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Rapport annuel des évêques

Année: 1906
Pays: Vietnam
Mission: Tonkin occidental
Rédacteur:Mgr Gendreau

CHAPITRE V
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GROUPE DES MISSIONS DU TONKIN

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I. ─ Tonkin occidental

Population catholique 140.379
Baptêmes d’adultes 1.792
Baptêmes d’enfants de païens 23.598
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« Depuis un an, écrit Mgr Gendreau, il plaît au divin Maître de faire passer notre mission par une série d’épreuves bien attristantes et bien pénibles. En voici les principales :
« Le 22 juillet 1905, le fleuve Rouge brisait ses digues en face de notre petit séminaire de Hoang-nguyen, et, peu à peu, submergeait toute la région entre Phuly et Hanoï.
« Le 31 août, un premier typhon saccageait les villages inondés, balayant, sous le choc des vagues, maisons et mobilier, et faisant, parmi les habitants, de trop nombreuses victimes.
« Le 20 septembre, second typhon, qui aggravait la détresse de ces malheureuses populations.
« Enfin, le 29 septembre, troisième typhon, avec dix jours de pluies torrentielles. Cette fois, rien n’échappait au désastre, et la partie sud du vicariat, fière de ses belles plaines de riz déjà jaunissant, disparaissait à son tour comme la partie nord, sous les flots de l’inondation. On eût dit une véritable mer, où émergeaient, çà et là, les touffes des bambous et les toits des maisons, indiquant l’emplacement des villages. Quel spectacle désolant ! Des cultures, hier encore l’espoir de l’avenir, rien ne restait ; des modestes provisions, précieusement gardées dans le secret de la maison, la plus grande partie était avariée, pourrie, ou bien ou la voyait entraînée par la violence du courant.
« C’est ainsi qu’a été traitée notre communauté centrale de Keso. Malgré une lutte acharnée de jour et de nuit, où l’on a combattu pied à pied la crue envahissante, où l’on se tenait en faction sur les digues pour courir, au premier signal, à l’endroit le plus menacé, fortifier les points faibles et aveugler les crevasses, un moment est venu où toute résistance a été inutile. L’inondation n’avait plus besoin de se faire brèche ; elle passait par-dessus les digues elles-mêmes. En quelques minutes, l’eau envahissait la communauté et la cathédrale, atteignant jusqu’à 1m 60 de hauteur. Elle a continué à séjourner ainsi, pendant des semaines, à peu près au même niveau partout : son écoulement était, en effet, considérablement retardé par la position particulière de notre vicariat, enserré entre le fleuve Rouge et le Day, qui vont se rejoindre en aval, avec une seule issue vers la mer.
« L’asséchement de l’inondation s’est donc produit si lentement, qu’il ne restait plus ensuite la possibilité de recommencer les cultures. C’était la ruine pour tout le monde, et, avec la ruine, la famine.
« Déjà, dans le courant de septembre, il nous avait fallu venir en aide aux sinistrés des premiers typhons. Après le dernier désastre, ce n’était plus une région, quelques districts seulement, c’était le vicariat tout entier qui avait besoin de consolations et d’aumônes. Aussi, dès la première quinzaine d’octobre, les demandes de secours ont-elles afflué instantes, multipliées, avec des détails navrants sur la détresse de nos pauvres chrétiens.
« Comme tout, hélas ! le faisait prévoir, cette détresse s’est vite aggravée, à mesure que s’épuisaient les maigres réserves arrachées à l’inondation. A partir du mois de février surtout, les gens n’ayant plus rien à vendre et ne pouvant plus emprunter, la famine a sévi dans toute sa rigueur. Pendant cette longue période, quelle dure existence que celle des missionnaires et des prêtres des paroisses (réduits eux-mêmes, par le fléau, à une gêne excessive), assiégés par une foule, sans cesse renaissante, qui les suppliait de ne pas la laisser mourir de faim ! Ainsi que l’un d’eux me l’écrivait : « Entendre toute la journée ces cris, ces supplications : voir ces « vieillards faméliques, ces femmes avec leurs petits enfants décharnés, se traînant à votre « porte, demandant quelques sapèques, une poignée de riz : quelle torture pour un cœur de « prêtre, lorsqu’il se sent impuissant à soulager tant de misères !
« Une autre classe bien digne de compassion, elle aussi, c’était celle qui souffrait sans rien dire, jusqu’au moment où, pressée par le besoin, elle venait, à la dérobée, solliciter une aumône, parce qu’à la maison il y avait des malades, de vieux parents, de pauvres petits enfants qui n’avaient pas mangé de riz depuis trois, quatre jours, souvent davantage. Et qu’avaient donc mangé ces malheureux ? Du son de riz, des souches de bananiers, des herbes sauvages arrachées au bord des sentiers : telle était la nourriture de milliers et de milliers d’Annamites.

