| Année: |
1889 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin Méridional |
| Rédacteur: | Mgr Mgr Pineau |
II. – Tonkin Méridional.
Population catholique 75.262
Baptêmes de païens 3.415
Baptêmes d’enfants de païens 1.909
« Pendant l’année qui vient de s’écouler, écrit Mgr Pineau; le ciel a été continuellement chargé de nuages orageux; ce ne sont plus ces coups de foudre qui ont ébranlé, jusque dans ses fondements, l’Église du Tonkin méridional; mais, pour être moins violente, la lutte n’en a pas été moins réelle: lutte contre les rebelles et les païens, lutte contre la calomnie, lutte contre les maladies et la mort, lutte de plein jour, lutte dans l’ombre. Malgré cela, ou plutôt à cause de cela (car notre Dieu n’est-il pas aussi le Dieu des combats), la moisson des âmes a été abondante, et jamais notre gerbe n’a été si serrée. Gloire à Dieu seul et à sa mère Immaculée! Mais parcourons, si vous le voulez bien, les différentes parties de la Mission; nous suivrons l’itinéraire de l’an passé, du sud au nord.
BINH-CHINH. - « C’est en quelque sorte le district le plus important de la Mission ; son éloignement, le nombre de ses chrétiens, plus de 20,000 répartis en douze paroisses, augmentent la fatigue et rendent plus lourde la responsabilité du missionnaire qui en est chargé.
« Le grand événement de l’année a été la prise de l’ex-roi Ham-Nghi, opérée le 4 novembre, près du torrent de Ba-loc, sur les confins du Binh-chinh et du Ha-tinh. La suite du jeune roi ne se composait plus, au moment de son arrestation, que de cinq personnes, au nombre desquelles était le nommé Thiep, second fils du prince Thuyet. Un jour, sur un simple soupçon de trahison, le prince Thiep assomme un des chefs à coups de pilon à riz, pendant que celui-ci était penché sur le feu; aussitôt le roi ordonne de l’emporter et de l’achever, en lui tranchant latête, puis il profère cette menace: « Ce n’est pas le dernier traître que le glaive immolera ». En effet, il avait à peine prononcé cette parole imprudente, que l’autre chef, nommé Ngoc, dissimule, s’esquive, et vient faire sa soumission au capitaine Boulangier, aujourd’hui chef de bataillon, et, pour preuve de sincérité, il s’engage à livrer le roi . Il recoit des armes, revient à la paillotte royale, qu’il entoure d’un cordon de soldats, et se présente à Ham-Nghi, pour lui signifier qu’il est prisonnier. A ces mots, le prince Thiep se précipite sur le roi, pour l’empêcher de tomber vivant entre les mains de ses ennemis; il est aussitôt massacré sous les yeux d’Ham-Nghi, et celui-ci remet son épée. Restait tout l’état-major d’Ham-Nghi, ayant à sa tête le prince du sang Dam, fils aîné de Thuyet. Quelque temps après, cent quatre-vingt-trois chefs venaient aussi, bannière déployée, faire leur soumission aux autorités militaires.
« Pendant ces heureux événements, les PP. Tortuyaux et Roux, missionnaires du district, épuisés par une lutte de trois ans, étaient comme réduits à l’impuissance par la maladie, et obligés d’entreprendre le voyage de Hong-kong. Le P.Loucarel, resté seul pour les remplacer, se dépensa sans mesure, mais ses forces trahirent son courage, et la maladie vint le visiter à son tour. Malgré ces épreuves, les efforts des missionnaires n’ont pas été stériles. La prise du roi ayant rendu au pays une tranquillité relative, ils se sont occupés d’abord de ramener dans leurs foyers les chrétiens qui n’avaient pu être rapatriés jusqu’alors. Pour son coup d’essai, le P. Loucatel a entrepris la conversion des villages de Thuong-son et de Lu-dang. Le P. Roux en a ramené aussi quelques autres, tels que Ron, Con-dau, Phu-kinh; beaucoup de familles, isolées au milieu des païens, sont revenues au droit chemin; plusieurs autres villages, égarés depuis longtemps, sont disposés à se convertir, et n’attendent plus que les catéchistes. Aussi, avec quelle impatience attend-on le retour du P. Tortuyaux, qui va bientôt reprendre la direction du district. Appréciant ses qualités et ses services, l’autorité militaire a demandé pour lui la croix d’honneur, et pendant son absence, Sa Majesté le roi d’Annam l’a décoré du Kim-Khanh.
