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Rapport annuel des évêques

Année: 1903
Pays: Vietnam
Mission: Tonkin maritime
Rédacteur:Mgr Marcou

IV. — Tonkin maritime


Population catholique 81.836
Baptêmes d’adultes 863
Baptêmes d’enfants de païens 5.240
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« Le fait le plus saillant de cet exercice, écrit Mgr Marcou, a été l’érection, dans la plupart des paroisses, de la confrérie du Très-Saint-Sacrement.
« Dociles à la voix de Léon XIII, demandant, en sa belle encyclique sur l’Eucharistie, l’érection ou la restauration de cette confrérie dans les centres chrétiens, les Annamites s’y sont fait agréger en grand nombre ; et, comme un article du règlement conseille à tous les membres la communion mensuelle, il en est résulté, dans plusieurs paroisses, un accroissement de vie à surnaturelle qui attirera certainement l’abondance des grâces divines sur toutes les œuvres de la mission.
« Avec nos joies, nous avons eu aussi nos tristesses. Le typhon du 7 juin, si désastreux pour le Tonkin central, où les victimes se comptent par milliers, n’a causé ici la mort que d’une dizaine de chrétiens ; mais les dommages matériels ont été considérables. Une grande partie de la récolte du cinquième mois était encore sur pied : l’ouragan a brisé les épis, fait tomber les grains, et les trois quarts de la récolte ont été perdus. Par suite du typhon, le prix du riz s’est élevé rapidement et nous avons constaté, non sans regret, que nous étions dans l’impossibilité d’assurer l’approvisionnement de nos établissements communs. Il a donc fallu congédier une partie des élèves de notre petit séminaire et diminuer le personnel de quelques cures.
« Plusieurs de nos confrères ont eu leur santé si gravement atteinte que sept d’entre eux ont dû quitter leur poste et se rendre à Béthanie. Grâce au régime fortifiant du sanatorium et aux bons soins de M. Marie, il se sont rétablis assez rapidement et ont pu reprendre le cours de leurs travaux. D’autres missionnaires, sans être malades au point d’être obligés de quitter leur poste, n’ont cependant pas joui d’une santé parfaite. Cet ensemble de circonstances explique comment nous n’avons pas obtenu, dans plusieurs stations, les résultats que nous pouvions légitimement espérer.

Dans les districts de la région annamite, l’administration des diverses chrétientés a été faite régulièrement, et le nombre total des communions (215.036) est un témoignage éloquent de la somme de travail fournie par nos confrères et le clergé indigène.
M. Barbier raconte deux faits assez extraordinaires qui se sont passés dans son district :
« Un païen, ancien maire d’un village mi-chrétien, mi-païen, avait deux femmes, dont « l’une mourut il y a deux ans. Depuis lors, cet homme ne pouvait pas dormir tranquille : « l’âme de sa femme défunte venait, dit-il, le réveiller chaque nuit. Tous les sorciers des « environs, mobilisés pour la circonstance, ne lui furent d’aucun secours. Le brave homme « finit par où il aurait dû commencer ; il chercha la paix dans le christianisme. Il se mit à « l’étude, avec d’autant plus d’ardeur qu’il soupirait davantage après le repos. Son instruction « terminée, il reçut le baptême ; du coup, cessèrent toutes les diableries et l’âme de la défunte « ne reparut plus, laissant le néophyte heureux, tranquille. Si le démon ne nous jouait que de « ces tours-là, nous ne nous en plaindrions pas ! Mais lui ou ses suppôts ont bien d’autres « cordes à leur arc ; témoin le fait suivant :
« Il y a trois ans, un païen du village de Yen-ra vint trouver le vicaire de la paroisse et « demanda à se convertir parce que, disait-il, la religion catholique est la seule qui mène au « parfait bonheur dans l’autre monde. Il se convertit, en effet, et de tout cœur ; sa femme et « ses enfants l’imitèrent. Une fois chrétien, il avait dû rompre avec toutes les cérémonies « superstitieuses et ses compatriotes, tous païens, lui en gardaient rancune. Un jour, il vint me « dire qu’il avait de nombreux ennemis dans son village et qu’il les craignait beaucoup...
« Je l’encourageai de mon mieux et pour lui attirer les sympathies de ses voisins, j’allai « vacciner tous les enfants de l’endroit. Rien n’y fit. Quelques jours après ma visite, martyr « inconnu, il mourut empoisonné. »

