| Année: |
1908 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Cochinchine orientale |
| Rédacteur: | Mgr Grangeon |
CHAPITRE VI
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GROUPE DES MISSIONS DE COCHINCHINE
ET DU CAMBODGE
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I. ─ Cochinchine orientale
Population catholique 72.636
Baptêmes d’adultes 1.386
Baptêmes d’enfants de païens 1.612
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« Plus encore que les années précédentes, écrit Mgr Grangeon, la Cochinchine orientale a souffert, durant cet exercice, de l’agitation politique, qui semble devenir endémique en Annam. Après les bruits de guerre japonaise, a surgi le mouvement qu’on a qualifié de manifestation des « Tondus », qui, pendant quatre ou cinq mois, a particulièrement bouleversé nos trois provinces du Nord : Quang-nam, Quang-ngai, Binh-dinh.
« En laissant de côté la vraisemblance de visées insurrectionnelles, que les meneurs n’ont point dévoilées, on peut dire qu’extérieurement tout se résumait dans un mouvement général de protestation contre l’élévation excessive, et le mode de perception vexatoire des impôts sur les marchés, sur le sel et de capitation. Des deux premiers on demandait la suppression pure et simple ; du troisième, la réduction à 1 piastre 20 cents ( environ 3 francs ). Volontiers aussi on eût accepté la diminution du nombre des jours de corvées.
« La manifestation était organisée par village avec une véritable habileté. Un certain nombre de contribuables, affublés en mendiants, munis d’une natte déchirée, d’une vieille marmite en terre, et de quelques tasses de riz roulé dans une besace quelconque, établissaient leur campement autour de la résidence de la province, profitant de toutes les occasions pour étaler misère et faire entendre leurs doléances aux yeux et aux oreilles des administrateurs français. Ils paraissaient s’indigner surtout contre les fonctionnaire indigènes, qui ont dû abandonner leurs postes isolés, et dont quelques-uns même été fort malmenés. Au bout de quatre à huit jours, une seconde bande, semblablement équipée, venait remplacer la première. A certains jours, les protestataires se sont trouvés réunis autour des chefs-lieux de provinces jusqu’au nombre de 5.000 à 6.000.
« Il faut ajouter que, comme signe de ralliement, et sans doute aussi comme gage de fidélité mutuelle, tous les hommes valides se coupaient les cheveux à la manière des enfants, ne gardant qu’une touffe assez courte, sur le sommet de la tête. Les vieillards devaient s’exécuter comme les jeunes gens, et les récalcitrants étaient tondus gratis : en bien des cas, l’opération était faite par les meneurs avec une tondeuse dernier modèle.
« Le mouvement commença au Quang-nam, dans la première quinzaine de mars ; au Quang-ngai, quinze jours plus tard ; au Binh-dinh, dans la semaine de la Passion, sous les excitations de nombreuses bandes venues du nord. La vigilance énergique des résidents du Phu-yen et du Khanh-hoa, nos deux provinces du sud, en préserva heureusement ces dernières.
« L’arrivée, dans chaque centre, de tirailleurs tonkinois et de troupes françaises (230 à Quinhon), la lassitude des naïfs et des enrôlés de force, l’insuccès des réclamations, refroidirent peu à peu l’enthousiasme.
« Les autorités se montrèrent d’abord indulgentes envers une foule aveugle et désarmée. Au Quang-ngai cependant, la troupe dut tirer pour dégager les parents de quelques soldats indigènes et de quelques mandarins, faits prisonniers et menacés de mort par les manifestants, opération qui coûta la vie à plus de quatre cents individus. En outre, il fallut parfois s’ouvrir un passage à travers les rangs serrés des obstinés, ou les disperser à coups de crosses ou de bâtons.
« Hâtons-nous d’apprécier ces graves événements au point de vue religieux, qui nous intéresse par-dessus tout.