Voici de plus comment le P. Roux résume la situation, à une autre point de vue: « Outre le manque de missionnaires, point ou presque point d’églises, pour exciter la ferveur des chrétiens; au mois de décembre, le choléra a fait des ravages dans les paroisses du littoral; près des montagnes, le tigre attaque les personnes en plein jour, au milieu des champs, dans les maisons, et empêche l’exploitation régulière des forêts. La récolte du riz a été insuffisante pour nourrir la population, et la pêche en mer et sur le fleuve a été mauvaise.»
HA-TINH. - « On vient de voir par suite de quelles circonstances le P. Loucatel a dû être absent, à peu près continuellement, du Dinh-cau, partie sud du district de Ha-tinh, laissant le P. Belleville tout seul au milieu de cet immense district, le plus étendu de la mission, et comprenant près de 14,000 chrétiens dispersés en huit paroisses. Grâce à la paix dont a joui ce district, l’administration a été faite régulièrement, les chrétiens se ont approchés des sacrements, plusieurs retardataires sont revenus, et il y a eu des conversions de païens en plusieurs localités. Le Père a visité lui-même les deux grandes paroisses d’An-nhien et de Traï-le, qui comprennent vingt-cinq chrétientés. Deux petits villages, Hoang-yen, paroisse de An-nhien, et Dong-ngia, paroisse de Traï-le ; se sont convertis en entier. Je viens de citer Traï-le ; cette paroisse est située au nord du Ha-tinh, au milieu des rebelles, loin de tout poste. Ces fiers paysans, véritables vendéens du Ha-tinh, n’ont pas été d’humeur à se laisser hacher en masse, comme leurs frères de Dinh-cau. Brûlés en partie vers la fin de 1885, ils sont revenus le jour même dans leurs villages fumants, et, pendant six mois, ont tenu tête aux rebelles. Devenu comme le boulevard de la partie centrale du district, pareil au roc inébranlable au milieu des flots déchaînés, Traï-le restait debout au milieu de la tourmente ; que de chefs fameux, que de bandes coutumières de la victoire, sont venus se briser sur ce roc. « Deux d’entre nous, disent les habitants d’un village rebelle de la montagne, font fuir le tigre, mais deux chrétiens de Traï-le font fuir notre village. » Le gouvernement annamite, pourtant peu suspect d’excès de sympathie envers les catholiques, a reconnu les services rendus par Traï-le à la cause de l’ordre ; trois chrétiens ont été élevés à un grade honoraire dans le mandarinat, et les deux curés, P. Hien et P. Doai ont reçu la médaille d’or.
« Les rebelles, impuissants sur le centre, se sont vengés par ruse sur les villages écartés de la paroisse, comme Phuong-mi situé à l’ouest, et cinq petits hameaux situés à l’extrême nord ; ceux-ci, exposés aux premiers coups, sont trop peu nombreux et trop faibles pour résister, simples sentinelles qui ne peuvent qu’avertir de l’arrivée de l’ennemi. Chaque persécution voit diminuer le nombre de leurs chrétiens. Un village tout entier, Van-tho, a même complètement disparu. Entre Yen-mi et Son-huy, les deux villages extrêmes, s’élève une montagne à trois sommets. Le 23 septembre, écrit le P.Belleville,une grande croix de bois était au pied de la montagne. Les cinq hameaux avaient été convoqués. Le P. Loucatel venait d’arriver le matin ; il revêt la chape, et, au chant du Vexilla Regis, au bruit des tambours, tam-tam et de vieux fusils enroués, escorté d’une foule de drapeaux multicolores prêtes complaisamment, la croix portée par des miliciens annamites chrétiens, avec caporal et sergent à leurs tête, qui s’étaient réservé cette fonction comme un honneur, faisait son ascension triomphale au sommet de la montagne. Le P. Loucatel en a fait la bénédiction solennelle ; la journée s’est terminée par une modeste illumination : la croix, vêtue de lumière, à dû faire grincer de rage tous les diables de la contrée. » Depuis ce jour, le petit hameau chrétien de Yen-mi, assis au pied de la montagne, a triplé ; parmi les nouveaux convertis, se trouvent le maire du village et deux petits-fils du quan Te, fameux chef rebelle, anciennement échanson du roi Tu-Duc, et dont le fils aîné, qui venait de prendre sa licence, a été tué dans une attaque de Traï-le.
