| Année: |
1906 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin maritime |
| Rédacteur: | Mgr Marcou |
IV. ─ Tonkin maritime
Population catholique 89.000
Baptêmes d’adultes 872
Baptêmes d’enfants de païens 5.761
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« Les résultats de l’année 1905-1906, écrit Mgr Marcou, sont inférieurs à la moyenne des années précédentes, sauf en ce qui concerne l’ondoiement des enfants de païens et l’administration des derniers sacrements aux malades. La misère a été telle que les vieillards affirment n’en avoir jamais vu de pareille. Dans la province de Ninh-binh surtout (qui compte les trois quarts de la population chrétienne du vicariat), on ne voyait sur les chemins que mendiants au teint cadavéreux ; tous paraissaient plutôt morts que vifs. Trois ou quatre mois durant, la famine et les maladies qui l’accompagnent d’ordinaire, ont fait beaucoup de victimes. Le nombre des malheureux morts de faim est estimé, pour celle seule province, à plus de 3.000, et il serait bien plus élevé, si on y ajoutait les personnes mortes par suite des privations qu’elles avaient endurées pendant la famine.
« Au milieu de tant de misères, nous avons eu, du moins, la consolation d’ondoyer 5.761 enfants de païens, chiffre que nous n’avions jamais encore atteint, et de sauver la vie à une foule de malheureux. Missionnaires et prêtres indigènes se sont ingéniés de leur mieux pour venir en aide à leurs chrétiens. Ainsi à Phat-diem, mon provicaire, M. Bareille, faisait donner une boulette de riz à chaque pauvre qui demandait l’aumône : or, il s’en présentait jusqu’à 4.000 par jour !
« Quant au ministère spirituel, visite des chrétientés, administration des sacrements, instruction des catéchumènes, il n’a pas été possible de s’y livrer comme à l’ordinaire, la misère étant trop grande et trop générale.
« Çà et là, les mendiants, poussés par la faim, ont commis de vrais actes de brigandage, en pillant les rares familles qui avaient encore un peu de riz. Mourir pour mourir, pensaient-ils, mieux vaut recevoir un mauvais coup que mourir à petit feu dans les tortures de la faim.
« La région montagneuse, où habitent les Thay et les Laotiens, a été moins éprouvée que la plaine. Grâce à Dieu, nos confrères y ont fait de sérieux progrès, et cette partie du vicariat, qui n’avait pas un seul chrétien il y a vingt-cinq ans, compte actuellement plus de 2.000 néophytes et catéchumènes. Il m’est agréable de reproduire ici, en très grande partie, le rapport que m’adresse M. Blanchard sur toute cette région.
1o « Dans le district de M. Rey, le village de Na-ham a été grandement éprouvé par un « incendie. La plupart des maisons, celle des missionnaires entre autres, ont été la proie des « flammes.
« La chrétienté de Muong-ai, qui s’était désagrégée il y a deux ans, se reforme petit à petit, « et M. Rey est allé la visiter cette année. Malheureusement, au moment où il s’y trouvait, il « fut appelé auprès de M. Pirot, qui était tombé gravement malade et qu’il dut soigner assez « longtemps. Lorsqu’il retourna à Muong-ai, les néophytes étaient tous disséminés dans les « rizières de la montagne.
« M. Rey compte 23 baptêmes d’adultes. Ce chiffre n’est pas élevé, mais que de travail il « suppose, que de courses fatigantes à travers la forêt ! En effet, presque tous les païens de la « contrée fument l’opium, et c’est là un des principaux obstacles à leur conversion.
« Le district de Na-ham comprend cinq chrétientés : Na-ham (150 chrétiens), Ke-lin (20), « Ping-pao (30), Pa-ko (35), Muong-ai (70). Il y a, en outre, 10 catéchumènes dans ces « villages.
2o « Dans le Muong-soi, district de M. Bourlet, les difficultés sont toujours grandes. Les « Laotiens deviennent de plus en plus nombreux et s’efforcent de supplanter les Thays. Cette « lutte de race est loin de nous être favorable. Tous nos chrétiens sont Thays. Pour peu que « nous paraissions prendre leur parti, nous risquons d’éloigner de nous les Laotiens ; et si les « Laotiens finissent par dominer les Thays, ces derniers quitteront le pays en masse, et nous « resterons seuls en face de gens mal disposés. Nous avons donc besoin de beaucoup de « prudence pour ne mécontenter personne. M. Bourlet compte 380 chrétiens et 94 « catéchumènes, répartis dans 10 chrétientés.