« Par une protection visible de la Providence, dont nous ne saurions trop la remercier, nulle part ils n’ont eu un caractère anti-chrétien. Au Quang-nam tous les prêtres ont pu se livrer, comme d’habitude, aux occupations du saint ministère. La nature turbulente, l’attitude parfois menaçante des gens du Quang-ngai, ont fait concevoir, dans certains endroits éloignés, de sérieuses appréhensions. Dans le Binh-dinh, envahi en vingt-quatre heures, et particulièrement au Bong-son, dont le poste de miliciens s’est replié sur la citadelle, l’alarme a été générale. Elle se trouvait justifiée par la désorganisation hiérarchique, les menaces des notables et tyranneaux de villages. Il faut y ajouter la cupidité païenne qui trouait l’occasion bonne pour se faire confier, sans reçu, les ressources des chrétiens, et, aussi, la timidité de ces derniers isolés dans leurs montagnes, qui se rappelaient la tragédie de 1885. l’admirable sang-froid des pasteurs, basé sur la seule confiance en Dieu, a partout contenu les perturbateurs, et rassuré les fidèles. Aussi aucun désordre sanglant à déplorer. D’ailleurs, toutes ces menaces, ces quelques agressions, s’il s’en est produit quelque part, ont été le fait d’énergumènes isolés. Elles n’entraient pas dans le plan de campagne, et les chefs donnèrent, dès qu’ils les connurent, des ordres sévères pour les réprimer.
« Partout les meneurs et la foule qui leur obéissait ont affiché la déférence, le respect pour les missionnaires et prêtres indigènes, la sympathie pour les chrétiens, s’écartant, saluant profondément, à la rencontre d’un Père, et même d’un simple catéchiste. Plusieurs païens compromis du Quang-ngai sont venus, après la dispersion, implorer l’intercession des missionnaires. Des centaines de manifestants malades, parmi lesquels tous les blessés, défilaient chaque jour devant la pharmacie de M. Louis Vallet à Binh-dinh. Bref, le nom de persécution appliqué à ce mouvement serait encore plus impropre que celui de rébellion.
« Seul, il est vrai, Dieu connaît les intentions du cœur et les projets d’avenir. Espérons toutefois que ce frottement entre chrétiens et païens, sur le terrain des intérêts communs, aura fait avancer d’un grand pas la séparation, capitale pour nous désormais, de la question politique d’avec la question religieuse.
« Il n’en reste pas moins vrai que de pareilles secousses, si souvent renouvelées, ne sont point faites pour activer la conversion des païens et assurer la persévérance des néophytes : non in commotione Dominus.
« M. Boivin constate, en effet, que ce « soulèvement » a été néfaste, sous plusieurs rapports, à l’œuvre de Dieu. Outre qu’il a rendu chancelants bien des néophytes, restés fermes jusqu’ici, il a fait avorter un mouvement de « retour », dont le chiffre atteignait presque la centaine, et retenu dans le paganisme plusieurs familles décidées à se convertir. De plus, malheur non moins grand, la crainte intense que leur ont inspirée les fauteurs de désordre éloignera pour longtemps les païens d’une religion qu’ils voient toujours sous la menace des persécutions.
« M. Guéno écrit avec non moins de raison : « Jamais mieux que pendant les troubles qui « viennent d’agiter l’Annam, je ne m’étais rendu compte de la somme de courage nécessaire à « nos chrétiens pour garder la foi de leur baptême. Entourés de païens, qui n’attendent qu’une « occasion pour leur nuire, sollicités sans cesse à l’apostasie par des parents et amis, toujours « incertains du lendemain, ce n’est que par la grâce de Dieu qu’ils peuvent être retenus dans le « bon chemin. »
« En face de ces faits et de la situation anormale qu’ils ont créée, on ne s’étonnera pas du petit nombre de nos baptêmes d’adultes, 1.386 : c’est encore un nombre consolant quand on sait ce qu’il a coûté, de part et d’autre, de patiente énergie. Du reste, en bien des endroits, surtout au Quang-nam et au Quang-ngai, ce n’a été qu’un retard. Aussitôt le calme rétabli, l’instruction des catéchumènes a été reprise, et même de nouvelles demandes d’admission sont venues combler les quelques vides faits par la peur.
« Les mêmes causes ont aussi leur part dans la diminution du chiffre total de notre population catholique. Il est juste néanmoins de rappeler que toutes les paroisses de la province de Phanthiet ont été cédées à la mission de la Cochinchine occidentale, et que, comme les années précédentes, la maladie a presque décimé certaines chrétientés. En outre, beaucoup de familles pauvres, écrasées par les charges publiques, ont émigré vers des contrées plus fortunées. Et, de fait, l’Annam central, regorgeant de population, est de plus en plus contraint de déverser son trop-plein dans l’immense et fertile delta du Mékong.
