| Année: |
1890 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Cochinchine Orientale |
| Rédacteur: | Mgr Van-Camelbecke |
CHAPITRE V
___
GROUPE DES MISSIONS
DE COCHINCHINE & CAMBODGE
~~~~~~~~
I . ― Cochinchine Orientale.
Population catholique 25.600
Baptêmes de païens 6.178
Baptêmes d'enfants de païens 3.296
Les espérances d’une moisson abondante pour un avenir prochain , que le compte-rendu de l’année dernière nous faisait concevoir , se sont réalisées au delà des prévisions , et pour le nombre des baptêmes d’adultes , la Cochinchine orientale occupe cette année le premier rang parmi nos missions .
« Lorsque après la si terrible persécution de 1885-1886 , écrit Mgr Van-Camelbecke , nous pûmes au mois d’août 1885 mettre fin à notre long exil , et rentrer enfin dans l’intérieur du pays complètement dévasté , j’eus la douleur de constater que notre population chrétienne était descendue du chiffre de 41,828 à celui de 16 à 17,000 à peine ! Or , aujourd’hui le recensement que je viens de terminer , accuse un nombre de 25,000 chrétiens , anciens et nouveaux . C’est ainsi que , grâce aux bénédictions du Ciel , mon pauvre troupeau qui avait été si lamentablement diminué , augmente sensiblement d’année en année . Cet accroissement, du reste , n’est nullement local ; mais il s’est heureusement produit partout à la fois .»
Mgr d’Hiérocésarée nous invite ensuite à le suivre dans les divers districts de sa mission . « Commençons , si vous le voulez , par notre poste des sauvages Bah-nars et escaladons ensemble les hautes montagnes derrière lesquelles souffrent , travaillent et prient les cinq missionnaires qui évangélisent ces contrées insalubres . Ils sont là complètement isolés du reste du monde , luttant presque chaque jour contre la fièvre et l’épuisement , manquant de bien des choses , exerçant sans se décourager leur patience et à l’égard de ces grands enfants de la forêt qu’il est si difficile d’instruire , et travaillant de mille manières pour gagner quelques âmes à Dieu . Ces généreux ouvriers apostoliques ont accepté avec dévouement la part la plus ingrate que la voix de leur supérieur leur a assignée ; et , malgré les maladies , l’isolement , les privations et mille difficultés locales , ils rivalisent entre eux d’esprit de foi , de zèle , de patience et de courage . A eux donc tout d’abord mon admiration et mes plus justes félicitations .
« Je me rappelle l’époque où le chiffre des chrétiens Bah-nars n’atteignait pas encore le millier . Aujourd’hui ils sont 2,518 répartis en 6 stations différentes , confiées à cinq missionnaires aidés d’un prêtre indigène . Il n’y a pas là , vous le savez , de grandes agglomérations formant de gros villages , comme cela se voit souvent en Annam . Les sauvages le plus souvent disséminés dans de petits hameaux distants les uns des autres : ce qui nécessite un personnel plus nombreux , car les missionnaires ne pourraient laisser longtemps seuls leurs chrétiens , sans risquer de les voir retourner à leurs anciennes superstitions . Ils doivent vivre presque toujours au milieu d’eux , ou du moins les visiter fort souvent pour les entretenir dans les pratiques de notre sainte religion .
« Le compte-rendu précédent signalait la conversion de Kon-ketou et l’établissement définitif de cette nouvelle chrétienté par M. Guerlach . En racontant d’une manière saisissante et souvent enjouée , comment les faits s’étaient passés , ce cher confrère se disait en même temps plein d’espoir pour obtenir les mêmes résultats dans le village de Kou-xolang , qu’il se proposait dès lors de consacrer à Notre-Dame de Lourdes sous le nom de Polei Maria . Voici du reste comment il me relate cette nouvelle fondation .