« Le manque de personnel et de ressources nous a empêchés de nous établir à Muong-ven, « malgré les pressantes invitations du phia ba lat (chef de tribu), dont il est parlé dans le « compte rendu de l’an dernier. A propos de ce phia ba lat, on a rappporté un fait « extraordinaire qu’il serait utile de contrôler dans tous ses détails. Voici le récit qu’en fait M. « Bourlet :
« A Muong-ven , il y a un bonze, Auha-Khu, sorte d’abbé, venu de Vien-cham ; il avait « amené avec lui un autre bonze de Savannakhet. Ce dernier, après une retraite de quelques « jours, était allé à la bonzerie d’un village appelé Ban-na-lim. Une nuit, pendant que les « bonzes dormaient, il se produisit un craquement sinistre ; on eût dit que la bonzerie « s’écroulait. Tout le monde s’éveille en sursaut, on examine la maison et on ne voit rien « d’extraordinaire, sauf que le bonze de Savannakhet paraît fou. Cinq ou six bonzes essaient « de se rendre maîtres de lui, c’est en vain ; le pauvre fou brise tout ce qui lui tombe sous la « main. On va alors chercher le phia pa lat. Celui-ci arrive, fait le signe de la croix sur le « possédé qui, aussitôt calmé, vient se mettre à genoux devant lui et le salue :
« Grand maître, ayez pitié de moi, ne me faites pas de mal. »
« Pars, esprit mauvais, dit le phia ba lat, et ne reviens plus. »
« Je vais partir, je vais partir, » crie le bonze.
« Pars, et pour de bon. » Le phia ba lat s’est à peine retiré, que le possédé se met à dire : « Oh ! j’ai dit que je partirais, mais ce n’est pas vrai ; j’avais peur du grand maître. » Le phia « ba lat revient ; le bonze recommence à trembler et à saluer. Cela dure toute une journée. A « la fin, le phia ba lat dit au bonze : « Fais-toi chrétien ; veux-tu, dis ? ─ Oui, je veux, « répondit l’autre ; je veux tout ce que vous voulez. ─ Eh bien, fais le signe de la croix avec « moi : Au nom du Père et... » Arrivé là, le bonze ne peut plus prononcer ; il pousse un grand « cri et se sauve dans la forêt, abandonnant son habit qui s’était accroché à un buisson.
« On le retrouva, deux jours après, tout nu et mort sur la route. L’événement fit d’autant « plus d’impression sur les gens du pays, que le possédé avait subi, sans la moindre émotion, « tous les exorcismes des bonzes, et brisé, l’un après l’autre, les fils de coton dans lesquels ils « devaient réussir, disaient-ils, à emprisonner son âme.
3o « A Na-mun, chef-lieu du district de M. Roucoules, il y avait jadis 400 chrétiens. Ce « chiffre a sensiblement diminué, car bon nombre d’habitants trouvant les impôts trop lourds « et les corvées trop assujettissantes, sont allés se fixer ailleurs. Sans la présence et les « encouragements du missionnaire, il ne serait pas resté une seule famille à Na-mun. Le « district comprend 5 chrétientés, avec 194 néophytes et 69 catéchumènes. Il y a, de plus, des « demandes de conversion à Muong-kien et Muong-pao, dans le huyen (sous-préfecture) de « Xam-to.
4o « Grâce au zèle et au dévouemet de M. Pirot, Muong-sia se transforme de jour en jour. « Lorsque, en 1903, le chef indigène se rendit à Na-ham pour implorer l’assistance de M. « Rey, la situation du pays était désespérée. Presque tous les villages avaient été abandonnés, « les champs étaient en friche, une grande partie des terres avait été vendue, le chef lui-même « était criblé de dettes. Depuis lors, quel changement ! M. Rey est venu et a rétabli la paix. « Après lui, M. Pirot a facilité le rachat des terres et a fait des avances pour les semences ; les « habitants ont repris courage. Peu à peu, la prospérité a reparu, et en deux ans la population a « plus que doublé. Les villages renaissent à mesure que reviennent les anciens habitants qui, « tous, demandent à embrasser notre sainte religion. Il y a maintenant à Muong-sia plus de « 500 néophytes ou catéchumènes. Si la tranquillité continue à régner, les gens de Muong-sia, « encore dispersés un peu partout, regagneront bientôt leur pays d’origine et augmenteront « d’autant le nombre des chrétiens.