« C’est la loi de toutes les œuvres agréables à Dieu de passer d’abord par l’épreuve avant d’arriver au succès. Ceux de nos confrères qui évangélisent les peuplades du Chau-lao en ont fait, cette année, la dure expérience.
« Les nombreux chrétiens du Chau-hoa, baptisés en 1880 et les années suivantes par M. Fiot et nos autres confrères, n’avaient pas osé, depuis 1890, appeler le missionnaire chez eux. La crainte de Ba-tho, le chef redouté de ce vaste territoire, n’explique que trop leur conduite. Ba-tho, en effet, est toujours l’ennemi acharné du nom chrétien : dès qu’il a connaissance de quelque velléité de conversion parmi ses sujets, il mande le coupable et lui donne le choix : rester païen, ou l’exil... Si encore le malheureux avait la faculté, en s’exilant, d’emmener ses bestiaux et d’emporter sa provision de riz ; mais non, s’il quitte le pays, il doit partir les mains vides, c’est-à-dire aller mourir de faim ailleurs.
« Dans de pareilles conditions, on conçoit que des néophytes, nés d’hier à la vie chrétienne, se résignent à renvoyer leur conversion à des temps meilleurs. Cependant, cette année, les choses semblent vouloir changer de face.
« M. Rey a reçu des délégations de plusieurs villages chrétiens, le conjurant de venir les visiter afin de les préparer à la réception des sacrements, dont ils sont privés depuis si longtemps. Peut-être y a-t-il aussi chez quelques-uns d’entre eux le secret espoir de voir diminuer leur infortune, car Ba-tho leur rend la vie dure depuis un certain temps. Notre confrère n’attendait que cette démarche. Il part aussitôt et constate avec joie, dans le premier village qu’il visite, les bonnes dispositions des chrétiens. Mais sa joie n’allait pas sans quelques inquiétudes. Qu’allait faire Ba-tho, devant cette sorte de referendum populaire, car ces demandes se multipliaient de jour en jour ? Accepterait-il le fait accompli ? Laisserait-il les chrétiens tranquilles ? C’eût été bien mal connaître l’individu que de le supposer.
« M. Rey, dans l’espoir d’éviter toute vexation aux villages qu’il visiterait, écrivit à Ba-tho une lettre pleine de déférence pour l’informer de son voyage. Mal lui en prit, car Ba-tho expédia aussitôt des émissaires dans les villages qu’il soupçonnait vouloir se convertir. Le chef de la tribu de Muong-khiet qui, le premier, avait offert l’hospitalité au missionnaire, fut arrêté, amené à Ba-tho et frappé de trente coups de rotin : d’autres individus furent punis, mis à l’amende ou simplement menacés, suivant leur degré de culpabilité présumée ou suivant le caprice des gens de Ba-tho. Enfin, pour mettre le comble à ces exécutions isolées, ce persécuteur forcené donnait l’ordre à tous ses sujets d’abandonner leurs habitations dès que le missionnaire paraîtrait chez eux, et de n’y revenir qu’après son départ.
« Quel ne fut pas l’étonnement de notre confrère, qui ignorait d’abord ces menées, de voir fuir devant lui ou lui tourner ostensiblement le dos en public des gens qui, quelques jours auparavant, l’avaient supplié de venir les visiter. Mais il eut vite l’explication de ce revirement purement extérieur, en apprenant ce qu’avait fait Ba-tho.
L’ordre donné aux habitants d’abandonner leurs maisons et de se sauver dans la forêt, dès que le missionnaire apparaîtrait, avait d’abord pour but de décourager le missionnaire, c’est du moins ce qu’espérait Ba-tho, et de l’empêcher de revenir. Ensuite, et c’est bien ici qu’apparaît dans tout son éclat la fourberie de Ba-tho, ce triste personnage profitait de la circonstance pour adresser une requête aux mandarins, et aussi sans doute au résident français chef de la province, dans laquelle il exposait hypocritement qu’un missionnaire avait pénétré sur son territoire, que les populations, effrayées, fuyaient à son approche, qu’il ne savait comment ramener le calme, etc., etc. Il terminait sa supplique en priant les mandarins d’empêcher le missionnaire d’aller ainsi inquiéter de pauvres gens qui n’avaient aucun besoin de ses services.
« Pendant que cette requête était déposée au chef-lieu de la province, quelques chrétiens, effrayés des menaces de Ba-tho, abandonnèrent, en effet, leurs habitations à l’arrivée du missionnaire, mais ils revinrent bientôt en cachette voir le Père, et lui firent savoir que s’ils se tenaient éloignés de lui, c’était par ordre et pour éviter de grands malheurs. Notre confrère les engagea fortement à rester ou à revenir chez eux, leur expliquant comment leur fuite, même simulée, serait exploitée par leur mortel ennemi auprès des autorités françaises et annamites. Les chrétiens finirent par se rendre à ces raisons et ne quittèrent plus leurs maisons.
« Le fils de Ba-tho en fit alors appeler quelques-uns et essaya d’un nouveau procédé d’intimidation. « Vous savez combien j’ai de fusils, leur dit-il ; la dernière fois, nous avons tué les Pères seuls, mais, cette fois-ci, vous y passerez avec eux. »
« Tout en agissant ainsi sur les chrétiens pour les effrayer, Ba-tho multipliait ses instances auprès des autorités provinciales ; il vient d’obtenir, dit-on, l’envoi d’un fonctionnaire chargé d’une enquête.
« Quelle sera l’issue de cette enquête ? Je l’ignore encore. Ce qui est certain, c’est que notre ennemi ne reculera devant aucune calomnie pour tromper l’administration. A cette fin, il a déjà fait signer, un peu partout, des pièces attestant que les habitants de tel et tel village ne veulent pas se convertir au christianisme et demandent qu’on empêche les missionnaires de s’établir dans leur pays. De ces attestations, les unes ont été arrachées par la peur à des chrétiens trop timides, d’autres ont été forgées par les créatures de Ba-tho, ceux-là mêmes qui essaient de terroriser les chrétiens pour les empêcher de se convertir.
« Malgré toutes ces menées, un grand nombre de chétiens manifestent nettement leur volonté bien arrêtée de revenir à la pratique de notre religion. De tous côtés, M. Rey reçoit des demandes de ces pauvres gens qui le prient avec instance de venir s’établir chez eux. L’ébranlement gagne de proche en proche et se communique même aux païens ; car quelques-uns de ceux-ci ont déjà fait des démarches pour obtenir un catéchiste. Notre confrère demande des renforts. L’état de notre personnel ne nous permet pas de lui fournir tous les auxiliaires qu’il désirerait ; nous ferons du moins ce qui dépend de nous pour favoriser ce mouvement providentiel qui peut devenir, avec la grâce de Dieu, la cause du salut d’un grand nombre d’âmes.