« Situé au milieu d’une forêt qui n’a pas été défrichée depuis longtemps , Polei Maria « possède de vastes terrains fertiles pour les champs de riz ou de maïs , aussi plusieurs « familles sont-t-elles déjà venues s’installer dans cet endroit , et d’autres ont l’intention d’y « venir prochainement à leur tour . Toutes ces familles abandonnent les superstitions pour « suivre la religion de Jésus-Christ et dès leur arrivée , je baptise tous les enfants qui n’ont pas « encore atteint l’âge de raison . Quant aux adultes , je les soumets à une épreuve d’un an ou « moins , c’est du reste le temps nécessaire pour leur instruction …..
« Polei Maria se trouvant le premier poste chrétien sur la route d’Annam , voit « journellement des étrangers Haban , Golar , Hagou , etc. , qui viennent vendre du sel en « échange des piochettes de fer ou des feuilles d’étain . C’est là tout d’abord qu’arrivent « également les courriers ou les convois d’Annam à destination des Bah-nars . D’un autre côté « ce poste est appelé à un assez grand développement par l’adjonction de villages voisins. « Toutes ces raisons m’ont engagé à en faire ma résidence habituelle et mon poste central . J’y « installai donc les sauvages qui composent ma maison et pour cela je construisis à la hâte « deux cases , dont l’une plus grande servant d’église , avec une chambre séparée pour moi à « l’extrémité , et l’autre pour mon personnel et ma cuisine . Je dus également bâtir un grenier « à riz . Toutes ces constructions , d’un style sauvage , furent faites par différents villages « païens, moyennant rétribution , bien entendu . J’en étais là de ma nouvelle installation , « quand la conversion de Kou-jadri et de Kou-dong vinrent attirer mes soins d’un autre côté .
« Ces deux villages sont situés sur la rive droite du Bla , entre Kou-kotou et Kou-jari-« krong déjà chrétien . Depuis longtemps je pressai les habitants de se convertir , mais je « prêchais à des sourds . Je redoublais mes prières à Notre-Dame de Lourdes et je croyais « enfin toucher au but tant désiré , quand le diable furieux de voir échapper des âmes qu’il « croyait tenir sûrement , se débattit comme un enragé et fit surgir des complications telles « que tout espoir de conversion paraissait anéanti . mais le diable a beau faire , quand la « Vierge Immaculée lui met le pied sur la tête orgueilleuse est infailliblement écrasée , Ipsa « conteret caput tuum . C’est ainsi que peu à peu les complications tombèrent d’elles-mêmes ,
« et les habitants de ce village demandèrent tous à se convertir . Nous prîmes jour pour la « bénédiction du village et la destruction des fétiches .
« A l’époque convenue je descendis à Kou-jadri avec deux serviteurs annamites et plusieurs « chrétiens de Kou-kotu dont le chef nommé Perr est très fervent . C’est lui que je chargeai « d’enlever les cailloux fétiches , adorés dans les cases particulières , pendant que j’enlevais « ceux de la maison commune et j’installai à leur place un crucifix et quelques images « pieuses, entre autres saint Michel terrassant Lucifer .
