| Année: |
1905 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin occidental |
| Rédacteur: | Mgr Gendreau |
CHAPITRE V
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GROUPE DES MISSIONS DU TONKIN
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I. — Tonkin occidental
Population catholique 140.379
Baptêmes d’adultes 1.712
Baptêmes d’enfants de païens 27.386
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I. « Le 1er janvier 1905 a été un jour de tristesse pour tous les vrais Français du Tonkin, écrit Mgr Gendreau. La veille, sur des ordres venus de Paris, les Sœurs de Saint-Paul de Chartres avaient été congédiées des hôpitaux et ambulances militaires, où elles se dépensaient si généreusement au service des malades.
« Appelées en 1883, elles avaient débarqué à Hanoi le jour même de Noël ; c’était le premier costume religieux que nos Annamites voyaient porté par des femmes. Lorsqu’ils apprirent pour quel motif ces femmes avaient quitté leurs familles et leur pays, à la surprise se joignit l’admiration. Depuis lors, on les a trouvées partout à la fatigue et à la peine. Nombreuses sont celles qui, épuisées par le climat ou leur rude labeur, sont tombées sur la brèche et dorment leur dernier sommeil, auprès de ces chers soldats à qui elles avaient sacrifié leur vie. En mourant, elles emportaient les regrets de tous : les sceptiques eux-mêmes s’inclinaient avec respect devant ces humbles cercueils, dont la croix et la blanche couronne des vierges faisaient le seul ornement. Après avoir pleuré les chères disparues, leurs compagnes reprenaient leur tâche, toujours douces et vaillantes, sans s’inquiéter de l’avenir, ne songeant qu’à Dieu et à leurs malades.
« Telle était leur existence. La population, témoin et bénéficiaire de tant d’abnégation, les entourait d’affection et de gratitude. Convaincue qu’il était impossible de remplacer de si précieuses infirmières, elle gardait la confiance, malgré les bruits alarmants d’outre-mer, que leur cornette blanche continuerait à consoler le regard, et à adoucir les derniers moments de ceux qui meurent ici pour la patrie.
« C’était, hélas ! une illusion. Au début de l’année 1904, arrivait à Hanoi une circulaire ainsi conçue :
Paris, le 28 novembre 1903.
Le Ministre des colonies à Messieurs les Gouverneurs généraux
de l’Indo-Chine, de Madagascar...
« Vous trouverez, au Journal Officiel du 11 novembre courant, un décret rendu sur la « proposition de M. le ministre de la marine et portant la suppression, dans les hôpitaux de la « marine, du service des Sœurs hospitalières :
« Les dispositions de cet acte me paraissent pouvoir être mises en vigueur aux colonies, de « manière à appliquer entièrement les prescriptions de ma dépêche-circulaire du 14 février « dernier.
« L’organisation des différents services, prévue par le décret du 11 juin 1901 sur les « services administratif et de santé des troupes coloniales, est, en effet, aujourd’hui, un fait « accompli, et nos établissements hospitaliers sont pourvus maintenant de médecins, de « pharmaciens, d’agents comptables et d’infirmiers.
« Les Sœurs hospitalières semblent donc pouvoir être remplacées dans toutes leurs « fonctions par le personnel ci-dessus indiqué, dont un règlement, actuellement à l’étude, « fixera prochainement les attributions ; personnel qui pourrait d’ailleurs être augmenté d’un « certain nombre d’infirmières spécialement affectées aux salles réservées aux femmes.
« Vous voudrez bien, dès la réception de la présente circulaire, prendre des moyens pour le « rapatriement progressif ou total — suivant les cas, que je laisse à votre appréciation — des « Sœurs en service dans les hôpitaux de la colonie.
« Signé : Gaston DOUMERGUE. »
« Cette circulaire fut accueillie avec stupeur, car tous, civils et militaires, devaient en subir le contre-coup. Une énergique pétition en faveur du maintien des Sœurs se couvrit rapidement de signatures et fut présentée au gouverneur général de l’Indo-Chine. Certains indices permettaient d’ailleurs de penser que les personnages officiels, chargés d’exécuter les ordres du ministère, préféraient personnellement la prolongation du statu quo. D’après les échos qui vinrent alors à nos oreilles, des objections, ou au moins des demandes de sursis, auraient été adressées à Paris.