« Puisque j’ai nommé Tu-Duc, disons encore que, le jour de la Fête-Dieu, dans l’église d’An-nhien, épargnée par les rebelles, le P.Tessier, supérieur du Grand Séminaire, assisté des PP. Lafforgue et Belleville, a chanté une grand messe, pour attirer les bénédictions du ciel sur la vieille mère de Tu-Duc, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de sa naissance, sur le jeune roi Thanh-Thai, et sur tout le royaume d’Annam. Les officiers de la citadelle de Ha-tinh étaient présents, et les grands mandarins de la province avaient envoyé le sous-préfet et un délégué spécial, pour les représenter et leur rendre compte de la cérémonie.
NGAN-SAU. - « Dans la même province de Ha-tinh, au nord-ouest, se trouve le district de Ngan-sau, divisé en cinq paroisses, et confié aux soins des PP. Magat et Le Gall. A Nghe-yen, chef-lieu du district, se trouve aussi l’établissement central de la Sainte- Enfance. C’est de là que m’écrit le P. Magat : « Pour les conversion de païens, la paix si précaire dont nous jouissons n’est pas de nature à encourager ces pauvres aveugles à embrasser notre foi ; d’autant plus qu’un bon nombre, une fois convertis, sont obligés de s’expatrier pour pouvoir observer leurs devoirs religieux. Il faudrait des conversion de villages entiers ; mais les bruits de guerre et de massacres sont trop à l’ordre du jour, pour qu’on puisse espérer en ce moment de pareils résultats. C’est à peine si les païens qui ont entrevu la vérité de notre sainte religion, osent parler de se convertir, tant ils craignent les malheurs dont les chrétiens sont encore menacés.
« Cette année, j’ai fait l’administration des villages de Lang-ru, Ki-tung et Nam-ngan. A Lang-ru, la grâce de Dieu faisant tout, j’ai pu ramener dans le bon chemin plusieurs âmes qui étaient déjà bien tièdes. »
« Le P. Le Gall a visité tous les villages de la paroisse de Dong-trang ; pendant le carême, il a administré la grande chrétienté de Tho-hoang, et après Pâques, celle de Thinh-lac. Il compte sur un nombre de conversions de païens assez considérable ; déjà même, quelques-uns d’entre eux sont en train d’étudier.
« Depuis cette lettre de la fin de juillet, les choses se sont aggravées ; sans parler d’un chrétien, arrêté tout près d’un poste français et mis à mort par les rebelles, ceux-c ont de nouveau lancé des appels au peuple, forgé de nouvelles armes :on annonce leur attaque prochaine contre la chrétienté de Nghe-yen.
VINH. - « Vinh est la capitale de la province de Nghe-an, résidence à la fois du gouverneur annamite, du chef de bataillon commandant le Cercle, et du résident de France. C’est là que demeure aussi le P. Abgrall. S’il n’y a pas de roses sans épines, il paraît que certaines épines produisent aussi de belles roses. Le Père se charge de le prouver. Car c’est là qu’il a fait germer et épanouir une magnifique église en briques, une merveille pour nos Annamites. Déjà il y a célébré les fête de Pâques, et, dans quelque temps, il pourra la livrer définitivement au culte. Outre l’achèvement de son église et ses occupations multiples, le zèle du missionnaire sait mener de front l’instruction de ses ouailles, l’œuvre de la sainte-Enfance, et la conversion des païens. Sa petite chrétienté croît de jour en jour, et il vient tout récemment de rétablir le hameau de Yen-dung.