« Le chef sauvage Perr se chargea de l’oraison funèbre : Pauvres cailloux , autrefois vous « avez bu du vin de maïs et de millet , du sang de buffle et de poule … Maintenant , la noce « est finie , vous allez boire de l’eau à satiété au fond de la rivière . » cela fait , je bénis toutes « les maisons et baptisai 26 enfants , puis après un petit régal bien mérité et quelques « distributions de cadeaux , je laissai là mon catéchiste Pharr , pour instruire les aldultes . « Pour moi , je rentrai à Kou-kotu avec un redoublement de fièvre , mais heureux comme un « roi . C’est le diable qui a eu le nez cassé ! Vive Notre-Dame de Lourdes ! »
M. Guerlach eut ensuite la consolation de convertir de la même manière le second village nommé Kou-dong , qui est situé à peu de distance de Kou-jary-krong où habite le P. Jary . Malheureusement , les catéchistes manquent pour s’occuper activement des néophytes . Aussi les missionnaires sont-ils obligés d’instruire eux-mêmes pendant de longs mois ces pauvres sauvages , et ce n’est pas chose facile , car l’intelligence des Bah-nars ne saisit pas facilement les vérités abstraites . Pour les moins bornés , on y arrive encore par le moyen de comparaisons variées , tirées de choses qu’ils voient journellement . Mais combien d’autres qui sont dénués d’entendement et de mémoire viennent trouver le missionnaire avec la meilleure foi du monde en disant :
« Père , j’abandonne toutes les superstitions , je vais à la messe et j’observe tous les « commandements ; mais je ne vais pas aux instructions , il m’est impossible de rien « apprendre. Vous me baptiserez quand je serai sur le point de mourir : de cette façon ça sera « plus simple… » Il faut alors plusieurs séances pour arriver à leur faire comprendre et admettre que cette façon n’est pas du tout aussi simple qu’ils le disent , et qu’ils n’est pas facultatif d’attendre le moment de la mort pour recevoir la grâce du saint baptême .
« Après avoir félicité nos chers confrères des Bah-nars , souhaitons-leur bon courage , patience et persévérance , et redescendons maintenant en Annam pour nous rendre compte des résultats également obtenus dans les autres parties de la Mission .
« Nous nous arrêtons d’abord au Binh-dinh , province centrale et plus populeuse , qui a conquis le premier prix pour l’œuvre des baptêmes d’adultes . Elle était jusqu’à présent distribuée en six districts . Je viens d’en ajouter deux nouveaux , confiés à MM. Mathey et Nezeys afin de soulager d’autant les autres .
« M. Vivier qui est à la tête du district de Gothi a eu cette année une fort jolie moisson de 1,593 nouveaux chrétiens , ce qui lui a permis de fonder les nouvelles chrétientés de Yuan-phong , Vinh-quan , Tan-gian et Duong-thien , qui ont aujourd’hui chacune leur petite église où les néophytes se réunissent pour compléter leur instruction et réciter leurs prières . Ces différents postes ont l’avantage d’être situés à une petite distance de la chrétienté plus importante de Gothi , ce qui facilite les visites fréquentes et l’administration qu’on doit y faire. Nos deux orphelinats de filles et de garçons sont cette année plus prospères que jamais , à cause des nombreux enfants de païens amenés là par la misère générale du pays .
« En remontant plus haut dans la vallée , nous rencontrons le district de Dai-tu que M. Grangeon a tout transformé pendant l’année qu’il y a passée . Ce cher confrère s’étant vu obligé pour raison de santé de demander son changement , est aujourd’hui au séminaire de Lang-song où il enseigne la théologie . Je l’ai remplacé par M. Blais que j’avais heureusement sous la main . En arrivant dans ce district , M. Grangeon , succédant à un prêtre indigène infirme et impotent , trouva les choses dans un assez triste état . Trois cents chrétiens environ échappés à la persécution étaient dispersés dans différents hameaux , privés d’églises pour la plupart . Aujourd’hui nous y trouvons 1,344 chrétiens , dont 767 nouvellement convertis par notre confrère M. Grangeon et 166 baptisés tout dernièrement par son successeur .
« Ces 933 néophytes nous ont mis dans la nécessité de fonder les nouvelles chrétientés de Mi-Chi , Chanc-loc , Van-son , Xuan-yen et de rétablir sur un pied nouveau celles de Kien-dong , Au-duoc et autres . Il y a donc là aussi un progrès très considérable , dont nous avons lieu d’être satisfaits , et qui promet pour l’avenir de plus grands développements .
