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Rapport annuel des évêques

Année: 1904
Pays: Vietnam
Mission: Cochinchine occidentale
Rédacteur:Mgr Mossard

II. — Cochinchine occidentale


Population catholique 63.485
Baptêmes d’adultes 1.541
Baptêmes d’enfants de païens 4.998
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« La mission de Cochinchine occidentale continue sa marche à travers les difficultés spéciales à sa situation de colonie française, écrit Mgr Mossard. Les maux dont souffre aujourd’hui I’Église de France, une fois connus, ceux dont nous souffrons à Saïgon se présentent d’eux-mêmes à l’esprit, sans qu’il soit besoin de les énumérer en détail.
« Ce qui caractérise l’Annamite de la basse Cochinchine ce n’est pas tant son indifférence au sujet de la religion, que son humeur vagabonde, son goût pour les déplacements, et la facilité avec laquelle il quitte un endroit pour aller s’établir provisoirement dans un autre. Il abandonne sa case en feuilles, comme le nomade du désert plie sa tente ; et, pour ceux qui s’intéressent à son sort, rien n’est navrant comme de le voir recommencer un exode de misère, au moment où l’on pouvait espérer que, chez lui, la raison l’aurait enfin emporté sur l’instinct. On dirait que l’eau qui va et vient sans cesse sous ses yeux, avec le flux et le reflux de la marée, le sollicite à mener, comme elle, la vie errante et sans souci.
« L’accueil, naturellement bienveillant, que reçoit une main secourable chez les pauvres, explique les conversions que nous avons eues jadis en grand nombre ; les mœurs quasi nomades ne font pas moins bien comprendre la durée, souvent, hélas ! éphémère, de certaines de nos petites chrétientés. Où n’avons-nous pas baptisé des catéchumènes ? En quel village n’avons-nous pas construit une humble paillote, que nos néophytes décorent pompeusement du nom d’église ?
« Si encore l’exode de ces pauvres gens se faisait par tribu, on pourrait les suivre ; mais il se pratique par famille ou par individu : c’est moins un changement de domicile arrêté à l’avance, qu’une fuite vers l’inconnu. Où vont-ils ? Ils ne le savent pas eux-mêmes. Un caprice les fait s’envoler, comme les oiseaux ; un hasard les fixe ailleurs. Est-il besoin d’ajouter que leurs préparatifs, qui ne sont pas longs, se font sans bruit, et que souvent le départ n’a lieu que sous le couvert de la nuit ? Or, comme ils laissent toujours après eux quelques dettes, ils songent si peu à indiquer le lieu de leur nouveau domicile que, pour mieux dépister ceux qui auraient quelque intérêt à les suivre à la trace, ils se démarquent, autant qu’ils peuvent, en changeant de nom, d’âge et parfois même aussi... de religion.
« Nous avons essayé de bien des moyens pour arriver à savoir ce que deviennent ceux de nos chrétiens qui ont ainsi l’humeur vagabonde ; aucun, jusqu’à ce jour, ne nous a donné de résultats bien sérieux. Lorsqu’ils quittent une chrétienté pour passer dans une autre, ce n’est qu’une excursion ou une promenade qu’ils se permettent sur les terres du Père de famille, et on les retrouve facilement. Personne, d’ailleurs, ne leur fait un crime d’avoir délogé de cette façon ; leur tempérament justifie leurs migrations, et la misère excuse le reste. Mais, quand ils vont s’échouer au milieu de villages païens, il arrive souvent que, sur leur dénûment physique, se greffe la misère morale, et alors, ils ne font plus partie du bercail. De là, pour les missionnaires, la difficulté constante de tenir à jour le Status animarum ; de là, des demandes de renseignements, adressées un peu partout, et qui sont retournées avec la mention : « inconnus » , ou « disparus ».
« Ce besoin de circuler est, semble-t-il, tellement inhérent à la nature de l’Annamite de Cochinchine, que les éclopés, les invalides, les incurables qui peuplent nos hôpitaux indigènes, sont un fonds qu’on pourrait appeler roulant ; qui s’en va, au gré de ses caprices, de l’hôpital de Thinghe à celui de Mytho, et de celui de Caimong à celui de Vinhlong et ailleurs, d’un bout de l’année à l’autre.
« Un tel état de choses avait déjà attiré l’attention de mes prédécesseurs. Si je le signale en ce compte rendu, c’est parce que le progrès et la civilisation, loin de l’enrayer, le développent au contraire, et parce qu’il explique aussi, en une certaine mesure, comment nos travaux ne nous rendent pas plus florissants ni plus prospères.