NGAN-CA ET LAOS. - « Comme je l’ai annoncé l’année dernière, le P. Pédémon a installé trois chrétientés de néophytes laotiens, sur la frontière du Laos. Il préparait au baptêmes d’autres villages, et poursuivait en même temps avec ardeur l’étude de leur langue, quand la mort, une mort sanglante, est venue l’arrêter dans ses pacifiques conquêtes. Ce prisonnier de guerre sur le point d’être fusillé, et que le Père eut la joie de baptiser, le jour où il devait tomber lui même sous les balles des Chinois, n’aurait-on pas dit qu’il l’envoyait au devant de lui comme pour lui ouvrir les portes du ciel ! Il avait su conquérir les sympathies de tous ; la garnison de Vinh l’a bien prouvé au service solennel célébré pour le repos de son âme. Aujourd’hui, le P. Guignard le remplace. Il a déjà baptisé la plupart des catéchumènes du village de Ke-chai, en partie préparés par son prédécesseur. S’il a pu continuer l’œuvre des conversions, ce n’est pas la faute des suppôts de l’enfer. Tantôt les gens sont mis à la cangue, aussitôt qu’ils déclarent vouloir se faire chrétiens ; tantôt c’est le prêtre annamite que l’on essaie de faire partit ; une autre fois, c’est le Tuan-yen, chef d’une des nouvelles chrétientés, que le préfet veut emprisonner, sous prétexte qu’il a commis des exactions, en réalité parce qu’il s’est converti. Malgré toutes ces tracasseries, Dieu poursuit son œuvre, et le nombre des néophytes n’est limité que par celui de nos ressources. Dans une récente excursion que le P. Guignard vient de faire au Tran-ninh, toute une sous-préfecture, je n’exagère rien, a demandé à embrasser la religion chrétienne. A Van-loc, le P. Pauthe a remplacé le P. Guignard ; pendant les sept premiers mois de son ministère apostolique, il a amené près de cent âmes à la vérité.
KE-TRAU ET BAO-NHAM. - « Ce dernier poste est la résidence du P. Adolphe Klingler. Cette année, comme l’année dernière, ce confrère m’a offert une nouvelle paroisse, comme bouquet de fête ; au prix de quels sacrifices, l’ange du Seigneur qui recueille ses sueurs et compte ses pas pourrait nous le dire. C’est là, à Bao-nham, que j’ai célébré les fêtes de Pâques ; il y a trois ans, on ne pouvait y aller qu’escorté de lances ; aujourd’hui, tous ses villages rebelles accourent à ma rencontre ; ils offrent des présents et se prosternent sur mon passage, car ils son devenus chrétiens. Mais, augmenter les chrétientés, c’est augmenter le nombre des points de contact avec les rebelles ; aussi, toute cette année, pour ce district comme pour celui du P. Bonnet, n’a été qu’une suite d’alertes et d’escarmouches ; les chrétiens sont tués en détail, les plus riches rançonnés ; une nuit, les rebelles font flamber un village qui avait eu le tort de les dénoncer aux Français, et en emmènent le bétail ; une autre fois, ils se déguisent en chasseurs annamites, pour entrer plus facilement dans les enceintes fortifiées. Mais l’objectif suprême des rebelles, c’est la mort du missionnaire, il faut s’en débarrasser : dix barres d’argent, et un élévation en grade, à qui le tuera. Le 26 juillet dernier, le P. Adolphe Klingler et son frère Louis montaient à Luong, accompagnés seulement de quelques chrétiens. Ils tombent dans un nid de rebelles au tournant d’une montagne ; heureusement, ceux-ci étaient absents, et les Pères en furent quittes pour la peur.
« Les 30 et 31 juillet, les deux frères coururent un danger plus sérieux encore : Jamais, écrit le P. Adolphe, depuis le commencement de la guerre, je ne me suis trouvé dans une position plus périlleuse. La petite chrétienté de Van-ngoc, dispersée depuis 1885, me demandait depuis longtemps à rentrer chez elle. Elle appartient à Bao-huu, village païen très hostile aux chrétiens, et très partisan des rebelles. « Allez, m’avait dit le préfet, faites au plus vite, ce sera toujours autant de pacifié. » Le 30 juillet, je me rendis donc à Bao-huu. J’avais avec moi mon frère, deux catholiques, les douze hommes survivants de la chrétienté, et cinq catholiques de Bao-nham. Je logeai provisoirement dans la maison que le village me désigna. A la tombée de la nuit, sous un prétexte médité à l’avance, un de notables du village, qui nous accompagnait, suivant les usages «annamites, se mit à faire du vacarme dans notre case et à appeler au secours. C’était le signal convenu. Une immense clameur y répond ; tout le village armé de bâtons accourt, nous entoure et essaie de pénétrer dans le jardin où nous sommes. Heureusement, j’ai le temps de barricader la porte. Nous essayons ensuite de nous retirer ; impossible de forcer la haie.
