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Rapport annuel des évêques

Année: 1904
Pays: Vietnam
Mission: Tonkin occidental
Rédacteur:Mgr Gendreau

CHAPITRE V
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GROUPE DES MISSIONS DU TONKIN

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I. ─ Tonkin occidental


Population catholique 132.230
Baptêmes d’adultes 1.476
Baptêmes d’enfants de païens 25.881
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« L’an dernier, à pareille époque, écrit Mgr Gendreau, un terrible ouragan venait d’amonceler les ruines dans notre vicariat. La situation de la plupart de nos paroisses était désolante. Aujourd’hui, grâce aux généreuses aumônes envoyées de France, ce triste état s’est grandement amélioré : on a pu secourir les besoins les plus urgents, assister les familles les plus éprouvées et relever bon nombre de chapelles abattues par la tempête. Aussi est-ce pour moi un devoir, en commençant ce compte rendu, de dire combien nous avons été touchés, et combien nous sommes reconnaissants de l’affectueuse charité qu’on a bien voulu nous témoigner. Nous tâchons d’acquitter notre dette en priant pour nos chers bienfaiteurs. Beaucoup d’entre eux ont tenu à rester inconnus ; mais Dieu les connaît, et Il daignera, j’en ai la confiance, répandre sur eux et sur leurs familles ses paternelles bénédictions.
« Malheureusemnent, quelques mois après le typhon, nous avions à déplorer d’autres ruines, causées celles-là par l’incendie. Le jour du vendredi saint, le feu a dévoré le quartier le plus important de notre petit séminaire de Hoang-nguyen.
« Tout le personnel se trouvait réuni à la chapelle pour l’office du matin, lorsqu’un enfant aperçut des flammes qui s’échappaient de l’habitation du catéchiste-procureur. Une partie de la pièce contenait les divers approvisionnements d’usage courant : nattes, ustensiles en bois, huile à brûler, caisses d’allumettes, etc., toutes matières éminemment inflammables ; aussi le foyer d’incendie se transforma-t-il rapidement en un véritable brasier. Des flammèches tombèrent bientôt sur toutes les maisons voisines, construites en bois et couvertes en feuilles. Le sauvetage devint impossible. En quelques instants, le réfectoire, la cuisine, le parloir et les dépendances étaient envahis par les flammes.
« Quand on parvint à se rendre maître du feu, il ne restait plus que des colonnes calcinées : même la batterie de cuisine avait fondu. Les confrères et leurs élèves ne purent rompre leur jeûne que bien longtemps après midi, et encore dut-on emprunter les ustensiles de la porcherie.
« Les pertes montent au moins à 10.000 francs, mais tout ayant excessivement enchéri dans ces dernières années, il nous faudra près du double pour les réparer.

« A ces soucis matériels, s’en ajoutent d’autres bien plus graves ; car, ici, c’est de la situation religieuse qu’il s’agit.
« Depuis plusieurs mois, les événements de France ont leur répercussion au Tonkin, et, de temps en temps, des circulaires ministérielles viennent stimuler l’application des mesures que nos gouvernants locaux, laissés à eux-mêmes, sembleraient disposés à différer. Cette attitude politique produit une déplorable impression sur les indigènes. Que sera-ce quand ils verront s’élever, à côté du temple protestant, la synagogue et la mosquée dont on annonce la construction ? On tente déjà des essais de propagande, près des païens et même des chrétiens, en y joignant, comme d’habitude, la flatterie et le mensonge.
« Il n’y a pas à s’y tromper : c’est la lutte qui s’acharne et multiplie ses fronts d’attaque. Nous nous efforcerons d’y faire face sur tous les points, et d’égaler notre zèle aux nécessités de l’heure présente. Décidés à défendre nos œuvres, nous remplacerons par d’autres celles que nous ne pourrons plus soutenir.

