| Année: |
1910 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin Méridional |
| Rédacteur: | Mgr Abgrall |
II.─ Tonkin Méridional
Population catholique 142.404
Baptêmes d’adultes 370
Baptêmes d’enfants de païens 1.955
___
Avant de commencer ce compte rendu, nous adressons un salut respectueux et ému au Prélat qui a si longtemps guidé les destinées du Tonkin Méridional. Mgr Pineau, que 44 ans d’apostolat, dont 24 d’épiscopat, avaient attaché à sa chère Mission par tous les liens d’un laborieux et fécond ministère, a prié le Saint-Père de le décharger du fardeau de l’administration devenu trop lourd à son grand âge et à ses forces. Sa Sainteté a daigné accueillir favorablement sa demande.
*
* *
M. Abgrall nous envoie sur l’état général de cette Mission et sur les travaux de nos Confrères le résumé suivant.
« Il y a bien encore un peu de remous dans les eaux où navigue notre barque ; la « Mer morte » n’est pas précisément en Annam ; mais c’est uniquement pour nous empêcher de dormir.
« Nous avons eu le Réformisme, nous avons eu le Japonisme nous avons eu la piraterie.
« Réformisme et Japonisme sont à peu près une seule et même chose. Quels gens remuants entre tous que les Annamites des deux provinces de Nghe An et de Ha Tinh qui forment la majeure partie de notre Mission ! Toujours les premiers à se soulever, toujours les derniers à se soumettre. Il y avait une dizaine d’années qu’ils ne bougeaient plus. C’était trop long pour les fortes têtes et le mot d’ordre passa dans l’air comme un éclair : « L’Annam aux Annamites et dehors les Français ! » Et comme on avait entendu parler des Japonais et de leurs triomphes sur les Russes : « Tiens ! se dit-on, si nous envoyions nos jeunes gens au Japon pour apprendre l’art de chasser les Européens ! » Et ce fut fait. Plusieurs partirent : pendant que les meneurs, restés au pays, levaient secrètement des contributions plus ou moins volontaires, afin d’entretenir les étudiants et d’être prêts pour le grand coup. Mais le grand coup, ce fut la découverte du complot ; et les pauvres Réformistes en furent, qui pour leur argent, qui pour leur liberté, qui pour leur vie. Et maintenant ils font les morts. Mais il ne faut pas trop s’y fier. Le vieux levain subsiste encore.
« Quelques-uns de nos chrétiens, en petit nombre, mais non des moins en vue, ne restèrent pas assez en dehors du mouvement, et ce fut là notre épreuve très troublante. Grâce à Dieu tout est rentré dans l’ordre ; les égarés ont reconnu leur erreur, et jurent, mais un peu tard, qu’on ne les y reprendra plus.
*
* *
« La piraterie, fille du Réformisme, diminue, elle aussi ; mais il y en a encore un peu. C’est un si bon métier. Par une nuit noire, ces braves pirates arrivent dans une maison reconnue fortunée :
« ─ Bonjour et paix à tous !
« ─ Grands mandarins, nous avons l’honneur de vous saluer.
« ─ C’est très bien : mais, est-ce que vous ne pourriez pas nous avancer deux, trois, quatre cents piastres pour les affaires du Royaume ?
« Et en même temps, ils font briller à la lumière de la petite lampe du foyer les canons de leurs fusils ou de leurs revolvers. La bourse ou la vie ! C’est rare que les pauvres gens osent opposer la moindre résistance. Si quelqu’un résiste, on le suspend par les cheveux à une poutre, ou bien on lui brûle la plante des pieds. D’autres fois, le récalcitrant est emporté dans la montagne et n’est remis en liberté que contre une forte rançon. Parfois même on fait sauter les têtes. Et toujours les pirates finissent par avoir leurs piastres.
