| Année: |
1890 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Cochinchine Occidentale |
| Rédacteur: | Mgr Colombert |
II . ─ Cochinchine Occidentale .
Population catholique 56.000
Baptêmes de païens .1.234
Baptêmes d'enfants de païens 4.726
« En vous adressant mon compte-rendu de 1890 , écrit Mgr Colombert , je ne puis l’accompagner de nombreuses réflexions , sous peine de redire ce qui a déjà été dit les années passées . Travaillant notre œuvre au milieu de la paix , nous n’avons à signaler aucun de ces faits extraordinaires qui intéressent si vivement la foi chrétienne en excitant sa générosité .
« Le nombre de nos chrétiens n’augmente pas sensiblement . Cela est dû principalement à deux causes : d’abord , si nous comptons 7,881 baptêmes , nous avons constaté 6,169 décès,et il y en a eu bien d’autres , surtout parmi les enfants , que nous ignorons ; ensuite la misère rend nos chrétiens vagabonds , ils fuient leurs villages pour échapper à l’indigence , et vont trop souvent se fixer au milieu des païens où ils échappent , au moins momentanément , à notre action . C’est ainsi que nous en perdons chaque année un certain nombre .
« Le chiffre des baptêmes a également diminué , au lieu d’augmenter , comme on en avait l’espoir . Il devient de plus en plus difficile de trouver des catéchumènes qui nous offrent des garanties sérieuses pour l’avenir . Nous aurions aisément des vagabonds , sans sou ni maille , qui , pour manger notre riz , apprendraient quelques prières , écouteraient les instructions , et après le baptême ne recevant plus de secours , abandonneraient la religion , pour aller peut-être recommancer ailleurs . Mais de pareils néophytes nous n’en voulons pas .
« Mais d’où nous vient la difficulté croissante de convertir les païens qui ont feu et lieu ? On l’attribue généralement à deux ou trois causes , bien pénibles à constater : près des centres européens , les mauvais exemples , l’esprit d’incrédulité qui pénètre les indigènes avec la connaissance du français , l’amour des jouissances prohibées par le religion ; au fond des campagnes , la misère croissante , les charges publiques devenues excessives ; partout enfin la haine et le mépris des indigènes pour nos compatriotes , tout cela retombe sur nous et sur le christianisme . Voyant les Occidentaux baptisés pratiquer si peu leur religion , ils concluent qu’il est inutile de se faire baptiser ; et s’ils ne sont pas ouvertement hostiles , ils demeurent endurcis . Ah ! si la France n’envoyait en Indo-Chine que des hommes vraiment chrétiens !
« Le nombre des baptêmes d’enfants de païens est à peu près le même qu’en 1889 . Il en survit très peu , car on ne nous les donne que in articulo mortis . Tant qu’il y a encore espoir de les sauver , garçons ou filles , les parents les gardent chez eux où il est souvent difficile de les aborder .
« Cette année , le grand centre commercial de Cholon a donné 305 baptêmes d’enfants dont 16 seulement ont survécu pour un temps . Malgré bien des préjugés chinois , la crainte superstitieuse d’avoir un mort dans la maison , ou bien le désir d’éviter les frais d’une sépulture , détermine souvent les parents à porter les petits moribonds à l’orphelinat des sœurs de Saint-Paul , qui prodiguent leurs soins charitables et intelligents à ces pauvres petits êtres agonisants , et bien souvent couverts de plaies dégoûtantes .
« M. Azémar , de son côté , est parvenu à former des baptiseurs ambulants , et , en les faisant rayonner dans le pays , il a obtenu le beau chiffre de 516 baptêmes d’enfants qui presque tous sont déjà et pour toujours exempts des douleurs de cette vie .
« Cependant , tous ces enfants de païens ne meurent pas : nous en élevons 1,883 dans les orphelinats , aux frais de la Sainte-Enfance , et 1,060 autres sont élevés et entrenus aux frais des familles chrétiennes qui les ont adoptés .
« Le séminaire compte 20 élèves en moins que l’an dernier . Cette diminution sensible est due principalement à une épidémie d’influenza , qui est tombée sur cet établissement au mois de juin dernier . Il fallut licencier le séminaire pour deux mois , et aujourd’hui même tous les élèves ne sont pas encore rentrés .
« Les frères des Écoles chrétiennes ont pris possession de l’école Taberd le 1er janvier dernier . Ils ont 205 élèves dont 175 internes , divisés en cinq classes . J’ai craint tout d’abord un échec , à cause du prix de la pension , qui est nécessairement élevé , en face de l’enseignement officiel qui est tout gratuit . Mais , j’ai été rassuré dès les premiers jours de la rentrée des classes . D’ailleurs , les frères ont un vif désir de réaliser les espérances de tous ; déjà la supériorité de leur méthode , l’esprit de discipline et l’amour du travail qu’ils ont facilement affermis dans l’école , ont donné pour la première année des résultats remarquables .
