Présentation Recherche Photothèque Liens Informations Formulaire de contacts Plan du site
 
Rapport annuel des évêques

Année: 1903
Pays: Vietnam
Mission: Tonkin occidental
Rédacteur:Mgr Gendreau

CHAPITRE V
___



GROUPE DES MISSIONS DU TONKIN

~~~~~~~


I. — Tonkin occidental


Population catholique 132.530
Baptêmes d’adultes 1.239
Baptêmes d’enfants de païens 21.186
____


I.  « Vous connaissez déjà le désastre qui vient de frapper notre mission du Tonkin occidental, écrit Mgr Gendreau. Il est vrai que les typhons (sortes de cyclones) sont à peu près périodiques au Tonkin, et il ne se passe guère d’année sans qu’une zone, plus ou moins étendue, n’ait à souffrir de ces terribles ouragans ; mais celui du 7 juin dernier s’est signalé par une violence et des ravages jusqu’alors inouïs.
« Pendant la journée, nous avions bien remarqué à Hanoï qu’il faisait ce que les Annamites appellent « un temps de typhon » : ciel chargé de nuages, vent du nord soufflant en rafales et augmentant graduellement d’intensité.
« Rien pourtant ne présageait les malheurs qui allaient fondre sur nous. Nous ignorions alors que, depuis le matin, l’ouragan, parti des bords du littoral en suivant le fleuve Rouge, promenait sa rage à travers les provinces de Thai-binh, Nam-dinh et Phu-ly, pour venir enfin s’abattre, vers les huit heures du soir, sur la capitale du Tonkin qu’il bouleversait de fond en comble.
« La population de Hanoï a passé toute la nuit dans des transes mortelles. Les mugissements du vent, que l’on entendait accourir de loin comme les vagues d’une mer en furie, le crépitement de la pluie torrentielle qui battait les vitres et inondait les planchers, le fracas des charpentes qui s’effondraient et des arbres qui s’abattaient sur le sol, tous ces bruits mêlés et confondus faisaient frissonner. Beaucoup de personnes, en temps ordinaire trop oublieuses de leur salut, ont avoué qu’elles s’étaient recommandées au bon Dieu par un signe de croix ou un acte de contrition.
« Le lendemain, la tempête était apaisée, mais Hanoï offrait un spectacle lamentable ; on eût dit une ville bombardée et saccagée par l’ennemi. Les rues étaient jonchées de débris de toute sorte : troncs d’arbres, poteaux télégraphiques tordus et brisés, plaques de tôle, briques, tuiles gisant à terre, toitures de maisons disloquées, pans de mur écroulés. Les constructions européennes, plus élevées et plus exposées au vent, avaient aussi plus souffert, que les constructions indigènes. Je parle des maisons en maçonnerie, car pour les paillotes, plus une seule n’était debout.
« Sauf la cathédrale, heureusement épargnée, les établissments religieux : couvent des Carmélites, écoles des Frères et des Sœurs, hôpital indigène, ont subi, comme les établissements de la mission, d’énormes dégâts.
« En présence des ruines que j’avais sous les yeux, je me demandais avec angoisse quel avait été le sort de nos districts et de nos communautés de Hoang-nguyen et de Ke-so. Deux jours durant, aucune nouvelle ; le télégraphe, la voie ferrée, obstruée par trois trains qui avaient déraillé, ne fonctionnaient plus. On savait que Nam-dinh avait subi le même sort que Hanoï : c’était à peu près tout.. Enfin les lettres arrivent, vrais cris de désolation et de détresse : « Récoltes perdues, églises, résidences démolies ; le tiers, la moitié, les trois quarts « des maisons renversées. Demandons secours. » Voilà quelle était la situation dans les « paroisses avoisinant le fleuve Rouge, en particulier chez MM. Chalve, Guinand et Aubert.
« Les districts plus rapprochés des montagnes avaient été un peu épargnés ; mais, à part Lac-tho, tous gardaient de nombreuses traces du passage de l’ouragan.