« En continuant notre route vers le nord , nous arrivons chez M. Hamon qui nous présente aussitôt sa carte accusant 337 baptêmes d’adultes . Il s’excuse d’être un peu en retard sur les autres confrères du Binh-dinh , mais promet de reprendre cette année sa revanche . Ce nouveau renfort de chrétiens n’a fait qu’augmenter le contingent des chrétientés déjà existantes . Là il n’y a pas eu de nouveaux postes fondés . Je voudrais pouvoir annoncer que l’église en pierre tendre , qu’il a résolu de construire coûte que coûte à Truong-doc , depuis plusieurs années , est aujourd’hui debout et prêtre à être inaugurée . Mais divers malheurs sont encore survenus et ont retardé la réalisation des projets et des espérances de notre confrère .
« La sous-préfecture de Bong-son qui termine la province de Binh-dinh était , avant l’époque des massacres , distribuée en quatre districts administrés par deux missionnaires et deux prêtres indigènes . Plus de 7,000 chrétiens étant tombés victimes de la persécution , M. Geffroy ne put à la fin des événements réunir que quelques centaines de malheureux qu’il tâcha de grouper dans plusieurs endroits . En voyant les tristes épaves de l’épouvantable sinistre qui avait désolé toute cette contrée plus que les autres peut-être , il était tout naturel de penser que d’ici à de longues années , ce faible noyau de chrétiens végéterait et demeurerait comme perdu au milieu d’une très nombreuse population païenne . Or , la rosée céleste est tombée abondante sur cette encore imprégnée du sang de tant de martyrs , et lui a donné tout à coup une fécondité surprenante , puisque aujourd’hui , après deux ans et demi à peine , nous avons la consolation d’y compter 2.100 chrétiens . Pour cette année , en effet , le P. Geffroy a déjà pu enregistrer 900 baptêmes d’adultes , et il m’annonce que ce n’est là que le commencement d’une moisson plus riche encore , car le mouvement de conversions s’étend chaque jour et se développe d’une manière surprenante dans diverses directions .
« C’est surtout dans mon district , m’écrit ce cher confrère , qu’on peut toucher du doigt la « vérité de cette parole : sanguis martyrum semen christianorum . Il n’y a que cinq ans , dans « les premiers jours du mois d’août , plus de 7,000 chrétiens furent massacrés dans cette seule « sous préfecture . Parmi eux , 2,000 appartenant au district de Gia-hien ayant pris la fuite , « pour essayer de gagner le port de Qui-nhon , furent cernés par une armée de rebelles au « moment où ils approchaient du chef-lieu de Bong-son , à 15 kilomètres environ de chez « eux. Ne pouvant plus ni avancer ni reculer , et ne voyant absolument aucun moyen de fuir , « lls se jetèrent à genoux pour recevoir une dernière absolution donnée par M. Dupont qui les « accompagnait , et présentèrent le cou à leurs bourreaux avec la plus grande résignation à la « sainte volonté de Dieu . Leurs corps baignés dans le sang couvrirent pendant deux jours la « route mandarinale depuis le haut de la colline de Doé-soi jusque vers le milieu de la petite « plaine de Gia-troc .
« Humainement parlant , n’était-on pas en droit de croire que les villages environnants , « qui avaient été témoins du drame terrible dans lequel cette légion de héros chrétiens avaient « trouvé la mort , éprouveraient les craintes les plus vives et une répugnance irrésistible à se « convertir ? Pourtant c’est tout le contraire qui se produit , puisque les païens de cette même « localité arrivent par centaines demander à se faire instruire et baptiser , sans se préoccuper « de ce qui pourra leur arriver un jour à eux-mêmes . Les chefs de village se convertirent les « premiers et entraînèrent les autres ; et ils ne sont pas encore baptisés , qu’ils sont déjà « remplis de zèle pour prêcher la religion autour d’eux . A quoi attribuer ce remarquable « mouvement de conversions , sinon à la grâce mystérieuse de Dieu et à la protection de nos « chers martyrs .