« Mais toute médaille à son revers. Il y a quelque temps, un des principaux chefs pirates se reposait de ses exploits de la veille en rêvant aux exploits du lendemain, quand la maison où il se croyait bien en sûreté fut cernée par des Agents du Gouvernement. Son rêve finit mal. Lié et garrotté, il fut conduit au chef-lieu de la province pour subir un jugement rapide, et, peu après, il allait au supplice, d’ailleurs avec toute la crânerie d’un vieux bandit.
« La piraterie a pour compagne ordinaire la famine. Dans ces temps troublés, les rizières sont un peu négligées. Et puis, on dirait vraiment qu’à ce pays sont réservés tous les genres de calamités. Les bonnes moissons sont une rareté. Celle du dixième mois de l’année dernière avait été complètement ravagée par les chenilles ; celle du cinquième mois de cette année a été nulle par défaut de pluie. Les grains se vendent à des prix qui ne sont guère à la portée des pauvres petites bourses. La Mission, sans parler de ses aumônes ordinaires, a distribué aux chrétiens 1.000 piastres et 500 piculs de riz que l’Administration française a bien voulu lui avancer pour cela, soit une valeur de 2.500 piastres ; c’est-à-dire près de 8.000 fr. de notre monnaie. Trou bien profond pour notre caisse. Daigne la bonne Providence nous aider à le combler.
« Le choléra est venu mettre le comble au mal. Pendant les mois d’avril, mai, juin et juillet, il a sévi à peu près partout dans les provinces de Nghe An et de Ha Tinh ; il y a des paroisses où il a fait jusqu’à 100 victimes. Le 1er mai, nous avons eu la douleur de perdre le cher M. Monnier dont la santé, depuis longtemps fortement ébranlée, n’a pu résister que quelques jours à une attaque de la terrible maladie. Le district du Binh Chinh, qui avait d’abord été épargné par le fléau, vient d’être atteint à son tour ; mais au moment où j’écris ces lignes, on m’annonce que le mal est en décroissance et l’on espère qu’il aura bientôt disparu. Quoi qu’il en soit, l’épidémie aura eu son bon côté ; elle a inspiré une terreur salutaire à ceux qui en avaient le plus besoin et plusieurs pécheurs lui doivent la grâce de la conversion.
*
* *
« Tous ces maux que je viens d’énumérer ont été un obstacle sérieux aux travaux du saint ministère. La règle est que nous séjournions un certain nombre de jours, deux fois par an, dans chacune des chrétientés qui nous sont confiées, pour instruire les fidèles et administrer les sacrements. Cette année, presque partout, il a fallu se contenter d’une seule visite, d’une seule administration. Le chiffre des confessions et des communions n’est guère cependant au-dessous du chiffre ordinaire, grâce au Triduum de nos nouveaux Bienheureux qu’on a célébré dans toute la Mission avec solennité et ferveur, et à l’occasion duquel nos chrétiens se sont approchés nombreux des sacrements. Dans une paroisse notamment, au cours de ce Triduum, il n’y a pas eu moins de 1.500 communions.
« Malgré mille difficultés, Missionnaires et prêtres indigènes ont rivalisé de zèle pendant cet exercice. Il me faudrait mettre ici les noms de tous mes Confrères ; mais je ferais autant de mécontents. Je tiens cependant à écrire deux noms, et je sais que je ferai plaisir, à tous en nommant MM. Leborgne et Doquet qui travaillent à l’évangélisation des tribus Muong du Laos.
« Par ce que j’ai dit plus haut, on comprendra qu’il nous a été difficile d’atteindre les païens. Et même, pourquoi ne pas l’avouer ? nous avons eu, en quelques endroits, plusieurs défections parmi nos néophytes. Toutefois, dans le district de Dong Thanh, nos Confrères ont eu un assez bon nombre de baptêmes d’adultes et le mouvement continue : plus de 700 catéchumènes se préparent au baptême. Quant aux autres districts, tout est resté stationnaire. »
~~~~~~~
<< Retour page précédente
|