« Pendant que nos confrères du Chau-lao avaient ainsi à lutter contre les agissements de Ba-tho et à se garder des embûches de l’ennemi de tout bien, un terrible fléau, la famine, s’abattait sur ce pauvre pays. La récolte du riz avait déjà beaucoup souffert de la sécheresse, lorsqu’elle a été presque entièrement anéantie par une invasion de rats.
« Ceux qui avaient eu assez de prévoyance, écrit M. Bourlet, pour planter du manioc, ont « pu se sustenter vaille que vaille pendant quelque temps ; mais ils ont dû compter avec les « rats, et aussi avec les voisins, moins heureux, qui se succédaient sans relâche pour partager « la précieuse réserve. La provision de manioc a été vite épuisée. Il a fallu alors chercher dans « la forêt des tubercules sauvages, des racines, etc... la misère n’a pas tardé à sévir dans toutes « les familles. »
« Nos confrères ont souffert eux-mêmes de rudes privations. A certains jours ils n’avaient ni riz, ni maïs, ni manioc, ils se nourrissaient de sagou et de tubercules sauvages, comme leurs chrétiens. L’instruction des catéchumènes a été remise à des temps meilleurs, parce que nous ne pouvions les nourrir et que la faim les dispersait de tous côtés à la recherche de ce qui pouvait leur sauver la vie.