« M. Pirot a construit, cette année, une vaste et solide maison, mais au prix de grandes « fatigues. La santé de notre cher confrère en a été fortement ébranlée, et il a dû aller un peu « de repos à Hong-kong.
5o « Il me reste, dit en terminant M. Blanchard, à parler de mon district, Muong-khiet, où « l’on rencontre un bon nombre de familles qui s’étaient converties, lors du premier essai « d’évangélisation, il y a vingt-cinq ans. A la suite des troubles et des massacres, ces pauvres « néophytes, restés sans missionnaire, cessèrent peu à peu de pratiquer une religion qu’ils ne « connaissaient encore que très imparfaitement. Maintenant que nous jouissons de la paix, je « m’efforce de les ramener, mais ils hésitent toujours. « Plus tard, nous verrons, disent-ils ; « tôt ou tard, il faudra bien que nous écoutions le Père. » En attendant, mon petit troupeau « n’augmente pas. La situation, d’ailleurs, est plus pénible à Muong-khiet que dans les autres « districts, parce qu’aucun chef ne s’est encore converti. Mes chrétiens sont des gens du « peuple, des serviteurs, des serfs corvéables à merci. Sous ce rapport, je ressemble, il est « vrai, aux apôtres, qui ont fait leurs premières conquêtes parmi les pauvres et les ignorants ; « néanmoins, je ne puis m’empêcher de regretter que mon troupeau manque d’une ou deux « bonnes têtes. Dieu merci, les chefs païens sont encore assez bien disposés, du moins « extérieurement.
« A Muong-tuong, une dizaine de familles ont déclaré vouloir étudier la doctrine, et je leur « ai envoyé un catéchiste. Elles doivent se réunir en un seul village et me construire une « maison. Quelques personnes savent déjà presque toutes les prières, et j’espère pouvoir « bientôt les baptiser. Si nous arrivons à nous établir là d’une manière solide, il est certain « que les conversions seront nombreuses aux environs. En effet, une tribu voisine, Muong-« khang, dit déjà tout haut qu’elle n’attend que notre installation à Muong-tuong pour venir à « nous. Que le bon Dieu nous soit en aide et tout s’arrangera pour sa plus grande gloire !
« Mon district compte 140 chrétiens, et 94 catéchumènes répartis en cinq villages.
6o « De tous les districts de la région Chau-lao, il ne nous reste plus que Yen-khuong à « visiter. M. Degeorge chargé de ce district, à la place de M. Patuel malade en France, rend « ainsi compte de sa tournée d’administration :
« De Muong-deng, en nous dirigeant vers le nord-ouest, nous arrivons successivement à « Muong-ha, à Ban-sum, où habitent trois familles de catéchumènes, et à Ban-chieng, petit « village où toute la population, y compris le maire et le chef de canton, étudie le catéchisme. « Beaucoup de familles ont émigré au Quan-hoa et au Laos. Si nous parvenons à les ramener « à Ban-chieng, le nombre des chrétiens augmentera rapidement.
« Une grande journée de marche à l’est nous conduit à Nhan-ky, où trois villages ont « demandé le catéchuménat ; mais la famine qui a sévi cette année ne nous a pas encore « permis de nous occuper d’eux.
« En descendant de Nhan-ky sur le Lang-chanh, résidence du Quan-chau, dont l’autorité « s’étend sur toute la région, nous rencontrons un jeune chef indigène qui sait déjà les prières « et les vérités essentielles. Nous pourrons le baptiser bientôt. Ce jeune homme nous fait « espérer la conversion de deux villages, qui dépendent de lui. La chose paraît d’autant plus « probable, que ces villages furent visités autrefois par les catéchistes de M. Pinabel.
« Poursuivons notre chemin vers le sud et nous serons bientôt à Muong-jin. Là, toute une « tribu étudiait avec ardeur, quand éclatèrent les troubles de 1883-1884, qui ravagèrent la « contrée comme un torrent dévastateur, ne laissant après eux que des ruines. Des catéchistes « furent massacrés : nombre de familles s’enfuirent ; les autres n’échappèrent à la mort qu’en « payant de fortes amendes aux persécuteurs.
« Depuis un certain temps, quelques-unes de ces familles manifestaient l’intention de se « convertir. A mon passage, huit d’entre elles se sont déclarées chrétiennes ; les autres « hésitent encore.
