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Rapport annuel des évêques

Année: 1906
Pays: Vietnam
Mission: Cochinchine orientale
Rédacteur:Mgr Grangeon

CHAPITRE VI
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GROUPE DES MISSIONS DE COCHINCHINE
ET DU CAMBODGE

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I. ─ Cochinchine orientale

Population catholique 83.180
Baptêmes d’adultes 2.935
Baptêmes d’enfants de païens 2.865
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« Contre toutes nos prévisions, écrit Mgr Grangeon, le chiffre de nos baptêmes d’adultes a dépassé celui de l’année dernière. Encore quelques dizaines, et il aurait atteint 3.000. Il reste néanmoins bien au-dessous, je ne dis pas seulement de nos désirs, mais encore du zèle déployé par chacun de nos ouvriers évangéliques.
« Plus d’un tiers de ces baptêmes a été fourni par la partie du vicariat que nous avons pris l’habitude d’appeler « mission des Ba-hnars » ou, plus couramment, « des sauvages ». M. Vialleton, qui en est supérieur, m’écrit de Kon-tum, à la date du 15 août :
« La divine Providence a grandement béni, cette année, les travaux de nos confrères. Près « de 1.200 baptêmes d’adultes, la conversion de 11 villages païens, sans parler du ministère « ordinaire auprès des fidèles, constituent un résultat fort appréciable, eu égard à ce que « coûtent ici l’instruction des catéchumènes et l’administration des districts.
« Les nouvelles conquêtes, obtenues dans trois directions différentes, ouvrent la porte à « d’autres encore plus importantes. A l’est, certains villages attendent que M. Hutinet aille « brûler ou noyer leurs dieux de bois et de pierre. Au nord-ouest, M. Bonnal, qui a fondé un « nouveau district, assure qu’il n’a qu’à pousser plus loin pour doubler et tripler le nombre de « ses catéchumènes. Malheureusement, conquérir ne sert de rien : il faut organiser, car il ne « suffit pas d’occuper la forêt sans la défricher et l’ensemencer. Et ce n’est pas une petite « besogne. Nos confrères devront donc attendre du renfort avant de poursuivre leur marche en « avant.
« D’un autre côté, le sauvage, homme de parole, ne croit plus aux promesses dont le terme « est échu ; on risque beaucoup de perdre ces gens simples, si on ne les instruit pas à l’époque « primitivement fixée.
« Dans le sud, M. Nicolas a réussi à s’implanter chez les Haban qui, par le caractère et les « mœurs, se rapprochent beaucoup plus des turbulents et licencieux Jaraïs que des paisibles et « honnêtes Ba-hnars. Si, avec ces derniers, il faut déjà des kilogrammes de patience et « d’énergie, des quintaux ne seront pas de trop, avec les premiers. N’importe, les succès déjà « obtenus permettent d’en espérer de plus sérieux encore, avec la grâce de Dieu. A l’ouest, M. « Kemlin, qui a fourni le plus beau chiffre de baptêmes, ne parvient pas à instruire tous ses « catéchumènes. Il pourra, lui aussi, les multiplier à son gré, dès qu’il aura l’auxiliaire qui lui « est indispensable. »
« D’ailleurs, je puis dire qu’aucun des missionnaires ne suffit à la tâche qui lui incombe chez nos sauvages. Et, cependant, nous n’étions que 9 en 1903, et nous sommes 17 aujourd’hui.
« Le trait suivant, rapporté par M. Asseray, prouve que nos confrères de la mission des Ba-hnars ne sèment pas en terre ingrate :
« Les vieillards de Poley-dreh, dit-il, me donnent toujours beaucoup de consolation à leurs « derniers moments. Là, on sait mieux mourir, parce qu’on y sait mieux vivre. C’est là, en « effet, que se trouvent les plus anciens chrétiens de mon district. L’une de ces âmes simples, « qui ne paraissait nullement effrayée de la mort, me répétait, ces jours-ci, dans son naïf « langage, la parole de saint Paul : « Je désire la mort pour être avec Jésus-Christ ! » Je lui « rappelai que, là-haut, non seulement elle verrait Dieu, Notre-Seigneur, la sainte Vierge, les « saints, mais qu’elle reconnaîtrait aussi son mari et M. Dourisboure qui, par le baptême, la fit « jadis enfant de Dieu et de l’Église. A ces mots, elle se dressa sur son séant, et, d’un ton « suppliant : « Puisqu’il en est ainsi, grand-père, s’écria-t-elle, faites-moi mourir au plus « tôt. »
« Il me paraît aussi intéressant qu’utile de signaler la retraite donnée, dans le poste central de Kon-money, aux auxiliaires et serviteurs annamites de tous les missionnaires Ba-hnars. A cette occasion, plus d’un confrère s’était condamné à cuire lui-même son riz, ce qui n’est pas toujours facile, pour ne priver aucun de ses hommes du bienfait de la retraite. Les exercices furent suivis, pendant quatre jours, avec une régularité et une piété exemplaires, par ces 85 jeunes gens. « On les aurait pris pour des moines dans leur cloître, » écrit M. Asseray, qui les a vus de près. La rénovation solennelle des promesses du baptême qui se fit le jour de la clôture, produisit sur tous la plus vive impression.
« La retraite, dont je viens de parler, a lieu tous les deux ans. C’est là une excellente pratique, qui mériterait d’être adoptée ailleurs.