« Les écoles primaires sont aussi prospère que les années précédentes et comptent près de 6.000 élèves .
« De même que nous formons le clergé indigène pour constituer avec le temps , une église annamite , suivant les vues du Saint-Siège qui nous envoie principalement pour cette œuvre ; de même , nous avons établi et nous développons peu à peu une congrégation de religieuses annamites , sur le modèle des congrégations diocésaines de France . Nous avons maintenant quatre monastères indigènes comptant 395 religieuses . Ces bonnes filles nous rendent les mêmes services que les congrégations en France . Elles vont dans les campagnes faire l’école, baptiser les enfants de païens , instruire les païennes adultes , préparer les néophytes et les ignorants aux sacrements ; elles tiennent de petits orphelinats , de petits hôpitaux ; elles vivent pauvrement , pieusement et donnent partout le bon exemple . Elles restent dix mois de l’année occupées à ces divers ministères et reviennent passer deux mois au monastère pour y retremper leurs forces spirituelles et même corporelles .
« Nous rencontrons rarement dans cette mission des faits remarquables et dignes d’être rapportés. Je n’ai pu prendre notre cette année que des deux suivants qui m’ont été communiqués par mes confrères . M. Fougerouse m’écrit à la date du 1er septembre dernier : « Il vient de se passer à Mac-bac un fait que je crois bon de signaler à Votre Grandeur . Bien « des fois j’ai constaté de visu les agissements du démon sur les catéchumènes avant leur « baptême , mais jamais d’une manière aussi manifeste que pendant le mois d’août dernier . « Le catéchiste Thanh , voisin de mon église , avait reçu chez lui un jeune païen , âgé de « vingt-cinq à vingt-six ans , auquel il enseignait les prières et le catéchisme . Le néophyte se « montrait doux , tranquille , obéissant , et plein de bonne volonté pour apprendre la doctrine. « Il y a environ quinze jours , vers six heures du soir , comme je récitais mon bréviaire , je vis « arriver au presbytère le frère du catéchiste Thanh , qui , tout ému , me supplia d’aller au « secours du néophyte en question .
« – Il est dans un état épouvantable , me dit-il , on ne peut plus le tenir , il veut à toute « force s’enfuir chez les païens ; le diable l’obsède pour le sûr . »
« – Va , lui dis-je , prendre de l’eau bénite , asperge ce garçon-là , et fais-lui invoquer les « saints noms de Jésus et de Marie . »
« Mon homme hésita , dit oui , et s’en alla d’un air assez peu convaincu .
« Dix minutes après , comme je terminai mon bréviaire , voilà le catéchiste Thanh lui-« même, qui accourt hors d’haleine , me suppliant d’aller sauver son néophyte .
« – L’eau bénite n’y fait rien , me dit-il , impossible de lui faire prononcer les saints noms « de Jésus et de Marie . Venez , Père , je vous en prie . »
« Je pensai que le Grappin était venu là et qu’il avait un coup de sa façon . Je pris donc « mon bâton de vieillesse , et me rendis près du néophyte , tout en recommandant dans mon « cœur un peu ému , ma petite affaire à la Bonne Mère . Dam , pensais-je , si c’est bien le « Grappin , il n’y a pas d’auvergnat pour y tenir tout seul . En entrant dans la maison , je la « vis remplie de monde . Les figures étaient stupéfaites , personne ne soufflait mot , et chacun « se sentait en face de quelque chose d’extraordinaire . Le jeune païen , étendu sur un lit de « camp et les deux pieds solidement attachés à une colonne de la maison , avait les yeux « rouges et abattus , la tête affaissée sur la poitrine , le respiration haletante ; il ne disait mot , « il semblait sortir vaincu d’une lutte acharnée et inégale . Je pris aussitôt l’eau bénite , et l’en « aspergeai , puis faisant le signe de la Croix sur son front , sa poitrine et ses bras , je lui « ordonnai de prononcer avec Loi les saints noms de Jésus et de Marie . A l’étonnement et à « la grande joie de tout le monde , il prononça plusieurs fois ces noms bénis , s’assit sur le lit « de camp , et demanda à être délivré de ses liens . Il avait repris sa figure ordinaire et « retrouvé son état normal .
« Je rentrai donc au prespytère , le cœur content de voir mon néophyte délivré , et en même « temps un peu inquiet sur la probabilité d’un retour du Grappin . Je n’avais que trop raison « de m’en méfier , on peut tout craindre de sa part , sans jugement téméraire ; et je crois que « c’est bien lui qui était là , ou je ne comprends plus rien à ce que j’ai vu et entendu .
