| Année: |
1911 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Cochinchine Orientale |
| Rédacteur: | Mgr Grangeon |
CHAPITRE VI
_____
Groupe des Missions de la Cochinchine
et du Cambodge
~~~~~~~
I. — Cochinchine Orientale
Population catholique 61.047
Baptêmes d’adultes 1.416
Baptêmes d’enfants de païens 1.982
____
« Il est peu d’époques, écrit Mgr Grangeon, où la maladie ait atteint et immobilisé, en même temps, un aussi grand nombre d’ouvriers apostoliques. MM. Sudre, Louis Vallet et Gaillard, ont dû passer l’année complète en France ; MM. Saulot, Guerlach et Durand, ont séjourné plusieurs mois à Hong-Kong ; MM. Boivin, Souverbielle, Charasson ont suivi un traitement à la clinique du D’Angier à Saïgon.
« Trois prêtres indigènes ont aussi interrompu leur ministère, et, selon leur expression trop vraie, « bu des médecines », tandis que cinq autres ont été réduits à la retraite par la vieillesse ou des infirmités précoces.
« Enfin, la mort nous a enlevé notre doyen d’apostolat, M. Hamon, type des anciens âges, d’un caractère fait d’indépendance et de simplicité, d’une éducation mâle et forte, de manières viriles et décidées, missionnaire d’un zèle ardent, toujours infatigable dans son entreprenante activité, d’une régularité minutieuse dans l’emploi de son temps, d’une fidélité de séminariste dans ses exercices de piété. Quelle belle récompense notre Divin sauveur a dû réserver à ce généreux serviteur !
« Diverses calamités sont encore venues entraver, sinon paralyser l’action des ouvriers évangéliques, soit en fermant l’oreille aux païens affamés, soit en mettant à l’épreuve la foi des néophytes, soit en appauvrissant encore le maigre budget des œuvres tout en lui imposant de plus lourdes charges.
« Pendant la nuit du 3 au 4 novembre, un typhon s’abattit sur nos trois Provinces centrales, Phu Yên, Binh Dinh, Quang Ngaï. Dans les deux premières, il causa surtout de graves dégâts aux habitations, et tout particulièrement aux églises et aux établissements communs, qui, de ce fait, exigèrent des réparations dispendieuses.
« Le Quang Ngaï, où la moisson n’était pas encore faite, souffrit beaucoup plus de la violence du fléau, qui se compliqua d’une forte inondation et d’un raz de marée. Une dizaine de chrétiens moururent noyés ou écrasés sous les débris de leurs maisons. Les deux districts du Sud, Bau Gôc et Châu Me, virent toutes leurs églises et chapelles ou renversées ou sérieusement endommagées. Dans ce dernier poste, M. Le Darré avait à peine franchi, avec la sainte Réserve, le seuil de son église, qu’elle s’écroulait lourdement : c’était une belle construction en brique, encore inachevée, à l’intérieur, dans laquelle il avait mis, avec beaucoup de son cœur, toutes ses ressources...
« A Tra Cau (district de Bau Gôc), le P. Giaug fut écrasé, avec deux serviteurs, sous les décombres du presbytère où il se croyait plus en sûreté que partout ailleurs... Il était dans la sixième année de son sacerdoce, et, par son zèle et son bon esprit, donnait l’espérance d’un fructueux ministère.
« Pour avoir été moins ravagés, les trois districts du Nord ont également subi des dommages considérables qui leur ont imposé de lourds sacrifices.
« Dès que les circonstances l’ont permis, nos Confrères, toujours confiants en la Providence, se sont mis courageusement à l’œuvre, pour élever, au moins dans chaque chrétienté, une pauvre paillote provisoire. Mais hélas ! de pareilles ruines ne se réparent pas en une année.
« On aurait pu craindre que l’épreuve ne fût trop dure pour des néophytes, la plupart récemment baptisés. Grâce à Dieu ils l’ont supportée avec une vaillance toute chrétienne. « On dirait, écrit M. Mission, que ce désastre n’a fait qu’épurer leur foi, qui se « montre de plus en plus désintéressée... Pendant les quelques mois qui suivirent le typhon, il « fut matériellement impossible de faire régulièrement l’administration des chrétientés. Mais « nous avons vite regagné le temps perdu : jamais, au moins dans la partie Nord du district, « les fidèles ne se sont approchés si souvent et en si grand nombre des Sacrements. »
« Aux ravages des typhons se sont ajoutés presque partout ceux d’une épizootie que n’ont pu enrayer les traitements les plus récents de la science. Elle a fait tant de victimes, que, au Phu Yên, en particulier, région pourtant des plus riches en troupeaux, de vastes terrains n’ont pu être labourés.
« Comme pour mettre le comble à tant de maux, est survenue la sécheresse de l’été (1911), qui a gravement compromis la moisson du mois de septembre.
« Ces fléaux réunis ont aggravé très sensiblement l’état de détresse dans lequel, depuis dix ans, se débat la grande majorité de la population de l’Annam Central. Il en est résulté des épidémies de peste et de choléra qui ont notablement diminué le chiffre de notre population chrétienne. Le chiffre des décès l’a emporté de plus de 200 sur celui des naissances.
« Aussi, dans presque tous les comptes rendus des Confrères, c’est le même désolant refrain de lamentations sur la misère du présent et sur la perspective plus noire encore de l’avenir. A peu près partout, on se plaint de la disette, et on redoute la famine.