« Nous l’avons essayé, cette année, pour l’assistance des malades. Pendant plusieurs mois, le choléra a exercé ses ravages parmi les Annamites. Le nombre des victimes est considérable ; mais le divin Maître a daigné faire servir cette épreuve au profit spirituel de ses enfants. Dans les chrétientés contaminées, nous avons vu la ferveur grandir avec le fléau, et les fidèles s’empresser au saint tribunal.
« Beaucoup de pauvres païens y ont aussi trouvé le salut éternel. Jamais les hôpitaux indigènes n’avaient fourni autant de baptêmes (près de 600). A lui seul, M. Dronet, qui s’est constitué l’aumônier volontaire du lazaret et de la prison, a baptisé 104 païens au lit de la mort. Plusieurs de ces conversions in extremis montrent visiblement la bonté de la Providence.
« Ainsi, raconte notre confrère, un jeune homme avait commencé l’étude de la religion ; « puis, son ardeur s’était refroidie. Il tombe malade et entre au lazaret. Dès ma première « visite, il accepte le baptême et meurt.
« Un autre catéchumène avait également renoncé à étudier et avait même quitté son village « pour échapper aux objurgations de sa famille. Il arrive à Hanoi et y rencontre la mort ; ou « plutôt, par le baptême, la véritable vie. »
« De son côté, la Sœur directrice de notre hôpital de Késo a été témoin de faits bien « édifiants. Je n’en citerai que deux :
« Au mois de juin, un païen d’une vingtaine d’années se présente à l’hôpital. Il avait été « mordu par un chien enragé et comprenait qu’il n’en réchapperait pas. Sa première parole « nous émut vivement : « Je suis venu chez vous, nous dit-il, parce que je veux être baptisé « avant de mourir. Si j’étais resté dans mon village, ma mère se serait opposée à mon dessein, « je n’aurais pu l’exécuter. On l’instruisit, on le baptisa. Un moment après, il rendait le « dernier soupir.
« Peu auparavant, nous arrivait une païenne avec sa petite fille de deux ou trois ans, toutes « deux gravement atteintes du choléra. A peine entrée, la mère demanda que l’on baptisât son « enfant. Nous voulions essayer d’abord quelques remèdes, mais elle insista, supplia que l’on « commençât par le baptême. Bientôt le petit ange s’envolait au paradis. Alors la mère qui, « jusque-là, avait paru oublier son propre mal, songe à elle-même et, sans demander le « moindre soulagement, elle prie qu’on la baptise aussi. On s’empresse de la satisfaire, après « lui avoir enseigné les points principaux ; puis, jusqu’à la fin, elle ne cesse d’invoquer les « saints noms de Jésus et de Marie, avec une foi et une piété a qui nous tiraient les larmes des « yeux. »

« De même que les baptêmes des mourants, les autres chiffres d’administration : baptêmes de la Sainte-Enfance et baptêmes d’adultes, confessions et communions, ont suivi une marche ascendante qui est de bon augure, surtout en présence des incertitudes du moment.

« Depuis le mois d’août 1903, nous avons érigé cinq nouvelles paroisses, dont quatre sont uniquement composées de néophytes et comprennent chacune une dizaine de chrétientés : celle de Thanh-rang, dans le district de M. Durand ; celle de Duong-tho, où les premières conversions furent l’œuvre de M. Martin ; celle de Mac-thuong que dirige M. Chalve ; enfin celle de Ngoc-lu, passée, depuis la mort du cher M. Guinand, entre les mains de M. Dépaulis, avec une vaste région qui semble s’ébranler au souffle de la grâce.
« Huit villages sont en train d’étudier et, le 3 mai dernier, date si chère aux missions, les premiers baptêmes avaient lieu à Mon-nha. Me trouvant en tournée à 7 ou 8 kilomètres de là, j’avais promis d’aller présider la cérémonie. Le démon, furieux de perdre ses adorateurs, essaya bien de nous arrêter ; pluie et vent firent rage pendant plusieurs heures, mais nous avancions quand même. A la fin, voyant son insuccès, le mauvais temps battit en retraite et nous entrâmes à Mon-nha, salués par les rayons du soleil et les vivats des enfants. Le soir du même jour, sous un humble hangar où se pressaient les chrétiens des environs, heureux de la naissance spirituelle de leurs nouveaux frères, 127 catéchumènes promettaient de prendre Dieu pour leur partage ; l’eau régénératrice coulait sur leurs fronts et, à son tour, Dieu daignait prendre possession de ces âmes de bonne volonté. Comme tenue, piété, recueillement pendant la cérémonie, on ne pouvait désirer mieux et le missionnaire, exténué mais radieux, avait ensuite raison de dire : Hæc dies quam fecit Dominus.
« Cette fête a stimulé l’ardeur des autres groupes à étudier. Ils demandent des catéchistes, des livres de doctrine, afin de recevoir bientôt, eux aussi, le sacrement qui fait les chrétiens et les enfants de Dieu.

