| Année: |
1903 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Haut-Tonkin |
| Rédacteur: | Mgr Ramond |
III. — Haut-Tonkin
Population catholique 19.200
Baptêmes d’adultes 603
Conversion d’hérétique 1
Baptêmes d’enfants de païens 3.022
_____
« Au point de vue matériel, écrit Mgr Ramond, de tous les malheurs qui ont affligé le Tonkin, le plus terrible a été le typhon du 7 juin dernier. Il s’abattait avec une violence extrême sur les provinces de Thai-binh, Nam-dinh, Ha-noi, et venait expirer sur la province de Son-tay, où il occasionnait, dans le sud principalement, d’énormes dégâts. « Sept de mes « églises ou chapelles gisent à terre, m’écrit M. Duhamel, chargé du district de Vinh-loc ; « douze ont besoin de réparations ; mes catéchuménats sont renversés. Que de maisons « démolies ! Que de misères parmi le peuple ! »
« Malgré une si dure épreuve, la paroisse de Vinh-loc tient le premier rang dans l’œuvre des baptêmes d’enfants de païens : 528 de ces petits moribonds ont été ondoyés in articulo mortis. A ce beau chiffre il faut ajouter 68 baptêmes d’adultes récoltés dans de nouvelles chrétientés.
« Un fait extraordinaire a frappé tous les esprits, raconte M. Duhamel en terminant son « compte rendu. A Ben-thon, un pieux chrétien, nommé Giao-ba, recueille chez lui dans le « courant de l’année une vingtaine de petits païens moribonds, les soigne avec tendresse, « enterre à ses frais ceux que la mort ravit et élève avec ses propres enfants les rares « survivants. En dehors de cette occupation si méritoire, Giao-ba parcourt les villages voisins « pour distribuer des remèdes et sauver des âmes ; le soir, il enseigne le catéchisme aux « chrétiens. Or, le typhon du 7 juin a tout renversé dans le village ; seule, la maison de Giao-« ba, peu solide et exposée à tous les vents, n’a rien eu à souffrir : chrétiens et païens ont vu là « avec raison une protection spéciale de la Providence. Les nombreux enfants que le zélé « baptiseur a envoyés au ciel n’ont pas oublié la demeure qui fut pour eux le vestibule du « paradis ; ils sont venus la consolider et chaque colonne de l’édifice avait sans doute un de « ces petits anges pour la soutenir. »
« L’hôpital indigène de Son-tay continue son œuvre bienfaisante sous la direction de M. Robert, si bien secondé par le dévouement des Sœurs de Saint-Paul de Chartres. Cent douze adultes y ont été régénérés. Beaucoup d’entre eux sont partis pour un monde meilleur.
« Avant de quitter cette province, offrons nos vœux de prospérité à la jeune chrétienté de Phu-nghia, qui a coûté tant de labeurs. Elle compte 20 adultes devenus enfants de Dieu, la veille de la Pentecôte. Puissent-ils être une semence féconde, croître et grandir sous la protection du Bienheureux Cornay, qui a traversé ce village, porté dans une cage, en se rendant au martyre ! Déjà plusieurs localités voisines montrent d’excellentes dispositions et le nombre des catéchumènes s’élève à près de 100.