*
* *
« Toutefois, ces obstacles de tout genre n’ont point découragé le zèle et la constance des Missionnaires. Par leurs soins l’esprit chrétien s’est amélioré sensiblement, grâce surtout à la fréquentation toujours en progrès des sacrements. Les baptêmes de païens ont eux-mêmes atteint un chiffre supérieur à celui de l’année dernière.
« Après la prédication et le zèle à promouvoir la fréquentation pieuse des sacrements, un des grands moyens de réforme, ou mieux de formation religieuse, est, sans aucun doute, la fondation d’écoles chrétiennes, dans lesquelles l’enseignement du catéchisme tient la grande place qui lui est due. Les Missionnaires ont, en général, fait leur possible, pour utiliser cet auxiliaire tout naturel de leur ministère, quoique les résultats n’aient pas toujours, et partout, répondu à leurs efforts et à leur bonne volonté.
« Quand, il y a quelques années, l’administration française décréta l’établissement d’une école par commune, où seraient enseignés surtout les quoc-ngu (caractères latins adaptés à la langue annamite), nos protégés indigènes crurent presque, comme on le leur faisait espérer, à la naissance prochaine d’une ère de richesse et de prospérité. Du moins s’empressèrent-ils de prêter leur concours à l’œuvre commune. Des locaux furent élevés, des professeurs trouvés et payés : les élèves affluèrent...
« Malheureusement l’Annamite ne voit pas loin et ne sait pas attendre longtemps. L’enthousiasme des premiers jours fut vite refroidi, chez les notables de village d’abord, qui devaient entretenir le maître d’école, et ensuite chez les élèves eux-mêmes qui s’aperçurent que quelques mois d’études ne donnaient point place parmi les mandarins ni même parmi les interprètes. On se demanda vite : à quoi bon apprendre à lire et à écrire des lettres qui ne servent point à la transcription de la langue et des actes officiels ? Et les sacro-saints caractères chinois restèrent seuls l’objet des vieilles affections et préférences. Et aujourd’hui, bien rares sont les communes où l’école primaire, si elle est demeurée debout, conserve encore quelques élèves.
« Quoique plus convaincus que les païens des avantages de l’instruction et spécialement de l’utilité des caractères latins pour la lecture et la transcription de la langue vulgaire, nos chrétiens ont eux-mêmes partagé ce désenchantement général. Ce n’est qu’à grand’peine qu’on les décide à envoyer leurs enfants à l’école et encore n’y réussit-on point partout. Ecoutons là-dessus M. Tardieu, bon juge en la matière.
« Trois écoles ont été ouvertes dans le district. En dehors des peu coûteux devoirs de « politesse envers les maîtres qu’imposent la tradition et les convenances, les parents n’ont à « leur charge, après l’entretien de leurs enfants, que quelques fournitures classiques réduites « au plus bas prix ; il faut bien qu’ils en soient un peu du leur, l’Annamite, comme d’ailleurs « l’homme en général, n’estimant que ce qui lui coûte ou lui appartient en propre. Eh bien ! « nos trois écoles ne sont fréquentées, et Dieu sait avec quelle régularité, que par une « quarantaine d’enfants — pour plus d’un millier de fidèles. Et à peu près tous sont attirés, « surtout, sinon uniquement, par l’étude des caractères chinois qu’un des deux professeurs « enseigne exclusivement pendant toute la matinée. L’autre maître n’a que la soirée pour « l’enseignement du catéchisme et des quoc-ngu... Nos écoles de paroisse ne sont pas encore « possibles sans l’étude des caractères chinois, qui tiennent toujours la première place dans « l’esprit de nos indigènes...
« C’est, néanmoins, à la fondation de ces écoles que doit se porter le principal de nos « efforts. D’elles, semble-t-il, dépend l’avenir de nos chrétientés. Les enfants qui les « fréquentent, deviennent vite plus ouverts et plus francs avec leurs pasteurs ; plus « volontiers, ils s’approchent souvent des sacrements, et s’imprègnent ainsi du véritable esprit « chrétien. Devant ce premier résultat, les parents eux-mêmes s’améliorent peu à peu. »
« L’idéal, en effet, serait que chaque enfant chrétien sût lire en quoc-ngu son catéchisme et son livre de prières, afin de les apprendre par cœur, condition essentielle pour la conservation de la foi parmi nos néophytes. En entretenant une école, au moins dans chaque centre de district ; en encourageant tout le monde par des concours et des récompenses ; en secourant les enfants pauvres, de beaucoup les plus nombreux ; en employant, en un mot, tous les moyens que peut suggérer un zèle prudent et éclairé, on peut arriver, semble-t-il, à des résultats, sinon complets, du moins très satisfaisants. Le plein succès de l’expérience faite à Phanrang par M. Labiausse est une preuve des succès qu’on peut réaliser sur ce point.
*
* *
« Depuis son inauguration, en 1908, l’Ecole des catéchistes, fondée à Kon Tum sous le vocable de notre Bienheureux Cuenot, a toujours regorgé d’élèves ; mais la rentrée de janvier dernier a été particulièrement consolante, quoique très encombrante. On attendait une cinquantaine de nouveaux : il s’en est présenté plus de 130. Et il reste encore des candidats dans diverses écoles de paroisse. Il est donc bien vrai que nos sauvages ne veulent plus rester « ignorants comme les poules de la forêt ». Leur instruction religieuse, on en a déjà la preuve, sera la plus sûre garantie de leur persévérance et de leur salut éternel et aussi le facteur le plus efficace de leur émancipation et de leurs progrès vers la véritable civilisation. »
~~~~~~~
<< Retour page précédente
|