« De Muong-jin, franchissant en un jour et demi Muong-mot et Muong-kan, terres « laotiennes, nous arrivons à Ban-sang et à Ban-hang.
« Ban-sang est complètement désert, depuis le massacre de MM. Séguret et Antoine. La « brousse a envahi toutes les rizières, mais la terre qui a bu le sang de nos martyrs ne peut « manquer de produire tôt ou tard une riche moisson d’âmes. Dernièrement, deux familles « chrétiennes de Yen-khuong se sont engagées à défricher les terrains et à reconstituer le « village. Aussi espérons-nous y voir refleurir bientôt notre sainte religion.
« Ban-hang a été remis en culture, depuis le retour des missionnaires à Yen-khuong. Le « village se compose de sept familles, dont trois sont chrétiennes.
« De Ban-hang, rentrons à Muong-deng, après avoir décrit trois quarts de cercle autour de « notre résidence.
« Ici, les chrétiens sont disséminés en 6 villages. Notre situation s’affermit de plus en plus. « Le nombre des baptisés est de 120, et celui des catéchumènes, de 94. A Noël, M. Maigret, « mon compagnon, a eu la joie de baptiser 27 catéchumènes, et à la fête de la Pentecôte, nous « en baptiserons encore 25. Dieu daigne augmenter notre petit troupeau en nombre et en « ferveur ! »
« Pendant que notre sainte foi progresse ainsi dans les montagnes, nous n’avons pu, cette année, à cause de la misère générale, nous établir que dans trois ou quatre villages de la plaine. Le nombre des catéchumènes aurait été bien plus considérable, si nous avions eu des secours à leur distribuer ; mais nous avions déjà toutes les peines du monde à empêcher nos vieux chrétiens de mourir de faim.
Hôpitaux. ─ « Dans nos deux hôpitaux, celui de Phat-diem, dirigé par les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, et celui de Phong-y, tenu par des Sœurs indigènes, les déshérités de ce monde ont continué de trouver aide et assistance. L’établissement de Phat-diem a donné l’hospitalité à 556 malades et a fourni 67 baptêmes d’adultes ; celui de Phong-y a reçu 498 malades et enregistré 37 baptêmes. Combien plus de malheureux auraient été secourus, si nos ressources l’avaient permis !
Léproseries. ─ « A la léproserie de Phuc-nhac M. Corbel a administré 22 baptêmes, et M. Collomb, 13 dans celle de Thanh-hoa. Les aumônes recueillies par les Missions Catholiques nous ont permis de soulager un peu ces malheureux. Mais que de misères encore, surtout à Thanh-hoa, où les lépreux ne bénéficiant d’aucun secours du gouvernement, sont réduits à aller mendier, malgré leurs souffrances et la nature de leur maladie, pour ne pas mourir de faim. Les deux léproseries comptent actuellement 320 pensionnaires.
Écoles. ─ « Pour donner aux parents chrétiens toute facilité de faire apprendre le français à leurs enfants, sans les faire passer par les écoles officielles, où leur foi est toujours plus ou moins exposée, nous avons ouvert une école spéciale à Thanh-hoa, et, s’il plaît à Dieu, nous en ouvrirons une seconde, cette année, à Ninh-binh. Quant à nos nombreuses écoles paroissiales, où les enfants apprennent le catéchisme et les prières, elles continuent à fonctionner comme par le passé et à donner d’excellents résultats.
Petit séminaire de Phuc-nhac. ─ « L’état sanitaire de cet établissement a laissé à désirer. Il y a eu quatre décès et de nombreux cas de beri-beri parmi les élèves. Le meilleur préventif contre cette dernière maladie serait une alimentation plus substantielle ; malheureusement, ici encore, nous sommes arrêtés par la modicité de nos ressources, qui ne nous permet pas d’améliorer le régime comme nous le désirerions.
« Les élèves ont donné pleine satisfaction à leurs maîtres, par leur piété et leur bon esprit.
« Pour compléter nos établissements d’instruction, il nous faudrait un grand séminaire. Grâce à des cotisations recueillies parmi nos chrétiens, un terrain a été acheté. Il s’agit maintenant de construire ; mais malgré notre grand désir de mettre bientôt la main à l’œuvre, nous serons obligés d’attendre longtemps encore, à moins que la divine Providence n’inspire à quelque âme généreuse la pensée de nous venir en aide. »
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