« En présence d’une situation si affreuse, l’administration du Protectorat s’est émue et, à plusieurs reprises, on a fait des distributions d’argent et de grains dans les régions les plus éprouvées.
« Un journal de Hanoï, de son côté, a ouvert une souscription en faveur des affamés. Le chiffre élevé, qui en a été le résultat, a prouvé une fois de plus, la générosité des Français envers leurs protégés. Sed quid hœc inter tantos !
« Aussi, sous la poussée de la faim, les villages se dépeuplaient ; non seulement les hommes et les jeunes gens, mais les femmes, les jeunes filles s’en allaient, par groupes nombreux, dans la haute région, espérant y trouver, avec le travail, un salaire moins insuffisant. Hélas ! beaucoup y ont trouvé la maladie et ne sont rentrés chez eux que pour y mourir.
« D’autres, trop affaiblis pour entreprendre un si long voyage, erraient dans les régions voisines, où l’on disait la famine moins dure et où, par conséquent, il leur semblait plus facile de recueillir quelques secours.
« Comme me le signalaient les confrères, c’était une véritable dislocation des familles, même des chrétientés, et les travaux du saint ministère s’en sont trouvés, en certains endroits, interrompus. Missionnaires et prêtres indigènes faisaient de leur mieux pour remédier à cet inconvénient ; grâce à leur zèle, à leur dévouement, la vie religieuse s’est maintenue partout, mais il leur a été souvent impossible de suivre la marche accoutumée dans la visite des chrétientés et la préparation des fidèles aux sacrements.
« Impossible pareillement de continuer l’instruction régulière des nouveaux convertis, de sorte que cette terrible crise a eu une répercussion bien fâcheuse, quoique trop explicable, sur les chiffres d’administration religieuse restés, cette année, sensiblement inférieurs à ceux des années précédentes. Les seuls en progrès sont, hélas ! les chiffres des viatiques et des extrêmes-onctions, qui démontrent ainsi, mieux que toute autre preuve, les cruelles conséquences de la famine. Cependant ces conséquences mêmes nous ont procuré une douce et fortifiante compensation, grâce à nos hôpitaux indigènes où près de 1.000 païens ont été baptisés avant leur mort. Chez les chrétiens, la mortalité a principalement sévi dans les paroisses de Nam-dinh ; à Yen-loc, à Ke-nap, en particulier, elle a plus que décimé la population.
« Et même, fait jusqu’ici sans précédent, les comptes rendus paroissiaux mentionnent plus de 200 décès sans sacrements, suite bien affligeante de l’épuisement et de l’inanition. Plusieurs de ces décès sont survenus la nuit, sans maladie apparente, sans la moindre secousse ; la famille ne s’en apercevait que le lendemain matin, au moment du lever. D’autres fois, une défaillance se produisait subitement, par suite de l’abstinence trop longtemps prolongée : le prêtre se hâtait d’accourir, mais la mort avait déjà achevé son œuvre.