« Toujours est-il qu’après un vif émoi, rien ne parut changé dans la situation des Sœurs, et les différents services des hôpitaux continuèrent leur train habituel.
« Mais au mois d’août survinrent d’autres dépêches, encore plus impératives : on se décida alors à faire la part du feu, en congédiant les Sœurs chargées des services secondaires.
« Enfin, la même politique s’acharnant à briser toutes les volontés, il fallut s’incliner et, le dernier jour de l’année 1904, les Sœurs des malades, à leur tour, franchissaient, le cœur brisé, le seuil de ces salles où elles avaient espéré rester jusqu’a la mort.
« Depuis lors, que sont-elles devenues ? Elles auraient pu rentrer en France, le ministère se chargeant de leurs frais de voyage. Mais leur vocation, vraie vocation de missionnaire, les a retenues parmi nous. Elles ont vu qu’il y a ici tant de misères à consoler, tant d’âmes à sauver, qu’elles se sont dit généreusement : notre place est là, et elles nous ont offert leur concours. Nous l’avons accepté avec gratitude. Les autres missions ont agi de même, au Tonkin et ailleurs : heureuses de recruter des auxiliaires de ce mérite pour l’œuvre de Dieu. Hôpitaux, orphelinats, asiles, etc., tous les postes sont bons, à ces saintes filles, toutes les besognes les trouvent prêtes : pourvu qu’elles puissent se dévouer, cela leur suffit.
II. « Ainsi que je l’indiquais l’an dernier, les mesures annoncées contre les Sœurs avaient troublé nos chrétiens annamites. Le parti hostile au christianisme exploitait la situation, en représentant les autorités du protectorat comme défavorables à la religion. Les faits ont prouvé que c’était faux, et qu’en haut lieu, les dispositions restaient les mêmes que précédemment. Les chiffres d’administration s’en sont ressentis ; et, alors qu’on craignait de les voir baisser, on a constaté qu’ils dépassaient ceux de 1906. Les baptêmes d’adultes ont, en effet, monté de 1.426 à plus de 1.700, et les baptêmes de la Sainte-Enfance de 25.881 à 27.386.
« De ce côté, nous avons donc lieu de remercier Dieu et la Vierge immaculée, car c’est son Jubilé, j’en suis convaincu, qui a répandu sur nos travaux de si précieuses bénédictions.
« En publiant le Jubilé de l’Immaculée-Conception, je me demandais avec une certaine inquiétude comment nos chrétiens apprécieraient cette nouvelle faveur du Saint-Père. Elle était si rapprochée du Jubilé de 1901 ! Je cédais à un sentiment humain, et la Bienheureuse Vierge a tenu à nous prouver que ce qui s’entreprend pour Marie et par Marie, se change en pluie de grâces et devient fécond en fruits de salut.
« Le Jubilé s’ouvrit le 8 septembre, en la fête de la Nativité, pour se terminer le 8 décembre, au jour même de l’Immaculée-Conception. La clôture solennelle eut lieu à Hanoi. L’affluence des chrétiens français et annamites, la belle ordonnance des cérémonies, et les artistiques décorations, rehaussées, le soir, par une illumination superbe, en ont fait un véritable triomphe pour la Vierge immaculée.
« Pendant ces trois mois, l’élan a été admirable. J’ai pu le constater moi-même dans les centres où j’ai présidé les exercices. Malgré la distance, malgré le mauvais temps, la difficulté des communications à travers les plaines inondées, il y avait foule tous les jours, à l’église et au confessionnal. Notre-Seigneur dans son tabernacle, l’image de Marie au-dessus ou à côté de l’autel : voilà les deux points qui attiraient les regards ; les deux foyers où s’échauffait la ferveur des chrétiens. Que de rosaires récités en commun et en particulier ! Dès l’aube, on entendait les Ave Maria saluer notre Mère, et cette pieuse prière se prolongeait jusqu’à dix et onze heures du soir ; parfois, durant toute la nuit.
« Ce temps a donc été un temps de rudes fatigues pour les confrères, pour les prêtres indigènes et nos catéchistes. Mais, c’étaient des fatigues aimées : l’action de la grâce, dont il était témoin, réjouissait le cœur du prêtre, et le payait largement de sa peine.
« Le Jubilé a fait beaucoup de bien » : telle est l’appréciation que je retrouve dans tous les comptes rendus des paroisses. Pour en résumer les heureux effets, il suffira de dire que le total des confessions dépassa de plus de 30.000 celui de l’année dernière.