« Presque tous nos districts de l’ouest ont été, cette année, gravement éprouvés par le typhon du 1er mai. Il faut avoir vu ce qu’est la basse Cochinchine en ces provinces de l’ouest, pour se faire une idée exacte des ravages qu’y peut occasionner un phénomène de ce genre. Le sol, boueux et sans consistance, est chargé d’une végétation luxuriante, qui semble moins faite pour braver la violence des vents que pour se sentir caresser par la brise. Cachées sous les cocotiers et les aréquiers, les cases des indigènes ressemblent à des nids, qui n’ont pour fonctions que de protéger leurs habitants contre le soleil et la pluie.
« Que le vent souffle en tempête, et c’est un château de cartes qui s’abat pêle-mêle, avant même d’avoir essayé de résister. A l’heure actuelle, en remontant le Mékong depuis son embouchure jusqu’à la mission du Cambodge, on peut suivre la marche du typhon à la trace dévastatrice qu’il a laissée sur les deux rives, où tout est sabré, et où tout reste couché par terre, comme demeurant encore sous le coup de la première impression de la terreur.
« Toutefois, il n’y a eu, à l’intérieur, que des pertes matérielles. Les parties côtières des provinces atteintes ont été beaucoup plus éprouvées que l’intérieur, le typhon s’y étant compliqué d’un raz de marée. La province de Gocong a été une des plus éprouvées. Trois villages, situés sur le bord de la mer, sont anéantis ; la mer a tout rasé, et les habitants ont disparu. Dans d’autres villages limitrophes, toutes les maisons ont été démolies, le paddy emmagasiné a été emporté par les eaux, et partant, plus de riz, plus d’eau potable : l’eau de mer a tout envahi.
« Le typhon a causé, à Mytho et dans tous les villages de la contrée, des pertes considérables. Je cite seulement quelques lignes du rapport de l’administrateur de cette province : — « Des noyés, en nombre considérable ; presque toutes les barques qui se « trouvaient dans le fleuve ou dans les canaux, les chaloupes à vapeur elles-mêmes, coulées « ou jetées à la côte ; toutes les paillotes complètement détruites ; toutes les maisons en « maçonnerie très sérieusement endommagées ; portes et fenêtres arrachées, toitures « éventrées ; les arbres déracinés, les poteaux télégraphiques renversés, etc... Tel était le « spectacle qui s’offrait partout aux regards. »
« Vous pouvez juger par ce qui précède, de ce qui s’est passé dans la plupart de nos chrétientés de l’ouest. J’ai reçu quantité de lettres dont la lecture me navrait. Je pense les résumer toutes assez exactement, en vous traduisant celle que m’écrivait un prêtre indigène, au lendemain du désastre : « Mon église est par terre, avec toutes les maisons du village sans « en excepter une seule. J’ai passé la nuit du 1er au 2 mai sous une pluie battante, et j’ai eu « grand froid. Par terre aussi, toutes les chapelles de mes petites chrétientés : tout y a été « brisé : statues, tableaux, images, chandeliers... Je n’ai plus de calice, plus d’ornements, « plus de vin de messe, plus de livres. J’habite actuellement sous une cabane de feuilles faite « à la hâte. Grâce à Dieu, il n’y a pas eu de morts parmi nos chrétiens. Mais, hélas ! plus de « riz, plus d’eau à boire ; l’eau de mer a pénétré partout, et son niveau s’est élevé de « plusieurs mètres.
« Je ne puis allonger cette liste, déjà trop longue peut-être, des pertes que nous avons subies et que j’estime à 200.000 fr. C’est un désastre dont nous ne nous relèverons pas de sitôt. Grâce à la générosité de ceux que le typhon n’avait pas atteints, grâce aussi à la charité des lecteurs des Missions Catholiques, il nous a été possible de distribuer assez promptement des secours, et les ruines se relèvent tout doucement.
« Pour qui voit, la main de la providence planer au-dessus de ce monde ; pour qui croit à la parole de l’Esprit-Saint : Ecce quos œdificavi, ego destruo, et quos plantavi, ego evello (Jer., 45, 4), ce n’est là qu’une épreuve. Et nous l’acceptons du fond du cœur, avec l’espérance qu’elle tournera finalement au plus grand bien de nos œuvres ravagées.

