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Rapport annuel des évêques

Année: 1888
Pays: Vietnam
Mission: Tonkin Méridional
Rédacteur:Mgr Pineau

II. – Tonkin Méridional.

Population catholique 71.846
Baptêmes de païens 2.867
Baptêmes d'enfants de païens 1.664

« Des centaines de villages rétablis, des milliers et des milliers de chrétiens rapatriés, 2.867 baptêmes d’adultes, 1.664 baptêmes d’enfants de païens , 64.119 confessions, 63.729 communions, 2.781 confirmations, 742 mariages, 969 extrêmes-onctions, 570 viatiques, 4 nouvelles paroisses créées, deux séminaires nouvellement établis : voilà en quelques mots, pour cette mission, les travaux de l’année qui vient de s’écouler. Ils sont certainement très consolants, surtout quand on réfléchit que la plupart ont été menés à bonne fin malgré les efforts des puissances visibles et invisibles, trop souvent conjurées contre nous, malgré la maladie et même la mort qui est venue éclaircir nos rangs. Je ne puis y penser , sans me sentir pénétré de la reconnaissance la plus vive pour Celui dont l’infinie bonté a daigné nous choisir pour les entreprendre et nous donner la force de les accomplir. »
A ce résumé éloquent des résultats obtenus pendant cet exercice, Monseigneur Pineau ajoute les détails suivants que nous sommes heureux de reproduire en entier.
« A part quelques survivants des chrétientés situées au milieu des villages rebelles et presque anéanties, nos chrétiens sont rentrés chez eux et ont repris tant bien que mal la culture de leurs champs. Assurément cela ne veut pas dire qu’ils ont récupéré leurs biens, leurs bœufs et leurs buffles, qu’ils ont retrouvé cette modeste aisance dont jouissaient un certain nombre avant nos malheurs, mais cependant ce rapatriement est un point très important pour eux.
« Malgré les fatigues que nos confrères ont éprouvées pour ramener leurs chrétiens dans leurs villages, leur zèle a encore su trouver du temps pour travailler à la conversion des infidèles et envoyer au ciel toute une légion de petits anges. Les baptêmes d’adultes et ceux des enfants païens baptisés à l’article de la mort sont en plus grand nombre que les années précédentes. Malgré les difficultés de toutes sortes que le démon et ses suppôts ne cessent de nous susciter, un élan admirable est donné. Les païens viennent par villages entiers nous demander à embrasser notre sainte religion . Si nous avons la paix et que les associés de la Propagation de la Foi nous continuent le secours de leurs prières et de leurs aumônes, j’espère que nous pourrons combler, l’année prochaine, les vides faits par la persécution .

BINH-CHINH. – « Ce district qui est de toute la mission celui où la population chrétienne est la plus dense, a fourni, cette année , son contingent de nouveaux chrétiens . 111 catéchumènes ont été baptisés dans le seul village de To-xa, situé à peu de distance du chef-lieu du district. Le village de Kim-son tout entier vient aussi d’abandonenr ses idoles pour embrasser notre sainte religion. « Un troisième village, m’écrivait naguère le P. Tortuyaux, « chef de ce district, vient de me faire ses premières ouvertures. Je crois que ces pauvres gens « sont sincères et, Dieu aidant, j’espère qu’ils viendront à nous avec la même confiance que « ceux qui les ont précédés. »
« Avant les derniers événements, les chrétiens du Binh-chinh n’ayant pas encore été éprouvés comme leurs frères des provinces de Nghe-an et de Ha-tinh, entretenaient des rapports trop intimes avec les païens au milieu desquels ils vivaient. De là bien des désordres. Les missionnaires en gémissaient sans pouvoir y apporter un remède efficace. Ainsi, ces chrétiens participaient volontiers aux superstitions des païens et mariaient facilement leurs enfants à ceux de ces derniers. On s’efforçait de les ramener dans la bonne voie quand on faisait l’administration , mais ils retombaient bientôt, et chaque fois c’était à recommencer . Les derniers désordres leur ont ouvert les yeux. Ils ont enfin compris combien il faut peu compter sur la foi des païens . Plus d’une fois ils ont vu leurs amis d’hier les traquer aujourd’hui comme des bêtes fauves. Depuis lors, ils se tiennent plus en garde contre les païens que par le passé, et sont plus dociles aux avis charitables du missionnaire .
« L’administration a été faite cette année presque dans toutes les paroisses du Binh-chinh. Les chrétiens ont montré beaucoup d’empressement à s’approcher des sacrements. Trois jeunes prêtres, ordonnés le 8 septembre dernier , viennent d’être désignés pour les paroisses de Khe-gat, Thung-thung et Kim-lu, privées de pasteurs depuis les derniers désastres.