« Nous passons une nuit terrible ; à l’intérieur du jardin, nous sommes tous sur pied, gardant la haie pour empêcher le village d’entrer ; à l’extérieur, la foule qui continue ses vociférations, et qui répète sur tous les tons qu’elle nous massacrera jusqu’au dernier. Le village envoya chercher les rebelles ; il entrouva quelques-uns ; mais ceux-ci, trop peu nombreux, préférèrent attendre du renfort pour la nuit suivante.
« Enfin le jour ; jour patiemment attendu, arrive ; mais nous n’en apprécions que mieux les difficultés de notre situation. Je tire en l’air quelques coups de fusil pour donner l’éveil à la chrétienté la plus voisine, et nous nous contentons tous ensuite d’empêcher que l’ennemi ne pénètre à travers la haie qui nous sépare de lui. Deux fois pendant la journée, les chrétiens du dehors essaient de pénétrer jusqu’à nous, et deux fois ils sont repoussés. Enfin, vers quatre heures du soir, une femme échevelée m’apporte une lettre toute déchirée du prêtre indigène nommé Doan. C’était une chrétienne de Ru-dat. Elles étaient parties dix ; seule, cette luronne en faisant le moulinet avec son mouchoir garni de pierres, avait pu parvenir jusqu’à nous. Elle m’apprit que le poste français de Ke-roc refusait de venir à notre secours, sans une lettre de ma part. J’écrivis donc à Ke-roc, et notre héroïne repartit comme elle était venue.
« Cependant, à chaque instant, des bandes de cinq, dix individus, descendaient de la montagne. Les chrétiens, de plus en plus inquiets, se massèrent à Ru-dat. Un païen honnête leur dit que les rebelles n’attendaient que la tombée de la nuit, pour parfaire l’œuvre commencée par le village. On devait alors nous laisser partir, puis, dès que nous serions engagés dans les chemins du village, les femmes arrêteraient les deux Pères, afin que les rebelles cachés dans les jardins pussent les prendre vivants, et massacrer ensuite tous les autres chrétiens.
« Un de nos catéchistes, appelé Thoai, entendant cela, n’y tint plus. Il choisit une trentaine d’hommes des plus courageux, et résolut de pénétrer jusqu’à nous à tout prix. Arrivé au talus qu’il faut suivre pour entrer dans le village, il laisse vingt hommes derrière lui, et s’avance avec les autres jusqu’à la porte. Elle était fermée, et on ne voulut pas le laisser entrer : « Si vous ne me laissez pas pénétrer de plein gré jusqu’aux Pères, crie-t-il aux opposants, j’y pénétrerai malgré vous, » et muni de son grand couteau il se précipite du côté de la porte, traverse la haie, et les dix autres le suivent. Les gardiens surpris de tant d’audace reculent d’un pas, et mes hommes arrivent, au pas de course, jusqu’à nous. Cette arrivée imprévue dérangea les plans des assaillants ; sans leur donner le temps de les reformer, j’ordonne à un des notables de me précéder de quelques pas, et de crier à tout le monde de quitter le chemin et de se retirer dans les maisons, s’ils ne veulent pas être tués. Il vit que mon ordre ne permettait pas de répliquer, il l’exécuta avec assez d’ardeur. On se sauve de tout côtés, et nous nous précipitons dans le chemin où nous ne trouvons plus de résistance. Il était environ cinq heures du soir. Vers six heures, nous arrivâmes à Bao-nham, à la grande joie de tous les chrétiens, rendant grâces à Dieu et à la bonne Vierge, de nous avoir sauvés encore une fois. »
DONG-THANH. - « Même situation pour le district de Dong-thanh situé au nord-est, confié au P. Bonnet. Comme le P. Klingler, lui et ses chrétiens ont dû monter la garde toule l’année. Il serait fastidieux de relater des faits de piraterie, qui se ressemblent tous. Je me contenterai de dire que le missionnaire a pu rapatrier encore quelques chrétiens. Du reste, 600 baptêmes d’adultes pour lui, malgré sa santé chancelante, et 200 pour le P. Lombard qui travaille à ses côtés, parlent plus haut et sont plus éloquents que de longues pages.