« On rencontre parfois des personnes instruites élevées dans le paganisme, qui sont réellement de bonne foi. En voici un exemple : M. Hue se trouvant à Phu-nghia, ne fut pas peu surpris d’entendre frapper à sa porte au milieu de la nuit. Un homme d’une taille colossale, aux traits allongés, portant sur sa figure les marques d’une grande austérité, se présente devant lui, et d’une voix caverneuse et sombre : « Père, dit-il, j’étudie votre religion « depuis quelque temps, et je ne puis plus douter qu’elle ne soit la seule vraie ; je suis bonze « depuis mon enfance, mais je veux devenir et mourir chrétien. » Le missionnaire le reçoit avec bonté, lui explique quelques points de doctrine, puis le renvoie en l’exhortant à persévérer. « Dans trois mois, répond le bonze, en se retirant, après avoir mis ordre à mes « affaires, je quitte la pagode, et j’abandonne tout pour vous suivre. » Ce vieillard de soixante-dix ans était en même temps maître d’école et s’était acquis, à ce titre, une grande influence dans tout le pays. Les trois mois n’étaient pas écoulés qu’une maladie venait le saisir. Il fait appeler aussitôt le catéchiste voisin et lui demande avec instance le baptême, se déclarant prêt à tous les sacrifices qu’on exigerait de lui. Après une instruction complémentaire, la grâce qu’il sollicite lui est accordée. Son courage ne faiblit pas devant la persécution. Sa conversion excita naturellement la rage des autres bonzes qui perdaient en lui un de leurs chefs. Ils accoururent nombreux, lui reprochèrent sa trahison et le menacèrent de tous les malheurs : mais leurs efforts pour le ramener au culte des idoles furent inutiles. Le néophyte, encouragé par le catéchiste qui continuait à le visiter, persévéra dans les plus beaux sentiments de foi jusqu’à son dernier soupir.
« Autour de Hung-hoa, nous avons fondé cinq nouvelles chrétientés, qui ont donné 60 baptêmes d’adultes et 60 admissions au catéchuménat. Toutes ces conversions sont sérieuses ; elles ont été obtenues sans procès et sans aucune des difficultés que l’on rencontre si souvent ailleurs.
« M. Chatellier, chargé du district de Yen-tap, a baptisé 26 adultes ; mais là ne s’est pas bornée l’ardeur de son zèle. Il avait à cœur de construire à Chieu-ung une belle église digne de posséder les reliques du Bienheureux Cornay. Secondé par les amis et les parents du Bienheureux, notre confrère a vu l’édifice s’élever rapidement sous la direction de M. Méchet qui était l’architecte. La bénédiction du nouveau sanctuaire a eu lieu le 3 mai en présence de plusieurs missionnaires, des représentants de l’autorité française et de nombreux fidèles.
« Je crois utile de mentionner ici un fait, au moins extraordinaire, dont je fus le témoin le jour de la reconnaissance des reliques de notre Bienheureux. Je m’étais rendu à Chieu-ung avec quelques missionnaires pour procéder à cet acte canonique. Toutes les prescriptions de la sainte Église ayant été scrupuleusement observées, j’ordonnai d’ouvrir le tombeau qui renfermait les précieux ossements. Les briques qui recouvraient le cercueil furent promptement enlevées ; mais, ô douleur ! Nous aperçûmes alors une quantité innombrable de fourmis blanches qui avaient rongé le premier cercueil en bois. Elles avaient pénétré dans le cercueil en terre cuite qui contenait la cassette dans laquelle se trouvaient les reliques. Cette cassette en bois incorruptible serait-elle du moins intacte ? Non : je ne sais par quelle fente les fourmis blanches avaient pu s’introduire, mais elles étaient là en grand nombre, remplissant le coton qui entourait notre trésor. Nous étions consternés. Je saisis avec émotion l’enveloppe de soie rouge qui renfermait les ossements du martyr, et, ô merveille ! Les ossements étaient dans un état de conservation parfaite : la soie elle-même avait été respectée. Custodit Dominus omnia ossa eorum. C’était un vrai prodige, car l’expérience prouve, et Mgr Gendreau a été plusieurs fois témoin du fait, que ces terribles insectes ne respectent d’ordinaire ni la soie ni les ossements.
« En quittant le district de Yen-tap et en nous dirigeant vers le nord-ouest, nous rencontrons Yen-bai, qui, dans deux mois, sera relié par le chemin de fer à Hanoi, capitale du Tonkin. Les ouvriers sont venus nombreux du Delta, pour la construction de cette ligne qui doit atteindre Lao-kay, puis Yun-nan-sen et de là s’enfoncer encore plus avant à l’intérieur de la Chine. Mais la maladie trouve facilement sa proie parmi ces travailleurs qui dépensent leurs forces en pleine forêt dans un pays malsain. Un hôpital s’imposait. Nous construisîmes à la hâte une vaste maison qui contenait quarante lits. Grâce au dévouement de M. Blondel et de M. Méchet, nous y avons recueilli 72 baptêmes, presque tous in articulo mortis, et procuré les secours de la religion à de nombreux chrétiens.