« Notre compte rendu de 1900 avait raconté les efforts et les sacrifices de nos chrétiens pour changer en églises et chapelles dignes de ce nom, les pauvres cases servant aux cérémonies du culte. Plusieurs des nouvelles constructions étaient gracieuses, élégantes ; les Annamites en parlaient avec admiration. Depuis que le chemin de fer traverse notre vicariat de Hanoï jusqu’à Ninh-binh, on était heureux d’apercevoir çà et là de sveltes façades blanches, étalant à tous les regards la croix rédemptrice qu’il nous avait fallu tenir cachée si longtemps.
« Hélas ! ces façades, ces croix ont été abattues par le typhon : quand les reverrons-nous ?
« L’une de nos plus grandes tristesses a été l’effondrement de la vaste et belle église de Mac-xa-thuong, entièrement bâtie en briques, qui a écrasé, dans sa chute, deux jeunes gens réfugiés sous l’autel. Commencée il y a quatre ans, par le regretté M. Pralong, cette église était presque terminée : elle avait coûté près de 20.000. francs. Les néophytes de Mac-thuong en étaient justement fiers et cette catastrophe les consterna. Oubliant leurs infortunes personnelles, ils restaient devant les décombres, interdits, sanglotant. Mais ils se ressaisirent vite et, peu de jours après, ils déclaraient à leur curé qu’ils étaient résolus, coûte que coûte, à relever l’édifice. Dieu veuille leur en fournir les moyens !
« Au milieu de tant de malheurs, une consolation nous reste : si les pertes matérielles sont immenses, nous n’avons eu à déplorer que la mort des deux jeunes gens de Mac-thuong et de quelques pêcheurs noyés sur le fleuve : en tout vingt-cinq victimes, alors que, dans le vicariat voisin, les RR. PP. Dominicains en comptent plusieurs milliers. Que Notre-Seigneur en soit remercié et béni !

II.  « A la suite de ce terrible typhon, il a fallu interrompre les travaux du ministère pour courir au plus pressé. Plusieurs groupes de catéchumènes se préparaient au baptême ; nons avons dû, à cause du désarroi général des esprits, en différer la cérémonie, et c’est là une des principales raisons de la baisse que vous remarquerez dans le chiffre des baptêmes d’adultes.
« A celle-là s’en ajoute une autre : la prudence que nous imposent les circonstances actuelles. Aussi avons-nous tâché de suppléer à la conquête des âmes par leur sanctification, en propageant de plus en plus la dévotion au Sacré-Cœur et à la sainte Eucharistie. Nous avons établi l’exposition du Saint-Sacrement, le premier vendredi du mois, et l’adoration pour tous les dimanches de l’année ; car, grâce à Dieu, nos paroisses, sauf quatre en train de réparer leurs églises, possèdent maintenant la sainte Réserve ; quelques-unes même, non seulement dans le chef-lieu du district, mais encore dans les annexes.
« Le dimanche 1er mars, jour adopté ici pour célébrer le jubilé de Léon XIII, j’avais prescrit l’exposition du Saint-Sacrement dans toute la mission. La fête a été particulièrement brillante à Hanoï, où une très belle illumination a clôturé la journée. D’ailleurs, la paroisse de la capitale se distingue par une remarquable assiduité à fréquenter les sacrements. Le compte rendu de M. Dronet accuse 20.000 confessions et 29.640 communions. Le premier vendredi du mois, il y a toujours affluence à la sainte Table et l’exposition du Saint-Sacrement attire sensiblement plus de français.
« De son côté, M. Aubert raconte la mort d’une jeune fille qui édifiait la chrétienté de Phung-khoang par sa ferveur envers l’Eucharistie.
