demandant seulement que je tirasse quelques « coups de fusil, de peur que lui, hiep-quan, ne fût soupçonné de trahison par ses confrères. « Le lendemain, à cinq heures du soir, nous étions de retour, harassés de fatigue, « mais contents, et rendant grâces à Dieu qui nous avait conduits. »
« Au Quinh-Luu, le P. Cudrey domine toujours la position, et grâce à l’autorité qu’il a su prendre dans la région, grâce à la bonne entente de ses chrétiens, il n’a rien eu à souffrir des rebelles, cette année. Malheureusement, comme je l’ai dit, il a été éprouvé par le choléra, plus peut-être que les autres.
« Il semble que Dieu commence à avoir pitié de nous. A peine avons-nous un semblant de paix, que de tous côtés les conversions s’annoncent en grand nombre. Vu l’état de guerre et de misère où nous sommes encore, le nombre de 619 baptêmes d’adultes est, à mon avis, considérable pour cette année. Evidemment, l’an prochain ce nombre serait triplé, quadruplé, si nous admettions tous ceux qui se présentent. Journellement je reçois des demandes de subsides pour des nouveaux chrétiens, de tous côtés on me presse de permettre d’en admettre d’autres. Je suis pour le moment très embarrassé. Avant tout, il nous faut conserver nos anciens chrétiens : nous en avons encore une foule à nourrir et à entretenir. Est-il sage de dépenser nos ressources pour en enseigner de nouveaux, en laissant les premiers mourir de faim ? D’un autre côté, ne devons-nous pas profiter de l’occasion ? Dans deux ou trois ans, peut-être désirerons-nous des nouveaux chrétiens, sans pouvoir en obtenir. Je suis dans une grande perplexité et ne sais comment aviser. Que n’avons-nous des ressources considérables ! Toutes nos églises brûlées, tous nos presbytères anéantis, tous les ornements et vases sacrés des missionnaires et des prêtres indigènes perdus dans la tourmente, etc.., etc.. ; où prendre pour remplacer tout cela ? Certes, Dieu sait si maintenant plus que jamais nous aurions besoin d’aumônes abondantes. Ici, à ma résidence, je vois un collège commencé par Mgr Croc, une église avec des proportions considérables également commencée par lui. Le tout reste inachevé depuis deux ans, et impossible de continuer pour le moment. D’un autre côté, la paix commence à peine à renaître du côté des montagnes, et voilà les sauvages du Laos qui me demandent au moins un missionnaire pour aller les évangéliser. Hier même neuf me sont arrivés ici, demandant à étudier. Si j’attends, et tarde trop à profiter de ces bonnes dispositions, peut-être ne retrouverons-nous pas de longtemps une pareille occasion. Si cependant j’aborde la question dans les conjonctures où nous sommes, cela m’occasionnera de grandes dépenses. Daigne le Seigneur nous donner les moyens de faire son œuvre, d’étendre son règne et de procurer sa gloire !
« En terminant ce compte rendu, un double sentiment remplit mon âme. Quand je considère notre chère mission, je suis, comme les anciens d’Israël à la vue du nouveau temple, rempli de joie et de tristesse. Je suis heureux et rends mille actions de grâces au Seigneur de ce qu’il a eu pitié de nous, en faisant cesser nos malheurs et en nous permettant même de les réparer quelque peu ; mais, je suis rempli de tristesse en comparant ce pauvre Tonkin méridional d’aujourd’hui à ce qu’il était naguère. Hélas ! partout des ruines à relever, partout des vides à combler, partout des chrétientés désertes où les herbes ont remplacé la culture, où quelques spectres au teint cadavéreux, survivants des massacres, viennent pleurer et se lamenter comme autrefois Jérémie sur les ruines de Jérusalem, et demander aux échos d’alentour un père, une mère, un enfant disparus.
« Le nouveau temple de Jérusalem avait au moins une forme extérieure : c’était un autre temple. Mais le peu que nous avons pu faire ne peut même pas être comparé à l’ancien état de choses. La joie ne trouve aucun aliment ; tout inspire une tristesse mortelle. Au moins ne nous laisserons-nous pas abattre. Nous voulons vivre, nous voulons revivre ; la confiance en Dieu, l’espérance nous soutiendront : Spe vivimus.»
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