HA-TINH. – « Les chrétiens de la partie sud de la province de Ha-tinh vont enfin pouvoir respirer ; ils viennent d’être délivrés d’un monstre de la pire espèce dans la personne du Cu-Dien. Il y a environ deux mois, le P. Loucatel, qui administre cette partie de la Mission avec deux prêtres indigènes , m’écrivait : « Le Cu-Dien vient de rendre ses comptes à Dieu. « Fils d’un ancien ministre des rites, Le-Tuan, premier signataire du traité conclu entre la France et l’Annam en 1874, le Cu-Dien, n’avait rien des qualités de son père. Il s’était déclaré depuis longtemps l’ennemi de la France et des chrétiens . Aussi, en 1885, il fut choisi par les lettrés pour organiser le massacre dans les deux paroisses de Qui-hoa et de Du-loc. Il s’en acquitta avec un raffinement d’hypocrisie et de cruauté qui devaient lui mériter plus tard les faveurs des mandarins. Plus de onze cents chrétiens furent massacrés, brûlés ou noyés par ses ordres. Ceux qui échappèrent à sa cruauté furent poursuivis et traqués dans les montagnes pendant plus de deux mois.
« Quand la colonne que commandait le colonel Mignot passa par le Ha-tinh, le Cu-Dien fut nommé assesseur du préfet de Ky-anh. Un détachement de soldats français de cette préfecture étant allé, au commencement de cette année , créer un poste à Vung-lieu dans les montagnes , le Cu-Dien l’y suivit sous prétexte qu’ils les renseignerait sur les menées des rebelles . Là, il trouva moyen d’empoisonner la source qui alimentait le poste, si bien que quatre soldats en moururent. Enfin , l’heure du châtiment était arrivée : il tomba malade et revint chez lui. A peine rentré dans ses foyers, le démon lui fit voir qu’il le regardait comme sien et ne tarderait pas à le récompenser de ses services. Il fit entendre un vacarme infernal autour de sa maison. Pendant près d’un mois, une grêle de pierres et de mottes de terre tomba presque sans discontinuer , tantôt sur le toit, tantôt jusque dans les appartements. Le Cu-Dien se ressouvint alors des maux et des tourments qu’il avait fait endurer aux chrétiens ; mais ce retour sur lui-même s’arrêta là , et il mourut païen comme il avait vécu.
« La partie centrale de Ha-tinh est administrée par le P. Belleville, aidé de cinq prêtres indigènes . L’instruction religieuse avait été forcément un peu négligée pendant ces années de trouble ; le Père s’empressa de remédier à ce mal, suite inévitable de la guerre, par des catéchismes qui obtinrent les plus heureux résultats .
« Les PP. Magat et Le Gall, qui dirigent les chrétiens de la partie nord-ouest de la même province, ont eu souvent à lutter contre certains païens influents, vrais suppôts de Satan, qui voulaient s’opposer à la conversion de leurs compatriotes. Grâce à Dieu, ces misérables en ont été pour leurs frais, et, depuis lors, on les montre au doigt comme d’insignes calomniateurs. La paroisse de Dong-trang, située dans le district du P. Le Gall, et qui n’avait pas de prêtre depuis plusieurs mois, a reçu son nouveau pasteur il y a une quinzaine de jours.
« Le mouvement de conversions continue chez le P. Magat, et il s’accentue chaque jour davantage chez le P. Le Gall. Ce confrère vient d’entamer un gros village païen non loin de Dong-trang. Puissent les pieux associés de la Propagation de la Foi prier pour ce village dont la conversion nous intéresse au plus haut point ! En effet, que Tu-mi se convertisse en entier , et dorénavant, quand le pays sera troublé, Dong-trang pourra défendre ses foyers. Il n’aura plus besoin d’aller chercher un refuge ailleurs, comme en 1874 et en 1885. J’ai d’autant plus confiance que nous pourrons réussir, qu’un obstacle considérable à la conversion des païens de la contrée vient de disparaître. Un chef rebelle des plus redoutés, même des païens , qui nous a massacré 254 chrétiens en 1874, sans qu’il en ait été plus inquiété pour cela, vient de mourir misérablement.