« Quelle somme de fatigues, de soucis, le missionnaire ne doit-il pas s’imposer pour les faire arriver jusque-là, surtout lorsqu’il s’agit de catéchumènes appartenant à des localités toutes païennes et, par conséquent, n’ayant aucune idée du christianisme, de ses enseignements, de son culte !
« Les premières ouvertures, du moins chez nous, viennent presque toujours des intéressés eux-mêmes. Poussés par des motifs qui varient suivant les lieux et les pesonnes, ils cherchent des intermédiaires, se présentent au missionnaire et lui demandent à « entrer dans la religion » (xin nhâp giao) ; c’est le terme consacré. Le Père tâche de les bien accueillir, les interroge, les encourage à persévérer et... à revenir. Entre temps, il prend ses informations, par l’entremise de ses catéchistes ou des anciens chrétiens du voisinage ; souvent, ce sont ces derniers qui lui amènent les postulants. La demande lui paraît-elle sincère et les gens dignes de foi, il envoie quelqu’un les visiter. Peu à peu l’affaire s’engage, les relations s’établissent ; un catéchiste va, au nom du missionnaire, s’installer dans le village, et l’instruction religieuse commence. Elle durera plusieurs mois, peut-être plusieurs années, avant que les convertis soient admis au baptême.
« Il leur faut du temps, en effet, pour apprendre et retenir ces formules, ces définitions, tout cet ensemble d’une doctrine à laquelle ils étaient si peu préparés. Les jeunes gens et les enfants s’en tirent assez facilement, leur esprit étant plus neuf et leur mémoire plus alerte. Avec les convertis d’un certain âge, on avance moins vite. D’ailleurs, cette lenteur, si elle entraîne quelques inconvénients, possède aussi ses avantages : elle permet de mieux connaître les catéchumènes, d’éprouver leurs dispositions et de les habituer aux pratiques de la vie chrétienne.
« Le catéchiste, le maître de religion, comme ils l’appellent, jouit auprès d’eux d’un ascendant qui facilite grandement sa mission. Souvent, c’est un tout jeune homme, hier encore sur les bancs du collège ; parmi ses auditeurs, se trouvent des hommnes mûrs, des notables, des chefs de village. Malgré tout, par le seul fait qu’il est le représentant du missionnaire, qu’il appartient à la Maison de Dieu, on le respecte et on lui obéit.
« Outre les raisons indiquées plus haut, si le baptême est ainsi différé, c’est parce que nous préférons le conférer par familles et par groupes plutôt qu’isolément et par individus. Cette méthode nous paraît assurer plus solidement la persévérance des catéchumènes et l’avenir de la nouvelle chrétienté. Les jours qui précèdent la cérémonie sont des jours de grosse fatigue pour le Père et ses catéchistes : préparation des heureux élus, explication des rites et des symboles auxquels ils vont participer, décoration de la chapelle, c’est-à-dire de la pauvre paillote qui en porte le nom... etc. Le baptême clôture tout dans la joie et l’action de grâces. Puer natus est nobis, est-on autorisé à répéter en remerciant le bon Dieu. Voilà un nouveau centre chrétien fondé sur un terre où Satan régnait en maître ; voilà le grain de sénevé déposé dans un sol jusqu’alors couvert de ronces et d’épines. Le Seigneur le fera germer et grandir. Mais le catéchiste doit rester là pour arroser la jeune plante, pour arracher les mauvaises herbes qui l’étoufferaient. Quasi modo geniti infantes, chante l’Église sur les nouveaux baptisés. Les petits enfants ont besoin qu’un gardien veille sur eux, guide leurs premiers pas et les empêche de trébucher : toutes choses pareillement nécessaires à nos néophytes, nouvellement enfantés à la grâce ; toutes choses donc qui exigent encore la présence du catéchiste au milieu d’eux. Les laisser seuls, livrés à eux-mêmes, les traiter immédiatement comme nous traitons les anciens chrétiens, nous semblerait imprudent et dangereux. Les tentations sont si nombreuses et le démon si habile !
« Au surplus, il reste des retardataires dont le catéchiste, en même temps, achèvera l’instruction ; ou bien encore, au premier groupe de convertis est venu s’en joindre un second, parfois un troisième, qui le forcent à recommencer pour eux tout le travail de formation religieuse.
« Telle est la genèse de chacune de nos chrétientés. Elle exige de grandes dépenses. Nous comptons actuellement 132 catéchistes employés à cette besogne. La charge est lourde pour le budget de la mission ; mais ce que je regrette, c’est de ne pouvoir, à cause de l’insuffisance du personnel, accueillir toutes les demandes qui me sont adressées. Qu’en résulte-t-il en effet ? Le catéchiste manquant, les postulants se découragent, les conversions ébauchées nous échappent et les portes qui s’entr’ouvraient, se referment très probablement pour toujours !
« Cette pénurie de catéchistes se double d’une autre bien plus grave pour le vicariat : celle des missionnaires. Les conditions spéciales où nous nous trouvons, la multiplicité des œuvres à desservir, la nécessité de fournir à nos séminaires et à nos autres établissements le personnel suffisant, toutes ces différentes obligations absorbent le plus grand nombre d’entre nous. Et pour le ministère des paroisses, la surveillance des districts, la direction des nouveaux chrétiens, trop restreint est le nombre des confrères disponibles. Plusieurs postes demeurent sans titulaires, d’autres demanderaient deux et trois missionnaires au lieu qu’un seul doit, à l’heure actuelle, porter le fardeau, sans qu’il soit possible de le soulager.
« Daigne le Maître de la vigne, puisqu’il y a tant d’ouvrage, nous envoyer des ouvriers. »


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