« Trois chrétientés nouvelles sont déjà fondées sur ce glorieux champ de bataille ou dans le « voisinage ; elles se nomment Hoi-duc , Au-duong , Tou-luong . Deux autres plus récentes « sont également en formation tout près de là . Sur la colline qui domine l’espace où furent « immolés nos 2,000 chrétiens, s’élève aujourd’hui une église dédiée à la Reine des martyrs et « surmontée d’une belle grande croix , en souvenir et en témoignage de la foi qu’ils ont « confessée si glorieusement. C’est le mons martyrum , le Montmartre de l’Annam , et si Dieu « nous conserve la paix , cette chrétienté promet de devenir une des plus florissantes de la « mission . »
« Fiat ! fiat ! ajouterons-nous . Daigne le Seigneur , le roi des martyrs , continuer à répandre ses divines faveurs sur ce cher district et lui accorder une fécondité de plus en plus prospère .
« Depuis quelques semaines M. Nézeys a reçu en partage cinq ou six chrétientés près des montagnes de Dong-qua , qui séparées désormais des autres districts du Bong-son , soulageront d’autant M. Geffroy , dont la charge était devenue par trop lourde .
« Deux autres districts de cette même province de Binh-dinh sont administrés par des prêtres indigènes , qui eux aussi ont droit à nos éloges , car ils ont obtenu un assez bon nombre de baptêmes d’adultes . L’un situé près du collège et de ma résidence , s’est augmenté de 542 nouveaux chrétiens . L’autre placé plus à l’ouest , au-dessus de la citadelle , en a eu pour sa part 192 .
« Descendons maintenant dans les provinces du sud , au Phu-yen , qui compte aujourd’hui une population chrétienne de 1,968 âmes , il y a eu aussi un progrès réel , malgré les obstacles sérieux que les deux confrères qui y travaillent ont rencontrés pendant l’année . Cette province en effet a eu des moments d’agitation , qui ont donné certaines inquiétudes . Plusieurs fois des bandes de rebelles se sont réunies et armées dans le dessein d’attaquer le peu de chrétiens qui y restent . Il ont même donné un commencement d’exécution à leur sinistre projet , en incendiant une église . Le calme s’est cependant rétabli peu à peu , on ne sait trop comment , car l’autorité s’en est très peu préoccupée .
« M. Lacassagne , que nous trouvons le premier à Mang-lang , ne m’ayant fourni aucun détail sur les faits intéressants de son district , je ne pourrai , à mon regret , dire que fort peu de choses . Ce cher confrère a baptisé avec son confrère indigène 196 adultes , son orphelinat s’est d’autre part considérablement augmenté , à cause des nombreux enfants que la misère des temps actuels a forcé les païens de vendre ou d’abandonner . La petite communauté des sœurs annamites qui a été rétablie l’année dernière dans cette paroisse de Mang-lang , a progressé de son côté et donne bon espoir pour l’avenir .
« M. Guitton va maintenant nous exposer le résumé de ses travaux pendant le cours de l’année : « j’ai bien des actions de grâces à rendre à la Providence qui m’a amené un nombre « de catéchumènes bien supérieur à celui des années précédentes . Le chiffre de 155 baptêmes « d’adultes n’est pas énorme , j’en conviens , et même il sonnerait bien faiblement vis-à-vis « du nombre qu’ont obtenu certains autres confrères . Mais pour la province de Phu-yen , que « Votre Grandeur sait opiniâtres et revêche quand il s’agit d’embrasser notre sainte religion , « je ne puis que me féliciter du succès obtenu cette fois .