« Par contre, la vie chrétienne se développe parmi nos fidèles, grâce surtout à la pratique de la confession et de la communion fréquentes : « A Dong-tre, écrit M. Porcher, les « communions de dévotion s’élèvent à 1.496 pour 200 âmes en âge de s’approcher des « sacrements. »
« Mon petit district, écrit à son tour M. Durand, ne compte que 700 âmes ; néanmoins, le « travail spirituel y est non moins absorbant que consolant. Il a donné un total de 1.863 « confessions, ce qui prouve que la communion fréquente y est en honneur et y porte ses fruits « de bénédiction. L’école, régulièrement fréquentée, oscille entre 80 et 100 élèves. Son « bénéfice le plus clair et le plus recherché est de mettre la doctrine chrétienne à la portée des « plus petits, et la lettre du catéchisme dans la mémoire de tous. En effet, le résultat obtenu « est déjà très satisfaisant. »
« Plusieurs chrétientés nouvelles rivalisent, sous ce rapport, avec les anciennes. Tel est, entre autres, le cas d’An-ngai-dong, ainsi que le constate avec joie M. Landreau : « Tous sont « assidus aux prières, à l’assistance à la sainte messe, et vivent en la plus grande union et « charité, c’est un vrai bonheur pour moi, chaque fois que je puis passer quelques jours au « milieu de ces fervents néophytes. »
« La « mission bahnar », comme nous l’appelons couramment, a également subi sa part d’épreuves ; et, grâce à Dieu, elle en est, jusqu’ici, sortie victorieuse. L’installation d’une délégation civile, en plein centre de la région, à Kontum même, y a naturellement introduit, avec quelques réels avantages, le cortège habituel des inconvénients d’une organisation administrative, particulièrement dans un pays sauvage, qui ne connaissait ni impôts, ni corvées, ni contrainte légale autre que celle, fort peu compliquée, des vieilles traditions locales. La civilisation, dont les épines apparaissent bien plus tôt que les roses, n’avait rien de souriant pour ces libres enfants des bois. Néanmoins, l’influence et la sagesse des missionnaires, les habitudes d’ordre et de discipline déjà implantées par eux, ont puissamment contribué à faire accepter des mesures qui, en d’autres circonstances, eussent facilement amené une révolte ou l’émigration dans la forêt lointaine.
« Une part de cet heureux résultat doit être attribuée au retour de M. Guerlach au milieu de ces tribus, où tous, païens comme chrétiens, ont gardé vivant son souvenir, fait de respect, de confiance et d’affection. Bien que toujours souffrant des graves infirmités qui avaient nécessité son rappel en Annam, ce cher confrère revint à son premier poste, joyeux et content de se dévouer jusqu’au bout, au salut de ses bahnars, mais en exprimant un certain regret, car « sur la terre sauvage, disait-il, il y a désormais autre chose que Dieu et la sainte liberté. »
« Enfin une troisième cause d’apaisement pour le présent, et plus encore de transformation pour l’avenir, a été, sans contredit, l’établissement définitif de l’école des catéchistes, sous le vocable de notre futur bienheureux, Mgr Cuenot, premier fondateur de la mission bahnar.
« L’inauguration solennelle, que mes confrères m’avaient instamment prié d’aller présider, s’en fit le lundi 13 janvier 1908.
« A midi, un dîner dans la salle d’études, transformée en réfectoire bien décoré, réunit tous les missionnaires, auxquels voulut bien s’adjoindre M. le Délégué de Quinhon.
« Vers 5 heures du soir, eut lieu la bénédiction du nouveau bâtiment, qui est de très gracieux aspect, avec son étage et sa toiture en tuiles, percée, au-dessus de l’entrée principale, d’une élégante niche, contenant une statue de Marie, trône de la Sagesse.