« A l’ouest de Yen-bai, au vingt-quatrième kilomètre, nous trouvons M. Girod, doyen d’âge de notre mission, qui, pour fêter ses noces d’argent, a offert à saint Joseph une magnifique église. Je me suis rendu avec bonheur à la gracieuse invitation qui m’avait été faite d’aller la bénir le 23 septembre dernier. Nous étions neuf confrères réunis, tous heureux d’exprimer à M. Girod nos vœux et nos félicitations. De tout cœur nous lui avons dit : Ad multos annos ; et je lui ai donné ma meilleure bénédiction pour lui et sa pieuse famille. Laissons-le raconter lui-même la fondation du poste de Phu-yen- binh : « Voilà dix-huit mois « que j’ai quitté Lao-kay, et que Votre Grandeur m’a chargé de fonder un nouveau poste à « Phu-yen-binh sur le Song-chay, entre Yen-bai et Tuyen-quang. Il y avait là déjà une « trentaine de chrétiens plus ou moins à gros grain, gens originaires du delta, qui sont venus « chercher leur vie dans la haute région. Sur la rivière circulent aussi quelques chrétiens, « marchands de bois, qui remontent parfois jusqu’à Luc-an-chau, à 47 kilomètres en amont de « Phu-yen-binh. De plus, cette sous-préfecture de la province de Tuyen-quang est un poste « militaire occupé tantôt par des troupes européennes, tantôt par des tirailleurs tonkinois. En « escomptant le reflux prochain du trop-plein de la population du Delta vers la haute région, « on peut espérer que Phu-yen-binh deviendra, d’ici quelques années, un centre assez « important. Aussi, dès mon arrivée, j’avais conçu le projet de remplacer la pauvre petite « chapelle que j’y avais autrefois construite par une église convenable placée sous le vocable « du glorieux saint Joseph. Grâce à la protection de ce grand saint, mon projet est exécuté. « Malgré bien des difficultés pour l’acquisition du terrain, malgré le diable et ceux de son « train conjurés pour me faire quitter la place, la croix est arborée au sommet du clocher. « Maintenant, Monseigneur, il me reste à vous dire où j’en suis dans la construction de « l’église spirituelle qui, malheureusement, s’élève moins vite que l’église en briques et en « pierres. Cependant j’ai glané, j’allais dire « braconné », plusieurs baptêmes d’enfants de « païens in articulo mortis, et d’adultes malades dont la plupart sont morts ; en tout une « vingtaine. En outre, j’aurai le bonheur de régénérer 10 nouveaux chrétiens très « prochainement.
« La population n’est pas dense dans la région de Phu-yen-binh. A part le chef-lieu de la « sous-préfecture et quelques villages environnants, les agglomérations de maisons sont rares. « Les indigènes n’ont qu’une croyance bien caractérisée la peur du diable ; mais, hélas ! « uniquement pour le mal que le démon peut faire à leur corps. Quant à leur âme, ils n’y « songent point.
« Depuis qu’ils voient l’église de Saint-Joseph gracieusement assise au milieu du cirque « boisé de Phu-yen-binh, les gens du pays paraissent beaucoup mieux disposés. Au mois de « mai, plus de 80 païens sont venus volontairement donner un coup de main à mes ouvriers, « pour monter les grosses pièces de la charpente de l’église ; heureux, disaient-ils, de « travailler pour « Notre-Dame », ce qui ne les a pas empêchés d’avaler presque tout cru le « buffle d’honneur que je leur ai offert. Oh ! Ces braves Annamites, ce qu’il y a de paresseux « chez eux, ce n’est certainement pas l’estomac. Mon Dieu, donnez-leur donc faim de la « vérité et de la justice ! »
~~~~~~~
<< Retour page précédente
|