« Ses parents avaient élevé, auprès de leur maison, une sorte de petite tourelle rustique. « C’est là qu’Anna travaillait ; elle y passait presque toutes ses journées. Comme sa mère lui « demandait pourquoi elle tenait tant à cette chambrette exposée aux rayons du soleil, elle lui « fit cette confidence : Là-haut mère, j’aperçois l’église où réside Notre-Seigneur ; ainsi, je ne « puis être longtemps sans penser à Lui. » Après ses communions, elle paraissait transfigurée « et sur son visage se reflétait l’ardeur qui consumait son cœur. Un jour que je l’interrogeais « sur ce qu’elle éprouvait dans ces moments-là : « Oh ! Père », s’écria-t-elle, et sa voix se « noya dans les sanglots.
« Atteinte d’une maladie qui semblait pourtant assez bénigne, elle me dit : « Je vais mourir « et j’en suis très heureuse.  Prends garde, ma fille, lui répliquai-je, c’est peut-être une « illusion du démon pour te faire tomber dans l’orgueil.  Oh ! non, répondit-elle, en souriant, « cette fois-ci je suis sûre de mourir et je m’en réjouis beaucoup, beaucoup ; je n’aurai plus à « craindre d’offenser le bon Jésus et je pourrai lui rendre mon corps et mon âme tels « qu’Il « me les a faits. » Elle les lui rendit trois jours après. »
« Dans ma tournée du mois de mars, j’ai rencontré un bon vieillard, nommé Ly-tram, que toute la paroisse de Chan-ninh honorait et vénérait. Il 1e méritait sous tous rapports. Je le connaissais depuis longtemps. Lors de la grande persécution de Tu-duc, il avait été arrêté comme notable chrétien, avec son père, et jeté dans les cachots de Nam-dinh. Malgré les cruelles tortures qu’on leur fit subir, les deux prisonniers refusèrent constamment de renier leur foi et furent condamnés à l’exil.
« Ly-tram, rendu à la liberté en 1862, n’a cessé de donner les exemples les plus édifiants à sa famille et à la chrétienté de Nghia-le, sa patrie. Depuis de longues années, il pratiquait la communion fréquente et même, dans ces derniers temps, ce vieillard de quatre-vingts ans s’imposait, chaque dimanche, une heure de marche à travers des sentiers boueux, pour assister à la messe et communier. Quand on établit la confrérie du Saint-Sacrement dans la paroisse, il fut choisi à l’unanimité pour en être le chef.
« Sa piété lui avait inspiré le projet de consacrer sa fortune, d’ailleurs assez modeste, à doter son village d’une belle église en maçonnerie. Cette église, la plus remarquable de la contrée, venait d’être inaugurée, à la grande joie de Ly-tram, lorsque est survenu le typhon du 7 juin qui l’a, hélas ! ruinée comme tant d’autres. Un mois plus tard, Ly-tram, frappé au cœur, s’éteignait doucement. Se sentant mourir, il prit son chapelet pour le réciter une dernière fois, puis le passa autour de son cou, fit le signe de la croix et rendit le dernier soupir.

III.  « Au cours de cette année, j’ai créé deux paroisses et je vais en ériger deux autres sous peu. Cette multiplication des centres religieux, exigeant un personnel plus nombreux, nous oblige à augmenter l’effectif de nos séminaires de Keso et de Hoang-nguyen. Les généreuses associées de l’institut Saint-Pierre, si dévouées à l’œuvre du clergé indigène, ont bien voulu venir à notre aide pour le grand séminaire.
« La question était plus compliquée à Hoang-nguyen, où il fallait, de toute nécessité, agrandir les locaux. Nous avons commencé les travaux l’an dernier et, à la rentrée, trois classes d’environ soixante mètres chacune étaient déjà installées, ce qui nous a permis d’admettre, en sixième, 58 élèves. Nous les avons répartis en deux divisions ayant chacune, pour la facilité de la surveillance et des études, son professeur spécial. Le reste de l’établissement recevra peu à peu la même transformation, à mesure que la Providence daignera nous envoyer des ressources.