« Il faut aussi tenir compte des points noirs , qui ont surgi à l’horizon , détruisant en « quelques jours tout le travail d’une année , et empêchant d’un seul coup le bien que j’étais « sur le point de faire . Sans l’alarme de juin j’aurais pu ,en effet , baptiser beaucoup de « catéchumènes qui avaient demandé à se faire instruire , et qui , effrayés de cette nouvelle « effervescence dans le pays , ont remis à plus tard , peut-être même pour toujours , le dessein « d’embrasser notre sainte religion . Malgré ces divers contretemps , je suis arrivé à avoir « quatre postes bien établis , ayant chacun une église bien convenable et bien suffisante . A « Phu-yen où je viens de m’installer dernièrement je construis une plus belle église qu’ailleurs « parce que là est le centre de mon district où je devrai séjourner plus longtemps , et parce que « cet endroit me paraît avoir plus d’avenir que les autres localités . Si j’avais eu un catéchiste « de plus , j’aurais pu fonder cette année deux nouveaux postes dans l’un desquels plus de 160 « personnes m’ont demandé à se convertir . »
« Depuis l’époque où M. Guitton m’écrivait cette lettre , j’ai pu satisfaire son désir , en lui envoyant un second catéchiste qui instruit en ce moment les catéchumènes de Doug-cam dont il est parlé ci-dessus .
« Quittons le Phu-yen et après avoir franchi le terrible col de Deo-cu , formant le cap Varela , allons trouver M. Auger , qui est toujours chargé de la province de Khanh-hoa . Le cher confrère me fait tout d’abord remarquer que le chiffre de ses chrétiens s’est élevé cette année à 1,614 au lieu de 1,389 qu’il avait accusé l’année dernière . C’est donc un accroissement de 225 chrétiens dont 150 néophytes .
«Ces 150 baptêmes d’adultes , m’écrit notre confrère , donnent bon espoir pour l’année qui « commence , car j’ai maintenant deux bons aides dans le pays MM. Garnier et Dauguet … « Parmi mes catéchumènes actuels , deux familles sont dans une condition de fortune et une « situation sociale qui , je l’espère , feront que leur exemple attirera , dans un avenir peu « éloigné, de nombreux imitateurs . A la tête de la première famille est un chef de canton très « à l’aise , que j’ai eu la consolation de baptiser en janvier dernier avec tous ses enfants . En « 1886 , lors de la répression de l’insurrection . M. Aymonier l’avait condamné à mort pour « avoir pris , hélas ! une part trop efficace aux massacres des chrétiens de Ninh-hoa . Son « repentir lui valut sa grâce et il obtint commutation de peine . Dès lors sa résolution de se « faire chrétien fut prise , et il a tenu parole …
« D’autre part la petite chrétienté de Gia , qui avait été anéantie en 1885 et que je n’avais « pu rétablir encore malgré mon grand désir , va , elle aussi , renaître , je l’espère , grâce à la « famille la plus riche de la contrée qui vient de se convertir à notre sainte religion . Plusieurs « autres familles ont imité ce bel exemple , et j’ai déjà un petit noyau de 45 fervents « néophytes auxquels viendront s’adjoindre d’autres qu’on est en train d’instruire en ce « moment . J’ai dédié cette chrétienté renaissante à Notre-Dame des Sept-Douleurs . »
« Le Binh-thuan situé à l’extrémité sud de la mission , est une province au moins deux fois aussi longue que les autres , mais moins peuplée relativement à sa grande superficie . La population chrétienne atteint cette année le chiffre de 2,185 dont 1, 060 dans la partie nord , le reste dans le sud . Voici du reste ce que m‘écrit M. Villaume :
« Cette année , Phanrang , où je me trouve , compte 1,060 chrétiens , tandis qu’avant les « événements il y en avait 1,300 . Le nombre des catéchumènes pour cette partie du Binh-« thuan, n’a été que de 173 , plus 67 dans la partie de Phan-thiet , ce qui fait 240 en tout . « J’espère beaucoup pour l’an prochain , parce que les travaux que j’ai entrepris comme « défrichement autour de la chrétienté où j’habite d’ordinaire , commencent à donner leurs « fruits . J’espère avoir sous peu groupés autour de moi 1,000 à 1,500 chrétiens . La nouvelle « chrétienté de Binh-qui a doublé , et il y a encore de nombreuses demandes de conversions . « J’ai l’intention d’en établir une autre sur la route de Nha-trang , au nord de celle de Lang-mun. »
« La vaste étendue de cette province , la longueur des chemins et la difficulté des communications du sud avec le nord , m’ont décidé à séparer de Phan-rang le district de Phan-thiet que je viens de confier tout récemment à M. Mériel . Quoique jeune encore , ce confrère réussira bien , je l’espère , d’autant plus qu’il a pour compagnon de travaux un prêtre indigène habitué à ce pays depuis un bon nombre d’années .