« Malgré toutes ces épreuves, nos chrétiens n’ignoraient pas que leur sort était bien préférable à celui des païens, car si leurs souffrances étaient grandes, ils ont vu les dons de la charité chercher à les adoucir. Ces dons, comme toujours, nous les devons à nos frères de France qui sont venus à notre secours, avec un élan, une générosité que nous ne reconnaîtrons jamais assez. Mais Dieu est là pour les récompenser, de même qu’il récompensera, je l’en supplie du fond du cœur, les infatigables dévouements qui ont bien voulu servir d’intermédiaires entre nous et nos chers bienfaiteurs. Au nom de mes confrères et de tout le vicariat, je tiens à adresser ici l’expression de notre profonde gratitude à tous ceux qui se sont intéressés à nos malheurs, et particulièrement à ces pieuses communautés, qui ont oublié leur propre détresse, pour soulager la nôtre. Que notre Père céleste daigne les bénir et les protéger maintenant et toujours !
« Ces précieuses aumônes ont été véritablement providentielles ; sans elles, en effet, qu’aurions-nous pu faire ? Puisque tout ici continuait à nous manquer, les mois avaient beau succéder aux mois, la situation restait à peu près toujours la même.
« En avril, l’on comptait sur la récolte des céréales ; elle n’a presque rien donné.
« A la fin de mai, des pluies énormes ont submergé les rizières que l’on commençait à moissonner ; beaucoup de riz a été avarié, perdu ; en sorte que cette récolte du cinquième mois, qui est la principale dans notre mission, a trompé, elle aussi, les espérances de la population.
« Outre la récolte du cinquième mois, il y a bien celle du dixième mois que, d’habitude, l’on prépare dans le courant de juillet ; mais il n’en va pas ainsi, cette année. A la période trop pluvieuse des débuts de l’été, nous avons vu succéder une période de sécheresse, qui désole presque tout le Tonkin, depuis plus de deux mois.
« Nous approchons des derniers jours d’août et, à cause du manque d’eau, nombreuses sont les rizières encore en friche, nombreuses aussi celles déjà plantées où le riz sèche sur pied. D’où, des inquiétudes très vives chez les Annamites et les représentants du Protectorat ; car, si cette deuxième récolte fait défaut, la famine reparaîtra aussi intense qu’il y a quelques mois.
« Dès à présent, l’on me signale des régions où la faim se fait sentir : « Ici, m’écrit un « confrère, les mendiants couvrent les chemins comme avant la récolte du cinquième mois. Si « la pluie ne vient pas bientôt, à quoi ne devons-nous pas nous attendre ? »

« Voilà quelle est, pour le côté matériel, notre situation ; elle justifie toutes les angoisses. Je me trompe ; certains bruits qui circulent, certaines mesures que nous voyons appliquer, tout cela nous inquiète davantage, car c’est l’avenir de la mission qui est en cause et l’œuvre de Dieu qui est visée.
« Heureusement que les exemples réconfortants ne nous manquent pas. Pendant toutes ces épreuves, nos chrétiens nous édifient par leur résignation et leur confiance en la divine Providence. « C’est Dieu, répètent-ils, qui nous envoie ces malheurs ; c’est la sainte Vierge « qui veut nous éprouver. Ils ne nous abandonneront pas. »
« Beaucoup, malgré leur propre dénuement, ont voulu se priver davantage, afin d’assister de plus pauvres qu’eux. Ceux qui étaient plus à l’aise ont donné généreusement. Les paroissiens de Nam-dinh , spécialement, ont été admirables envers les affamés. On a sollicité leur charité jusqu’à l’indiscrétion ; ils accueillaient toutes les demandes, et leur modeste bourse s’ouvrait à toutes les mains tendues. Grâce à leur concours, les prêtres ont pu organiser des distributions d’argent et de riz sur la place de l’église. On y a compté, à certains jours, jusqu’à 6 et 7.000 pauvres, chrétiens et païens. De pareilles distributions, suivant les ressources disponibles, se faisaient dans toutes les cures et les résidences des missionnaires. Ces exemples ont vivement impressionné les païens. « Votre religion, disaient-ils aux « chrétiens, est vraiment meilleure que la nôtre, elle vous enseigne à faire l’aumône ; on ne « voit guère chose semblable chez nous. »
« Et quand l’ouragan grondait, quand l’inondation envahissait tout, quel spectacle que celui de ces chrétiens priant avec ardeur au milieu des craquements de leurs fragiles maisons ébranlées sur leurs bases, ou de tant d’autres marchant dans l’eau jusqu’à la poitrine pour assister à la messe, pour gagner les indulgences du rosaire, etc.
« O Jésus, ô Marie, daignez vous souvenir de ce que vous avez vu, et que notre espoir en Vous ne soit jamais confondu ! »


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