III. « Dans mon itinéraire de tournée pastorale, j’avais inscrit la paroisse du « Lac-tho », la plus éloignée et la plus difficile d’accès de tout le vicariat. C’était la seule paroisse que je n’eusse pas encore visitée, et je désirais d’autant plus le faire que, depuis quelque temps, l’ennemi de tout bien cherchait à y jeter la zizanie et le trouble.
« Le pays que, entre nous, missionnaires, nous appelons « Lac-tho », est une région insalubre, enfoncée dans les montagnes de l’ouest du Tonkin, et habitée par une population différente de celle de la plaine. D’aucuns lui attribuent une origine commune avec les peuplades disséminées le long de cette grande chaîne de montagnes qui sépare le Tonkin du Laos. D’autres, se basant sur les affinités du dialecte lactossien avec la langue annamite, voient dans ces montagnards les débris de la race autochtone, refoulée peu à peu du Delta par les anciennes invasions chinoises. En tout cas, les Annamites les traitent avec un certain mépris, à peu près comme une race inférieure, comme des sauvages. C’est même le sens qu’ils attribuent au mot « Muong », par lequel ils les désignent ordinairement. Les Lactossiens le savent, et ce terme — dans la bouche des Annamites — les froisse et les irrite ; car, chez eux, il signifie simplement village, tribu ».
« Ces montagnards possèdent une organisation, des mœurs, des coutumes spéciales, qui ont résisté à tous les règlements administratifs. Ils sont partagés en tribus, et vivent sous l’autorité d’un chef, « quan-lang », véritable seigneur féodal auquel personne n’oserait résister.
« D’après d’anciens documents, la religion chrétienne aurait été importée au Lac-tho dès le dix-septième siècle, et les premières conversions seraient dues aux PP. Jésuites. Actuellement, sauf un ou deux petits hameaux, les chrétiens appartiennent à deux tribus : celle de Muong-côt, dont le « quan-lang » est également chrétien, et celle de Muong-tre, soumise à un chef païen. L’insalubrité du pays a longtemps empêché d’y placer un prêtre à demeure. On se bornait à des visites rapides pendant l’hiver, et encore plusieurs prêtres, chargés de ce ministère, ont-ils payé leur dévouement de leur vie.
« Ce n’est qu’en 1875 que Mgr Puginier, touché de la triste situation de cette partie de son troupeau, se résolut, coûte que coûte, à y établir une paroisse en règle. Il envoya au Lac-tho un missionnaire, M. Roussin, et deux prêtres indigènes. Malgré les nombreux vides creusés par la mort et la maladie, ce poste a toujours été maintenu : le titulaire actuel, M. Brisson, l’occupe depuis vingt-trois ans.
« Fait étrange à première vue : la population chrétienne, dont chaque recensement constate l’augmentation dans la plaine, semble au Lac-tho rester stationnaire. En voici la raison : les Annamites vivent là où ils sont nés et s’expatrient difficilement. Les habitants des montagnes, au contraire, sans être précisément nomades, sont moins attachés à leur sol natal. Quand ils s’y trouvent à l’étroit et que les rizières ne suffisent pas à les nourrir, ils vont s’établir ailleurs. Les chrétiens ont fait comme les autres, et ont ainsi donné naissance à d’importants groupes religieux dans les provinces de Ninh-binh et de Thanh-hoa.
« Jusqu’à ces dernières années, la paix régnait dans la paroisse du Lac-tho, et le troupeau écoutait docilement la voix du missionnaire. Malheureusement, la mort du chef païen de Muong-tre, survenue en 1900, a été la source de discordes qui ne sont pas encore apaisées. Ce « quan-lang » était bienveillant, paternel envers ses administrés. M. Brisson entretenait d’excellentes relations avec lui, et les chrétiens en bénéficiaient. Lui disparu, l’autorité revenait de droit au fils de sa femme légitime : ce jeune homme était d’ailleurs bien vu de la tribu, qui retrouvait en lui le caractère doux, généreux de son père. Mais un de ses frères, fils d’une concubine, individu bouffi d’arrogance et très redouté, se posa en compétiteur, et, pour appuyer sa candidature auprès de l’administration provinciale, travailla par tous les moyens, promesses, menaces, brutalités, à entraîner les notables dans son parti. Il y réussit et reçut le titre de « quan-lang ».