« Il nous faut maintenant remonter vers le nord et visiter un instant la province de Quang-ngai avant d’arriver à celle de Quang-nam où se trouve Tourane .
« Dans cette province de Quang-ngai nous trouvons deux missionnaires et deux prêtres indigènes qui se partagent une population chrétienne de 1,844 âmes dispersées dans les diverses sous-préfectures . M. Sudre qui habite la partie de Trung-son , commence par me faire remarquer avec modestie que cette province n’a pas une aussi belle part de moisson que les autres que nous venons de visiter . «… Cependant , ajoute-t-il , Votre grandeur observera « que le nombre de catéchumènes est cette année supérieur à celui de l’an dernier , et cela ne « manquera pas de lui faire plaisir , car je connais son désir de voir cette pauvre province qui « a souffert tout particulièrement et qui a vu le sang de ses enfants répandu avec tant « d’abondance … reprendre son essor comme les autres et se relever peu à peu de ses ruines . « Ma gerbe n’est pas grosse puisqu’elle ne se compose que de vingt baptêmes d’adultes ; deux « petites dizaines sont hélas ! bien peu de choses auprès des centaines et milliers obtenus par « d’autres confrères plus heureux ! Il faut bien se contenter de glaner péniblement quelques « rares épis quand la moisson laisse à désirer. Les païens qui m’entourent sont durâ cervice et « les dignitaires de villages font tout ce qu’ils peuvent pour s’opposer à l’œuvre des « conversions. J’espère cependant que la Sainte Vierge pour qui nos Annamites ont une « dévotion particulière , ouvrira les yeux de tant d’infidèles et leur donnera la force de briser « les chaînes qui les retiennent sous l’empire de Satan . »
« M. Gagnaire qui habite une contrée plus riche à Cu-va a eu plus de succès , puisqu’il a augmenté son petit troupeau de 70 nouveaux chrétiens. N’ayant pas reçu de lui les renseignements que j’attendais , je dois me contenter de dire ici que son district est en bonne voie d’amélioration . On y construit les églises dans les paroisses qui n’en avaient pas encore ; l’orphelinat ainsi que la maison des sœurs annamites , qui ont été rétablis dans ce district , voient leur personnel augmenter sensiblement . Les deux prêtres indigènes du Quang-nhai ont eu de leur côté 70 baptêmes d’adultes , ce qui fait un total de 180 pour la province .
« Nous touchons enfin au terme de notre course , puisque nous voici arrivés à la dernière province située à l’extrémité nord de la Mission .
« Le Quang-nam est divisé en trois districts : le premier plus au sud est confié à M. Durand, qui vient de s’y installer tout récemment après avoir quitté le Khanh-hoa , où il a fait ses premières armes . Quoique plein d’une sainte ardeur , il ne peut pas encore paraître avec avantage dans ce compte-rendu . Je pourrais pourtant déjà dire que ses premiers essais sont des coups de maître , puisqu’en si peu de temps il a si bien amélioré l’état de son district , et qu’il a commencé avec succès sa moisson d’âmes , dont il nous rendra compte l’année prochaine .