« Si du Chau-lao nous passons à la région inférieure, le Chau-lang-chanh, nous trouvons les missionnaires luttant contre les mêmes difficultés.
« Depuis le meurtre de M. Verbier (10 février 1895), aucun de nos confrères n’avait pu s’établir dans ce Chau qui comptait plus de 2.000 néophytes (baptisés ou catéchumènes) à l’époque des massacres de 1884. A plusieurs reprises, cette région avait été visitée par des missionnaires, mais la mauvaise volonté des chefs de tribu, l’excessive timidité des chrétiens, l’incertitude de l’avenir n’avaient pas permis d’y organiser une installation durable. Nous ne pouvions cependant abandonner un pays arrosé du sang de tant de martyrs. La plupart des chrétiens de cette région, qui ont survécu aux massacres de 1884, aux troubles et aux famines qui les ont suivis, se sont dispersés dans toutes les directions. Il fallait les rechercher, leur rendre un peu de confiance, les ramener à la foi et, avec leur concours, retrouver peu à peu tous les chrétiens jetés par la tourmente aux quatre coins de l’horizon.
« C’est la difficile mission qu’ont généreusement acceptée MM. Patuel et Roucoules. Ils sont partis, en décembre 1902, et se sont établis à Yen-khuong, tout près de l’endroit que M. Pinabel d’abord, M. Verbier ensuite avaient choisi comme chef-lieu de ce district.
« A peine arrivés, nos confrères se sont heurtés à la malveillance des chefs ; pour lesquels le missionnaire est un témoin gênant, dans un pays où ils exercent un despotisme absolu. D’un autre côté, les habitants redoutent la vengeance de ces petits chefs. De plus, ils conservent très vivant le souvenir des scènes de massacre, d’incendie, de pillage qui ont suivi leur conversion en 1884 et 1885. Mais nos deux missionnaires, soutenus par la grâce de Dieu en laquelle ils ont mis toute leur confiance, forts de l’amour qu’ils ont voué à ces pauvres âmes, devenues la part de leur héritage, ont supporté patiemment toutes les épreuves inséparables d’une telle entreprise.
« Après quelques mois de séjour, ils comptent déjà une quarantaine de fidèles. C’est bien peu, comparé au nombre de ceux qui ne sont pas encore revenus ; c’est beaucoup cependant pour qui connaît la difficulté de la situation ; et nous avons tout lieu d’espérer qu’avec le temps ce petit noyau se développera et Yen-khuong reverra bientôt les beaux jours d’il y a vingt ans.

« Nos deux léproseries fonctionnent régulièrement, grâce au dévouement de MM. Blanchard et Chevenement qui en sont chargés. Il a fallu augmenter les logements, et cette angmentation va bientôt se trouver insuffisante.
« La pieuse générosité d’une insigne bienfaitrice a embelli la léproserie de Thanh-hoa d’une petite chapelle dédiée à Notre-Dame des Sept-douleurs. Cette chapelle fera connaître le refuge, y amènera de nouveaux malades, en même temps qu’elle attirera à Notre-Seigneur ces pauvres lépreux païens et les aidera à supporter patiemment leur terrible maladie.
« M. Chevenement constate le zèle que déploient les lépreux chrétiens pour procurer la conversion des malades païens qui entrent à la léproserie. Il cite même le fait d’un païen qui, subissant la contagion du bon exemple, lui a amené un jour une petite fille aveugle et chétive, qu’il avait rencontrée mendiant sur les chemins.
« Ayez pitié de cette enfant, dit-il au missionnaire, en la lui remettant ; je ne la connais pas, mais je l’adopte et je vous la confie corps et âme. » Pendant plus d’un mois, ce brave païen se constitua l’infirmier de la petite fille, s’ingéniant à lui procurer ce qui pourrait lui faire plaisir : fruits, douceurs... Un jour, M. Chevenement surprit notre païen excitant sa fille adoptive à la contrition de ses fautes, et notre confrère n’eut que quelques mots à ajouter pour disposer la mourante à recevoir les derniers sacrements. Peu après, elle rendit doucement son âme à Dieu, et du monde meilleur où elle se trouve, elle n’oubliera pas son charitable infirmier et lui obtiendra sans doute la grâce du baptême.
« Les religieuses de Saint-Paul de Chartres, qui desservent l’hôpital de Tanh-hoa, ont continué à se dévouer sans compter au soin de leurs nombreux malades, et leur dévouement a reçu une première récompense dans les 57 baptêmes d’adultes administrés in articulo mortis.
« Comme je l’ai dit plus haut, nous avons dû réduire le nombre des élèves de notre collège de Phuc-nhac. Cette mesure nous a été d’autant plus pénible que le collège marche très bien et que les maîtres sont contents de leurs disciples. Espérons que l’an prochain il nous sera donné de combler les vides que nous avons été contraints de faire cette année. »


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