QUINH-LUU. - « Le Quinh-luu a continué à jouir de la tranquillité des années précédentes ; le P. Cudrey en profite pour arracher l’ivraie, et faire fleurir les mâles vertus du christianisme dans le champ qui lui est confié. Lui aussi signale un mouvement de conversions. A Manh-son, dans le même district, le P. Lafforgue est occupé à construire une belle élise en pierre, qui ne tardera pas à être achevée.
SÉMINAIRES. - « Le manque de ressources ne nous a pas encore permis de construire la chapelle de notre petit séminaire. Nous ne pouvons cependant plus tarder. Les élèves sont au nombre de 162 ; ils ont de la santé, de l’émulation, de la piété et un bon esprit. Le grand séminaire, lui, n’a guère de grand que le nom. Comme l’an passé, tout y est encore provisoire. Professeurs et élèves sont logés dans des cases basses et peu aérées. Mal préparés, du reste, par le service militaire obligatoire de ces dernières années, plus d’un de nos graves théologiens ne peut supporter la contention d’esprit que demande l’étude de la théologie. De là, des interruptions forcées, qui seraient moindres, si nous avions une installation convenable.
« En résumé, il s’est manifesté, cette année, dans la plus grande partie de ce vicariat, un mouvement de conversions admirable. Que de fois j’ai reçu des lettres demandant du renfort, sans pouvoir y satisfaire. En outre, dans le Binh-chinh, l’année a été marquée par la disette, le choléra et les ravages du tigre, triple fléau qui désole encore cette région en ce moment. Dans le Ha-tinh, et surtout le Nghe-an, s’est abattue sur le bétail une épizootie extraordinaire, qui dure encore. Tel village qui comptait cinq cents têtes de bétail, n’a plus un seul buffle ou bœuf ; d’autres en ont perdu la moitié, les deux tiers, les trois quarts. Les pertes se chiffrent par trente, quarante mille ligatures par village. La marche du fléau est essentiellement capricieuse ; tel village demeure intact à côté de tel autre qui a tout perdu. Voulez-vous voyager sur le canal ? Tout-à-coup, grâce à l’admirable administration dont nous jouissons, votre barque s’arrête perchée sur la carcasse d’un buffle. Allez-vous à pied ? Vous apercevez encore quelques charrues dans les champs, et leur attelage se compose de quatre animaux à deux pieds: « Autrefois nous avions des bœufs et des buffles à quatre pattes, disent-ils; aujourd’hui, ils n’en ont que deux, et ils savent parler. » Et ces pauvres gens rient, mais d’un rire où il y a des larmes.
« De là, une famine prochaine, une famine inévitable. Pour nos chrétiens, ils souffriront et mourront. Pour les païens, ils croient qu’il vaut mieux vivre que mourir, et vivre sur le travail d’autrui que travailler pour les autres; ils savent que ceux qui détiennent le glaive préfêrent laisser piller, égorger des milliers d’innocents, plutôt que de frapper un coupable; ils le savent, et ils s’enrôlent dans les bandes rebelles. Nous avons dû déjà réparer l’enceinte de nos anciens villages fortifiés; plusieurs Pères se sont vus contraints d’abandonner l’instruction des catéchumènes des villages éloignés, pour garnir les autres. De plus, sur un mot d’ordre venu de haut, paraît-il, les chefs rebelles redoublent leurs appels, les enrôlements continuent, et le jour où je trace ces lignes est peut-être la veille d’une nouvelle insurrection.
« Mais non, je ne veux pas rester sur cette perspective désolante, notre Dieu est le Dieu fort, et grâce à son appui, ces obstacles deviendront un nouveau piédestal pour élever plus haut la croix de Jésus-Christ. »
<< Retour page précédente
|