« Voici maintenant le résumé de notre administration du 1er septembre 1903 au 1er septembre 1904 : Catéchumènes, 1.787 ; baptêmes d’adultes, 1.541 dont 1.203, in articulo mortis ; baptêmes d’enfants de païens, 4.998 ; confessions, 149.212, dont 120.405 répétées ; communions, 206.290, dont 180.023 de dévotion ; élèves dans nos écoles, 8.030, garçons et filles ; instituteurs et institutrices, 280, et 147 écoles primaires.
« Nous avons, à Saïgon même, deux grands établissements scolaires : l’un de garçons, dirigé par les Frères des Écoles chrétiennes ; l’autre de filles, tenu par les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, qui reçoivent les enfants français et métis, presque tous boursiers de la colonie.
« Jusqu’au commencement de la présente année, tout en accordant une bourse à un enfant, le gouvernement laissait à ses parents le choix de l’établissement où ils voulaient le faire instruire, et la bourse le suivait indifféremment dans une école laïque ou dans une école congréganiste. Cette façon de faire a pris fin, au grand déplaisir de beaucoup de familles, en même temps qu’au détriment de nos écoles et de l’avenir religieux des enfants. Voici en quels termes le lieutenant-gouverneur déclarait la chose faite, en son discours d’ouverture, au Conseil colonial, le 22 juillet dernier : « La seconde réforme dont il s’agit, c’est la laïcisation « du service de l’instruction publique en matière de bourses scolaires. Cette mesure, réclamée « par la majorité du Conseil, est d’ores et déjà réalisée... Le choix des maisons n’étant plus « laissé aux parents pour le placement de leurs enfants boursiers, il en découle, pour la colonie « comme pour la municipalité, l’obligation de n’avoir que des établissements à l’abri de toute « critique et de tout soupçon.»

« L’Extrême-Orient, depuis quelques années déjà, est le théâtre d’événements qui sont trop graves pour n’être pas les indices révélateurs de modifications profondes dans la vie de ses peuples. Que seront demain les peuples orientaux, aujourd’hui plus ou moins façonnés par les Européens ? La religion catholique aura-t-elle chez eux plus de liberté qu’elle n’en a actuellement, plus de prestige et plus de moyens d’action qu’elle n’en possède, afin de lutter contre les différentes formes du paganisme ? Sommes-nous à la veille de conquêtes, ou menacés de subir un arrêt ? Graves questions, dont Dieu seul a le secret, mais qui intéressent tout particulièrement les Missions-Étrangères.
« Daigne le Seigneur jeter sur nous un regard de miséricorde et se lever pour notre défense, comme il se levait, à la prière de Moïse, lorsque l’arche se mettait en mouvement : Surge, Domine, et dissipentur inimici tui. » (Num., X, 35.)


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