« Comme il était mécontent de la neutralité gardée par M. Brisson entre les deux candidats, il chercha à se venger. Il fit courir des calomnies, poussa les chrétiens à l’insubordination, et voulut même les impliquer dans les superstitions païennes. Quelques mauvaises têtes étaient inclinées à l’écouter ; un hameau releva même un pagodon, depuis longtemps démoli : d’où, scandale et émoi aux environs.
« Telle était la situation au Lac-tho, quand j’y arrivai le 20 décembre, avec MM. Durand et Reslinger. La réception fut froide. Les chrétiens paraissaient tristes et gênés. Très inquiet moi-même, j’avais d’avance placé ma visite sous la protection de la sainte Vierge et Lui avais remis l’arrangement de toutes les difficultés. Ma confiance ne fut pas trompée.
« Dès le second jour, les dispositions se modifièrent. Les coupables vinrent s’accuser, et acceptèrent les conditions qui leur furent imposées. A partir de ce moment, tout marcha à souhait. Le pagodon fut renversé, et à la même place on planta une grande croix que je bénis le jour de Noël.
« Entre temps, nous avions annoncé l’ouverture d’une mission. On y accourut de tous côtés. Chaque soir, il nous fallait veiller très tard pour entendre les confessions, et encore n’y parvenions-nous pas toujours. A Noël, je célébrai une messe pontificale. Malgré le froid et le mauvais état des sentiers, l’église était bondée. Il y eut ce jour-là 350 communions.
« Le lendemain, nous entreprîmes la visite des chrétientés. Presque toutes bordent une très jolie vallée, malheureusement trop étroite pour le nombre de ses habitants. Le « quan-lang » chrétien de Muong-côt, entouré de sa famille et de son peuple, me reçut solennellement chez lui. Le chef de Muong-tre voulut l’imiter, et nous acceptâmes son invitation, dans l’espoir que peut-être les intérêts de la religion en profiteraient plus tard.
« Bref, la sainte Vierge nous assista visiblement depuis le commencement jusqu’à la fin, et je repartis, le 27 décembre, avec le seul regret d’avoir dû abréger mon séjour parmi nos chers Lactossiens ; remerciant la bonne Mère des résultats obtenus, et, pourquoi ne pas le dire, profondément édifié des exemples d’abnégation et de patience que, sans s’en apercevoir, M. Brisson et M. de Cooman, son vicaire, nous avaient donnés. Que Dieu daigne les soutenir dans ce poste de dévouement !
IV. « Trois paroisses se sont particulièrement signalées, cette année, par le grand nombre de conversions : 1o celle de Ké-trinh, où M. Dépaulis compte présentement quatorze groupes en train d’étudier, et où il a fallu fonder une nouvelle cure, pour mieux surveiller et diriger les convertis : 2o celle de Ké-set, aux portes de Hanoi, qui a enregistré 300 baptêmes et s’est enrichie de 4 chrétientés nouvelles ; enfin 3o celle de Thanh-né, qui est entièrement l’œuvre du cher M. Le Page. On n’y rencontrait, il y a sept ans, que quelques chrétiens isolés. Aujourd’hui, la religion est connue dans vingt-cinq villages. Le démon est furieux de ces conquêtes du missionnaire. Il lui suscite mille entraves ; mais le vieux zouave de Charette ne s’étonne de rien. Si ses bâtisses s’écroulent, tranquillement il les relève ; si la fièvre abat ses chrétiens, il les soigne et les remet sur pied ; si de perfides menées essaient de troubler son troupeau, il le rassure et l’encourage, allant toujours de l’avant, au nom du Sacré-Cœur et de la sainte Vierge, ses deux dévotions favorites, double bouclier contre lequel s’émoussent tous les traits de l’ennemi.
« En finissant ce compte rendu, que l’on me permette d’y insérer la statistique relevée à Hanoi, un dimanche ordinaire. Elle donnera une idée de l’assiduité de nos chrétiens aux offices ; car, toute proportion gardée, on trouverait sensiblement les mêmes chiffres dans la plupart de nos paroisses : première messe, 900 assistants ; deuxième messe, 1.600. Pour les Français, troisième messe, 450, avec 120 Annamites ; chapelet, à 2 heures de l’après-midi, 190 ; catéchisme, 150 enfants ; salut du Saint-Sacrement, 1.300 ; prière du soir (8 h.), 100. »
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