« Un hôpital indigène a été récemment ouvert à Keso. Bien qu’il soit encore inachevé, les malades y abondent déjà. Les trois Sœurs se Saint-Paul qui le desservent avec un admirable dévouement, sont surchargées de besogne ; mais, loin de se plaindre, elles se réjouissent de cette affluence de malades, comme d’ailleurs, les Sœurs de l’hôpital indigène de Hanoï, dont les salles, qu’elles ont beau élargir, ne désemplissent pas. Ces œuvres de bienfaisance jouissent de la sympathie générale et les païens sont les plus empressés à en profiter.

IV.  « Que les temps sont changés et quel contraste entre la situation actuelle et celle d’avant 1873 ! En présence de ce qu’ils ont sous les yeux, les vieux missionnaires ont besoin d’un effort de mémoire pour revivre ce passé qui leur semble si éloigné.
« Alors la liberté religieuse existait en théorie, mais les catholiques, traités en parias, méprisés des païens, s’entendaient couramment jeter à la figure les injures de « ta-dao » (religion perverse) de « quan-dato » (racailles de chrétiens). Les charges publiques leur étaient fermées presque partout. Quant aux missionnaires, il leur était défendu de changer de résidence sans prévenir les mandarins. On contrôlait leurs allées et venues, absolument comme s’ils eussent été des libérés de bagne, placés sous la surveillance de la police.
« Que d’avanies il fallait essuyer sans résister ni se plaindre !
« A partirde l’expédition Garnier, cet état de choses se modifia à notre avantage et, plus le prestige de la France s’affirme aux yeux des populations, plus la religion s’impose à leur respect. Les notables et les autorités locales, au lieu de s’écarter des chrétiens, se rapprochent d’eux, recherchent leur amitié et tâchent d’obtenir, aux heures troublées, l’appui des missionnaires.
« Je me souviens qu’à notre arrivée à Keso, en septembre 1873, le sous-préfet de l’endroit se présenta avec une nombreuse escorte et, du ton le plus impératif, ordonna qu’on lui amenât les nouveaux missionnaires et leurs malles ! Dans l’entrevue, il avait pris place à côté de Mgr Puginier, sur la même estrade et parlait très haut, s’imaginant faire peur. Or, moins de trois mois après, il accourait se jeter aux pieds de Monseigneur et implorait sa protection, restant à genoux devant lui sans même accepter la natte qu’on lui offrait.
« Le début des conversions par groupes coïncida avec la nomination d’un consul français à Hanoï en 1876. Le mouvement se développa rapidement. La suite est connue, mais qui offrait affirmer que les résultats eussent été aussi brillants sans la présence des Français au Tonkin ?
« Entre temps, l’aspect du pays se transformait peu à peu. Les industries nouvelles surgissaient çà et là ; les transactions, autrefois nulles, étaient facilitées par les bateaux à vapeur, et le sont encore davantage aujourd’hui par le réseau de voies ferrées qui sillonnent déjà tout leTonkin, et relieront bientôt le port de Haiphong avec le Kouang-si et le Yun-nan, au nord ; et, au sud, avec la province de Vinh, dans le Tonkin méridional.
« Il existe, je ne l’ignore pas, des ombres à ce tableau ; certaines mesures politiques ou administratives pourraient, peut-être, offrir matière à la critique. Mais, à notre point de vue particulier, je veux dire au point de vue religieux, nous avons le devoir de reconnaître que le drapeau de la France nous a aplani la route et assuré la liberté.
« Puisse ce bien si précieux ne jamais nous être retiré ! »





~~~~~~~




<< Retour page précédente



© Mepasie (missions étrangères de Paris en Asie) - Toutes les archives disponibles dans 15 pays : Birmanie, Cambodge, Chine, Corée du Nord, Corée du Sud, France, Inde, Indonésie, Japon, Laos, Malaisie, Singapour, Taiwan, Thaïlande, Vietnam