NGHE-AN . – « Le P. Pédémon a employé une partie de cette année à ramener chez eux les chrétiens de la vallée du Song-ca, ainsi que les survivants de la petite colonie de Laotiens, convertie par les PP. Blanck et Satre. Il a ensuite accompagné une colonne française qui remontait le fleuve assez haut dans le Laos pour y détruire deux fortins occupés par des pirates chinois qu’on venait de signaler. Grâce aux renseignements qu’il fournit au brave capitaine Terrier qui commandait la colonne , les deux forts furent pris et détruits , et leurs défenseurs passés par les armes. On délivra vingt-trois chrétiens et chrétiennes que ces pirates retenaient captifs depuis deux ans. Le P. Pédémon profita de son voyage pour sonder les dispositions des Laotiens ; il les trouva très bonnes. Au mois d’avril, il retourna chez eux et fit une visite à leur chef qui lui avait envoyé des présents quelque temps auparavant.
« Depuis lors, trois autres villages laotiens, Ke-chai, Lang-ha et Con-chanh ont aussi demandé à se faire chrétiens . Quand je connus ces dispositions des Laotiens, j’envoyai de suite des catéchistes pour les instruire. Deux prêtres viennent aussi d’y être envoyés tout dernièrement. Voilà comment j’ai été amené tout naturellement à reprendre la mission des sauvages , étouffés dans son berceau pour ainsi dire par les tristes événements de 1885.
« Le district où travaille actuellement le P. Klingler aîné, ne comptait jusqu’ici que deux paroisses, mais les nouveaux chrétiens qu’il a baptisés cette année sont en nombre suffisant pour que la création d’une nouvelle paroisse s’impose comme une nécessité. Dès que nos ressources me le permettront, je l’établirai et y enverrai un prêtre. L’endroit est tout choisi ; c’est Bao-nham avec son rocher, fameux par le siège qu’y soutinrent les chrétiens contre les rebelles et leur délivrance par le P. Klingler à la fin de 1885. « Quand j’ai dressé la croix qui « s’élève sur le sommet du rocher et domine toute la contrée, m’écrivait ce confrère, les « païens ont dû voir que les chrétiens , loin d’être tous exterminés, revenaient avec plus de foi « et de confiance que jamais. Depuis lors, beaucoup ont ouvert les yeux et demandé à suivre « la religion de ceux qu’ils avaient persécutés jusqu’ici. Dans le courant de l’année , le « nombre des chrétiens a doublé, sous peu il aura quadruplé. »
« Ce n’est point en se croisant tranquillement les bras que le missionnaire a obtenu d’aussi consolants résultats . Il a eu et il a encore à prémunir toute la partie montagneuse de son district contre les agressions des rebelles. A cette lutte à main armée, est venue s’ajouter celle des chicanes annamites ; car ce que le sabre annamite ne tranche pas, la plume annamite s’en charge. Pour chaque village, sinon pour chaque famille de nouveaux chrétiens , le missionnaire a dû vaincre des difficultés de toute sorte. Grâce à Dieu, il s’en est toujours tiré avec les honneurs de la guerre. « Nos ennemis, dit-il dans une de ses lettres, ont été « confondus, et nos amis, les nouveaux et les anciens chrétiens confirmés dans leur foi. »

PHU-DIEN. – « J’ai déchargé le P. Bonnet d’une partie du fardeau sa santé fortement ébranlée ne lui permettait plus de porter à lui seul. Les chrétientés de la partie haute de son district ont été érigées en paroisse distincte. Un prêtre récemment ordonné est déjà installé à Duc-lan, chef-lieu de la nouvelle paroisse. Duc-lan va devenir un nouveau centre de résistance aux attaques des rebelles encore très nombreux dans cette région. La présence du prêtre va rendre plus facile la conversion des nombreux païens qui demandent à se faire chrétiens .
« Quand les postes militaires qui occupaient la sous-préfecture de Quinh-luu ont été supprimés, j’ai craint un instant que nos chrétiens ne fussent inquiétés de nouveau. Heureusement, l’ascendant que le P. Cudrey a su prendre sur la population , a suffi pour maintenir l’ordre et la tranquillité.
« Deux mots, avant de terminer ce compte rendu, sur notre grand et notre petit séminaire . Jusqu’à présent ces deux établissements avaient été dans le même enclos que l’évêché. Avec les cases annamites ouvertes à tout venant et la curiosité des indigènes à se mêler de tout, excepté de ce qui regarde , ce système était sujet à bien des inconvénients. Les allées et venues étaient pour les élèves une source de distractions sans fin. Je suis heureux de vous annoncer que j’ai définitivement mis fin à cet état de choses. Le nouveau collège est occupé depuis le mois de novembre de l’année dernière . Une partie importante de l’établissement , la chapelle, est encore à construire. En attendant que les ressources nous viennent, les élèves entendent la messe dans une pauvre maison annamite couverte de paille. Il est à une distance d’environ deux kilomètres du chef-lieu de la mission et compte 148 élèves divisés en six classes.
« Le grand séminaire est éloigné de l’évêché d’un petit quart d’heure. Il a aussi son enclos particulier, seulement tout y est encore provisoire. Les sacrifices que nous avons faits pour rapatrier nos chrétiens ont épuisé toutes nos ressources et rendu impossible jusqu’à présent toute construction définitive. C’est notre doyen d’âge, le P. Tessier qui est supérieur du grand séminaire . A l’époque de la dernière rentrée, il y avait au grand séminaire 20 séminaristes ; sur ce nombre, 8 ont été ordonnés prêtres au mois de septembre.
« Et après ces succès dont nous devons bénir le bon Dieu , quand je pense que dans cette seule mission il y a encore plusieurs millions de malheureux qui se prosternent devant des idoles de bois ou de pierres, que des centaines , des milliers sont chaque jour engloutis en enfer, nos labeurs me semblent une goutte versée dans un océan. Je sens mes reins frémir et mon cœur est saisi d’une profonde tristesse. Je soupire après le jour où tant de malheureux, assis jusqu’à présent dans les ombres de la mort, vous reconnaissant enfin, ô mon Dieu, pour leur seul créateur et maître , se prosterneront devant votre infinie Majesté ! Advenial regnum tuum ! »





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