« M. Bruyère occupe toujours le centre de la province à Tra-kien au beau milieu de ses amis les lettrés . Il a eu pour sa part 99 baptêmes d’adultes , avec un léger effort de plus , il arrivait à la centaine , qui est un chiffre rond . « Dans le courant de cette année , m’écrit-il , « l’œuvre des catéchumènes a pris chez moi une certaine extension , oui , malgré mon « indignité, le bon Dieu a bien voulu se servir du petit savoyard pour agrandir sa vigne . Je « n’ai pu , je l’avoue , enregistrer des villages entiers comme au Binh-dinh , qui abandonnent « leurs idoles pour venir à notre sainte religion . Mais si je considère l’indifférence sinon la « haine des païens de mon entourage , les succès de cette année me paraissent consolants pour « l’avenir . Ce n’est encore hélas ! je le reconnais , qu’un grain de sénevé ; mais la bonne « Mère saura se servir des familles que je viens de convertir pour en amener d’autres dans le « giron de la Sainte Église . Ah ! si j’avais des fonds suffisants pour défricher les champs de « Tay-loc, les païens y arriveraient nombreux , et avant peu j’en ferais des chrétiens !
« Dans ce moment mon cœur saigne en voyant les villages païens reconstruire leurs « pagodes , qui avient été détruites pendant la guerre , tandis que le vrai Dieu n’a que « d’humbles chaumières pour recevoir les adorations de ses enfants . Autrefois Tra-kien avec « sa grande église en pierres pouvait lutter avec avantage , mais ce n’est plus qu’une vieille « relique menaçant ruine. Il faut à tout prix la réparer et l’agrandir … Mais où trouver les « fonds nécessaires ?… » La Mission ne m’oubliera pas et m’aidera de son mieux , pour que l’année prochaine on puisse donner d’intéressants détails sur sa nouvelle église .
« Nous montons en dernier lieu chez M. Maillard à Phu-thuong , le pays du thé de premier choix . Ce cher confrère nous offre pour le bouquet 250 baptêmes d’adultes . Il me raconte un fait très intéressant que je reproduis ici avec espoir de faire plaisir à ceux qui le liront .
« Un païen nommé Dao (mot qui signifie religion ) fut à l’époque des massacres de 1885 « pris par les rebelles , garrotté , mis à la cangue et conduit sans autre forme de procès jusqu’à « la sous-préfecture où il allait être mis à mort , quand il osa demander quel était le motif de « son arrestation et de sa condamnation . On lui répondit que se nommant Dao , il devait être « un partisan de cette religion prohibée par les lois du royaume . A cette nouvelle , il nia « formellement être chrétien , disant qu’il n’était pour rien dans le nom qu’il avait reçu de ses « parents . Le sous-préfet appela alors bon nombre de témoins qui affirmèrent de leur côté « que le prisonnier n’était pas chrétien , mais bien païen de la meilleure pâte . Il fut alors « relâché et rendu à sa famille qui déjà pleurait sa mort … Mais voici que , aussitôt le retour « des chrétiens dans leurs villages , le brave Dao tourmenté par un désir secret , vint trouver le « chef de la chrétienté de Tu-chan , et lui dire avec grande assurance que depuis qu’il avait « souffert pour la cause de la religion il avait résolu de se faire chrétien . Il tint parole , se « convertit sincèrement et fut baptisé avec toute sa famille composée d’une vingtaine de « personnes . Aujourd’hui ce néophyte n’a rien perdu de sa première ferveur . A son tour il « convertit d’autres païens , encourage les vieux chrétiens , fait d’abondantes aumônes aux « pauvres et donne à tous le bon exemple . Que le bon Dieu nous envoie souvent des « catéchumènes de cette taille . Les chrétiens du district s’améliorent de plus en plus et sont « très fidèles à faire le chemin de la croix et à assister régulièrement aux saluts du Saint-
« Sacrement . »
« M. Laurent est toujours aumônier de l’hôpital militaire ; il s’y dévoue au bien des pauvres soldats malades et à celui de la petite colonie française , qui augmente considérablement , à cause du développement progresif de la jeune ville et du port de Tourane.
« Après vous avoir exposé en détail l’état actuel de cette mission , vous connaissez le résultat de ses travaux et ses nombreux besoins . Je n’ai donc plus qu’à terminer par le refrain ordinaire et obligatoire : qui vult finem vult media . Envoyez-nous de bons missionnaires et beaucoup d’argent . »
<< Retour page précédente
|