Mgr d’Utine parle ensuite de la situation religieuse dans les trois provinces de Quang-nam, Binh-thuan et Khanh-hoa. La première occupe le nord du vicariat ; les deux autres, le sud. « Quang-nam a donné 4.818 confirmations, qui nous ont coûté de grandes fatigues, à moi et aux confrères qui m’assistaient pour la prédication et l’audition des confessions. Le zèle apostolique allège, il est vrai, tous les labeurs, et la charité fraternelle fait trouver une douceur spéciale, dans ces tournées qui durent plusieurs semaines et qui groupent les prêtres de toute une province autour de leur évêque.
« Les fidèles, eux aussi, même ceux qui ne s’approchent pas des sacrements, car le temps manque souvent pour y admettre les personnes déjà confirmées, retirent de ces visites extraordinaires une augmentation sensible d’esprit chrétien. C’est pour eux une occasion de se rapprocher et de montrer aux païens leur nombre et leur solidarité, en témoignant, avec la pompe extérieure toujours bruyante en usage dans le pays, leur vénération et leur amour pour leur premier pasteur. J’ai eu la satisfaction de constater partout que, sous ce rapport, nos néophytes d’aujourd’hui sont dignes de leurs aînés. Si chétive que soit la personne de leur évêque, ils voient en lui le représentant de Dieu, et le reçoivent comme tel. Ils y mettent encore plus d’entrain et de bonne volonté, quand cet honneur leur est offert pour la première fois. Ainsi les nouvelles chrétientés de la vallée de Hoang-phuc et celles des collines du Ha-dang, au Quang-nam, ont déployé un zèle que les forces du héros de la fête ont, plus d’une fois, trouvé excessif. Peu importe, après tout, pourvu que ces démonstrations aient été utiles à la gloire de Dieu et au bien des âmes.

« La visite des néophytes de Rang, au Binh-thuan, m’a aussi laissé une excellente impression. Établis sur la dune stérile, resserrés entre la mer et la forêt qui leur procure à peine un peu de gibier, ces pauvres gens vivent de la pêche et des petites industries qui en découlent. Il n’y a pas de riches parmi eux. Toutefois, leur amour du travail les met à l’abri de l’indigence ; ils savent même prélever, sur leurs modiques économies, un peu d’argent pour hausser, de quelques mètres encore, la tour blanche de leur église, que les navigateurs aperçoivent déjà de fort loin. Chez eux, l’esprit est excellent ; la jeunesse surtout est admirable. Elle possède par cœur toutes les prières communes, et ne craint pas de parcourir, presque chaque dimanche, en compagnie de grandes personnes, les vingt-deux kilomètres de côte qui la sépare de Phan-thiet, afin d’y entendre la sainte messe. Or, les aînés dans la foi, parmi ces néophytes, n’ont pas encore dix ans. Ils sont aujourd’hui 384, et ne cessent de faire du prosélytisme auprès des païens qui les entourent.
« Le plus fervent néophyte de cette jeune chrétienté était, naguère encore, un des rares Annamites qui, prenant au sérieux la religion de Bouddha, s’efforcent d’en observer les trois préceptes principaux : abstinence de chair, même de celle du poisson : continence parfaite ; récitation de longues prières quotidiennes, d’ailleurs incomprises. Dès qu’il connut la doctrine chrétienne, cet homme droit l’étudia très attentivement et finit par l’embrasser, avec une conviction éclairée qui en fait le modèle de tous.
« Son histoire me remet en mémoire celle d’une femme, vraiment forte, qui lui ressemble sous plus d’un rapport, et qui habite la chrétienté isolée de Gia, dans le nord du Khanh-hoa. Ba Sach (Mme Sach), dont le nom est connu partout, a, aujourd’hui, près de soixante ans. Jeune fille, elle reçut une éducation soignée, qui comprenait même, chose rare parmi les personnes de son sexe, l’étude des caractères chinois. Ses parents, qui avaient le « défaut » d’être riches, ne purent refuser de la donner, comme seconde femme, à un des hauts mandarins de la province. Au bout de trois ans, elle racheta sa liberté moyennant une forte somme, et épousa un métis chinois de son village. Le commerce du mari prospéra ; sa fortune s’accrut, fort honnêtement d’ailleurs, mais l’union des deux époux demeura stérile. Cette épreuve fit naître, dans leur esprit, les pensées sérieuses. Des circonstances providentielles les ayant mis en rapport avec M. Auger, ils étudièrent les livres de doctrine que le Père leur prêta et ne tardèrent pas à recevoir le baptême. Le mari étant mort peu après, Ba Sach consacra ses revenus à l’établissement de nombreux enfants adoptifs, ses neveux et nièces, ou simples orphelins nés de parents pauvres. Elle fit donner à tous une éducation chrétienne, bien entendu. Elle n’eut garde d’oublier, dans ses largesses, sa petite paroisse. Elle fit transférer, près de sa maison, l’église et le presbytère, et les rebâtit, à ses frais, fort convenablement. Bien qu’elle ait assuré un revenu suffisant à tous les frais du culte, elle s’est réservé l’honneur de recevoir son curé chez elle, quand les devoirs du saint ministère le ramènent dans le village, fort éloigné du centre du district. Inutile d’ajouter que, si les repas d’un missionnaire sont, quelques part, mal apprêtés et mal servis, ce n’est pas à Gia, chez Mme Sach.
« Les chrétiens de Gia, qui étaient à peine une centaine quand Ba Sach et son mari se convertirent (1890), sont, aujourd’hui, 329. Tous défèrent à la généreuse veuve une primauté d’honneur, et lui témoignent une respectueuse affection. Rien d’important ne se décide sans qu’on ait demandé son avis et obtenu son consentement. Elle, aussi modeste que fervente, ne souffre aucune distinction et s’assied, à l’église, sur la même natte que la plus pauvre des néophytes. Que Dieu la récompense de ses mérites, et nous donne beaucoup d’hommes de la trempe de cette femme !