« A l’entrée, qui se fit en grande pompe et cérémonie, un catéchiste professeur, prononça un discours de circonstance tout entier de sa composition, inspiré par l’esprit de foi, débordant de joie et de reconnaissance de voir enfin le « flambeau qui éclairera l’intelligence des « peuples sauvages, pour les amener plus nombreux et plus fermes à croire en Dieu et à la « glorifier chaque jour. »
« Du haut de la deuxième véranda, M. Guerlach, qui n’a certes pas oublié le bahnar, adressa à l’assemblée qui remplissait la cour, une pathétique allocution de circonstance, qu’il termina en exhortant tout le monde à une fidélité inviolable envers Dieu et l’Eglise, et à l’acceptation loyale du nouveau régime administratif. Toutes les têtes, se courbant sous la bénédiction de l’évêque, firent entendre un cri unanime de sincère acquiescement.
« Alors commença la fête profane, qui se prolongea sans interruption jusqu’au lendemain soir : pétards, feux d’artifices, projections, grand festival à la sauvage, le tout accompagné du son toujours juste, quoique monotone, des multiples jeux de gongs. Il faut l’avoir vu et entendu pour se faire une idée de ce festin et de ce vacarme carnavalesques.
« Le nombre des assistants dépassa certainement trois mille. Chaque district, presque chaque chrétienté, y était représenté par ses chefs. Quelques-uns, encore catéchumènes, avaient fait plus de 100 kilomètres pour jouir du spectacle ; des chefs de villages païens s’y étaient invités d’eux-mêmes : ils ne furent pas les moins bien reçus. Jamais sauvage n’avait imaginé pareille multitude : « Mettezmoi au bras quelque signe distinctif, sinon je vais me « perdre moi-même au milieu de tant de monde », disait un facétieux spectateur. « Qui aurait « cru que nous fussions si nombreux ? » se répétaient des vieux, qui, pour la première fois, avaient dépassé le village voisin du leur.
« Au point de vue religieux, cette fête fut donc une efficace prédication, et nul doute qu’elle n’ait constitué, entre les diverses tribus, un lien nouveau et puissant de rapprochement et de fusion.
« Elle donna aussi un grand retentissement à la fondation de la nouvelle école, et fit tomber, en grande partie, les hésitations des parents et jeunes gens, concernant le besoin d’instruction et d’éducation. Plus de 100 élèves promirent de se rendre à la rentrée, qui devait être immédiate. Quelques-uns, il est vrai, reculèrent au dernier moment devant le sacrifice de leur liberté forestière et devant la douleur de quitter la famille, car ils ont le cœur plus tendre qu’on ne croirait. D’autres, parmi les plus grands, déclarèrent tout net avec une charmante simplicité, que, voulant plus tard se marier, ils jugeaient inutile, coupable même, d’entreprendre des études qui les engageraient au célibat. Plus d’un, en effet, comme par intuition spontanée, voit même le sacerdoce au bout de l’instruction, et a le sentiment de la principale obligation qu’il impose. Dieu aidant, on se fit violence « pour ne pas rester ignorant comme les poules de la forêt ». Une maman poussa le sacrifice même très loin : elle s’installa à la porte de l’école, jusqu’à ce que son jeune garçon fût habitué à la séparation. Finalement, on fut obligé de congédier, sans retard, quelques non-valeurs, les bâtiments incomplets ne pouvant contenir qu’une soixantaine d’élèves.
« Parmi d’autres multiples avantages, cette institution aura celui, de tous le plus important, de fournir aux missionnaires, autant que possible, pour chacun de leurs villages, des catéchistes instruits, dont ils ont si grand besoin. Il est d’ailleurs constaté que les jeunes gens qui savent lire, et ils sont déjà nombreux, acquièrent vite une étonnante élévation d’esprit et de cœur et une justesse de raisonnement qui se fait sentir même dans les affaires temporelles.
« Leur goût inné et leur réel talent pour la musique sera également très utile pour les pousser à l’école et les y retenir. Les jeunes gens de Kon-hngo et de Rohai exécutent déjà, sans broncher, les messes de Dom Pothier, et font leurs délices de quelques cantiques en langue indigène, composés par des Pères ou par eux ; ils en font retentir les maisons communes, les champs et la forêt. Ils ont reçu leur évêque et les deux missionnaires qui l’accompagnaient, par une cantate de circonstance, œuvre de l’un deux, sur l’air de Montagnes Pyrénées, dont le refrain se termine par cette affirmation à la fois patriotique et chrétienne : « Enfants bahnars ! enfants de Dieu toujours ! » Bien cultivée, cette disposition pourra porter les plus heureux fruits.
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