« Trois jours après cette première bataille , mon pauvre néophyte est de nouveau attaqué « avec une fureur épouvantable ; en un clin d’œil , il s’échappe de la maison de Thanh et « s’enfuit du côté de la rivière où l’on craint qu’il ne se jette . Quatre forts gaillards se lancent « à sa poursuite , l’atteignent sur le bord de la rivière , et le ramènent au presbytère. Mais , « avant d’y arriver , en face de la grande croix du cimetière , la crise devient extrêmement « violente ; il refuse d’avancer , s’agite avec fureur , bouscule tout le monde , et frappe « jusqu’au sang les jeunes gens qui le tiennent ; c’est une vraie bataille entre lui et tous les « autres . Enfin , à bout de forces , serré de près , il se laisse traîner sous la vérandah de « l’église, où il s’étend sur le pavé en poussant des gémissements affreux . Prévenu par le « tapage , j’arrive bientôt près de lui , et je l’interroge ; pas de réponse . Je lui ordonne de « prononcer les saints noms de Jésus et de Marie , pas de réponse . Alors je prends de l’eau « bénite , je lui fais le signe de la croix sur le front et la poitrine , et immédiatement mon jeune « homme se lève joyeux et content , dans son état naturel . Il répond à toutes mes «questions « comme un homme de sens rassis .
« ─ Pourquoi lui dis-je , veux-tu t’enfuir , et retourner chez les païens ? »
« ─ Père , je ne veux pas m’enfuir , je veux devenir chrétien . Mais , subitement j’ai été « entouré de diables dont l’un , à trois cornes , et très haut , avait une verge à la main et « poussait les autres à m’emporter . »
« ─ Mais pourquoi n’as-tu pas voulu prononcer les saints noms de Jésus et de Marie ? »
« ─ Père , je le voulais bien , mais c’était impossible . Ce grand diable là me serrait à la « gorge , et m’emplissait la bouche de sable et de cendre . »
« On en pensera ce qu’on voudra ; pour moi , je crois que ce fait n’est pas naturel ; et que « ce jeune homme , qui n’y avait aucun intérêt , n’a pas joué la comédie . D’ailleurs , le plus « habile saltimbanque ne pourrait simuler ce que j’ai vu , et les faits analogues ne sont pas « rares dans les missions . Mes confrères n’ignorent pas les intrigues de Satan , contre les « âmes qui vont lui échapper , et ils connaissent aussi par expérience la puissance de l’eau « bénite , du signe de la Croix et de l’invocation des noms augustes de divins .
« Deux jours après la scène que j’ai racontée , le jeune néophyte recevait l’eau sainte du « baptême , et était délivré de la puissance du démon par les exorcismes de l’Église . Depuis il « est visiblement heureux et tranquille , la joie déborde de son visage . Il se montre très « fervent et j’espère que la rude épreuve qu’il a subie a conrtibué à l’affermir dans la voie , la « vérité et la vie . »
« De son côté , le P. Poinat écrit dans son compte-rendu du 1er septembre :
« Il y a quelque temps , comme je faisais l’administration de la chrétienté de Mi-hao , je « fus conduit par les catéchistes chez une veuve païenne du voisinage qui donnait asile à un « pauvre malade également païen . Je le vis en entrant étendu sur des planches dans un coin de « la maison . C’était vraiment digne de compassion : son teint était violet et tout son coprs « couvert d’ulcères repoussants ; ses pieds et ses mains n’étaient plus que des moignons , la « lèpre avait fait d’affreux ravages dans ce corps défiguré .
« ─ Père , me dit ce malheureux , en essayant de se soulever , je vous ai fait appeler , je « veux devenir chrétien .
« ─ Très bien , lui dis-je , mais il faut que tu apprennes la doctrine , et pour cela , je vais te « faire transporter chez moi .
« Oh ! non , répliqua-t-il , je ne puis pas sortir , laissez-moi ici .
« Eh bien , alors , je vais te donner un catéchiste pour t’instruire ici . »
« Je me retournai vers mes compagnons qui se regardaient entre eux avec une mine « allongée , et j’allais en désigner un , quand une petite fille , Agnès Nhieu , se présenta « hardiment et me dit :
« ─ Père , je vais à l’école , je sais bien mes prières et mon catéchisme ; si vous voulez , « j’instruirai le bon vieux . »
« Cette proposition de l’enfant illumina la figure de mes catéchistes . Je connaissais la « petite Agnès , je l’avais remarquée à l’école et au catéchisme pour son intelligence et son « instruction religieuse . Je l’établis donc catéchiste de mon pauvre lépreux . Chaque jour la « fillette vint auprès du malade pour lui apprendre les prières , les répétant avec lui sans « jamais se lasser , et lui enseignant les vérités essentielles du petit catéchisme , sans jamais se « lasser du peu de mémoire de son néophyte . Au bout d’un mois , le pauvre infirme fut « baptisé et ne tarda pas à échanger les douleurs de cette vie contre les biens d’une meilleure « patrie , d’où il veille sans doute sur l’enfant qui lui a appris à connaître et à aimer le bon « Dieu .
« Pour Agnès Nhieu , elle a reçu en récompense de son zèle , ce qu’elle convoitait depuis « longtemps , un grand et magnifique chapelet de Notre-Dame de Sept-Douleurs . »
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