« Nous avons adopté, pour notre petit séminaire, l’usage d’une seule entrée tous les deux ans. Cette pratique, déjà consacrée par la coutume dans les trois missions voisines, a le double avantage de diminuer le nombre des professeurs, et de permettre à chacun d’eux de donner à ses élèves un enseignement plus suivi, partant plus fructueux.
« Vers la fin de novembre 1905, le grand séminaire de Dai-an, qui avait été jusque-là si salubre, fut envahi par une fièvre pernicieuse, d’autant plus difficile à soigner que, au dire des médecins, ce n’était ni la fièvre ordinaire, ni la fièvre typhoïde.
« Un élève catéchiste, atteint des premiers, fut emporté en huit jours, au moment où il semblait aller mieux. Dans l’intervalle, plusieurs autres, théologiens et catéchistes, furent pris ; deux, avec des symptômes alarmants. Le médecin indigène déclara leur cas très grave et ne consentit à donner des médecines qu’à titre d’essai. On apporta quelques adoucissements à la règle, et toute la communauté commença une neuvaine à l’Immaculée-Conception, pour demander la guérison des malades et la préservation de ceux qui se portaient bien. Dès les premiers jours, l’un des deux « condamnés » donna des signes non équivoques de guérison prochaine ; mais l’autre succomba, le huitième jour de la neuvaine. Le nombre des élèves atteints ne fit qu’augmenter. Il fallut licencier toute la communauté, et deux mois et demi de vacances ne furent pas de trop pour permettre la reprise des cours. Grâce à Dieu, l’état sanitaire est excellent depuis lors, et tout porte à croire que cette épidémie, qui sévit aussi ailleurs, était due à des causes purement accidentelles.
« Nul doute que Notre-Seigneur n’ait récompensé, chez les deux élèves catéchistes qui nous furent enlevés, leur volonté de se consacrer à la prédication de l’Évangile.

« La pénurie de nos ressources et de notre personnel auxiliaire nous a permis de faire si peu, jusqu’ici, pour les œuvres d’instruction, que je m’en voudrais de ne pas signaler la fondation d’une petite imprimerie en caractères européens. Née depuis deux ans, grâce aux offrandes des missionnaires et des prêtres indigènes, elle a grandi vite sous l’habile direction de M. Maheu. Outre les circulaires épiscopales et le bulletin mensuel, trait d’union entre les membres dispersés de la famille, l’imprimerie commence à nous donner quelques livres de prières, voire même des ouvrages de doctrine. Peu à peu, elle pourra suffire à nos besoins les plus urgents et réaliser, dans sa modeste mesure, l’un des désirs de saint Paul : Omni modo Christus annuntietur.

« En résumé, l’exercice qui prend fin a été paisible, sinon très fructueux. La Providence nous a préservés des catastrophes causées par les éléments, et des persécutions suscitées par l’hostilité des hommes. J’entends parler de l’hostilité ouverte ; car les antipathies et les oppositions secrètes, signalées l’année dernière, comme résultat des victoires japonaises et écho douloureux de la situation religieuse en France, ont augmenté d’intensité. Un commencement d’agitation dans le Binh-dinh fait craindre que ces causes ne produisent, à bref délai, des effets pernicieux. Souvenons-nons que le fiat voluntas tua suit immédiatement l’adveniat regnum tuum dans le Pater. Il nous faudra, sans doute, redire bientôt en Cochinchine orientale, la troisième demande de l’oraison dominicale, après avoir vu, de nos yeux, la réalisation de la seconde. »


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