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Rapport annuel des évêques

Année: 1912
Pays: Vietnam
Mission: Cochinchine Orientale
Rédacteur:Mgr d’Utine

CHAPITRE VI
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Groupe des Missions de la Cochinchine
et du Cambodge

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I. — Cochinchine Orientale

Population catholique 60.658
Baptêmes d’adultes 1.987
Baptêmes d’enfants de païens 2.136
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Par Bref du 24 août 1911, le Saint-Père a donné à Mgr Grangeon un coadjuteur avec future succession en la personne de Mgr Jeanningros, évêque titulaire d’Havara.
Le sacre a eu lieu le 25 janvier 1912. Un état de fatigue persistante a privé Mgr d’Utine de la consolation de donner au nouvel élu l’onction épiscopale. Mgr Mossard a été le prélat consécrateur, assisté de Mgr Cardot et de Mgr Allys. Nous unissons nos vœux à ceux du vénéré Vicaire apostolique de la Cochinchine Orientale et de ses Missionnaires, et, avec eux, nous adressons à Mgr Jeanningros le salut liturgique : Ad multos annos !
« Nous étions encore tout à la joie de cette fête de famille, écrit Mgr d’Utine, quand nous arriva de Kontum la nouvelle quelque peu inattendue de la mort de M. Guerlach, provicaire et supérieur de notre Mission Sauvage, à laquelle il a consacré, presque sans interruption, ses 30 années de travaux apostoliques. Par son zèle ardent, son activité infatigable, son endurance peu commune, il a tout spécialement contribué au développement et à l’affermissement de la foi parmi ces nombreuses tribus, si déshéritées de la nature. Et il était encore, en ces heures critiques, le soutien du présent et l’espoir de l’avenir, par son crédit auprès des Européens et surtout son énorme influence sur les indigènes, païens et chrétiens. Tout en se servant des hommes, Dieu fait voir de temps en temps qu’il peut s’en passer. Bénie soit toujours sa paternelle Providence !
« A peine trois mois plus tard, succombait à Saïgon, des suites d’une opération devenue indispensable, M. Bruyère, dont les 36 ans d’apostolat s’écoulèrent dans le grand district de Tra Kiêu, centre du Quang Nam. C’était une nature beaucoup plus calme, quoique non moins courageuse, comme le prouve sa résistance improvisée mais victorieuse, pendant un siège de 21 jours, contre presque toute la Province (1885). Sous sa paternelle direction, le nombre des néophytes fut plus que doublé et passa de 1.600 à 3.500. Seize chrétientés lui doivent leur fondation. Sa mort inattendue fut un deuil pour la population, dont sa douceur et son dévouement lui avaient conquis toutes les sympathies. Tous admiraient en lui une connaissance profonde des choses annamites et surtout de la langue, qu’il parlait avec une perfection qui le fit plus d’une fois passer pour un indigène et lui valut les félicitations de hauts personnages.
« Enfin, dans la première quinzaine de juin, M. Bérard nous quittait à son tour, au moment où un an et demi de séjour le mettait à même d’être utile.
« Trois décès en quatre mois, c’est un vide difficile à combler. Je ne parle pas des nombreuses absences à longue durée ni des congés temporaires sur place, nécessités par la maladie et la fatigue.

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« Par ailleurs, les fléaux et calamités signalés l’année dernière — sauf les typhons — n’ont fait que s’aggraver. Fièvre et choléra, épizootie, sécheresse et famine, rien n’a manqué à un degré qui touche à l’aigu. Le repiquage du riz, pour la moisson de la fin de septembre, se fait d’habitude aux mois de mai et de juin. Or, dans beaucoup de régions et spécialement dans presque toute la vaste plaine du Binh Dinh, qu’on peut appeler le grenier de nos six Provinces, le manque d’eau n’avait pas encore permis de labourer au commencement de juillet. Des prières publiques obtinrent alors une pluie abondante ; et aujourd’hui, 1er septembre, les riz promettent beaucoup ; mais, en ce pays où tout est précaire, on n’est sûr d’une bonne récolte que quand elle est dans le grenier. Rien ne nous garantit des cyclones et surtout des inondations intempestives et désastreuses. Or, si la moisson sur pied ne donne qu’un rendement ordinaire, ce sera encore la disette ; mais si elle était perdue, nous aurions la famine irrémédiable, une mortalité effrayante, que seule pourrait conjurer l’émigration en masse. Daigne Dieu avoir pitié de tant de malheureux !

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« Cet état de générale misère, qui persiste, de plus en plus intense, depuis tantôt 10 ans, engendre de grands obstacles à la bonne administration religieuse et à l’évangélisation des païens.
« C’est, d’abord, une mortalité qui, dans certaines paroisses, dépasse parfois le dixième des habitants. Presque partout, malgré la fécondité de la famille annamite, les décès l’emportent sur les naissances ou du moins les contre-balancent.
« C’est ensuite, pour un grand nombre d’affamés qui n’ont pas en propre un pouce de terrain, la vie nomade pendant 6 mois, souvent pendant des années consécutives. Il leur semble alléger leur détresse en la promenant sur tous les chemins. Le proverbe populaire se réalise : Les grains de riz attirent les colombes. Hélas ! toutes n’y trouvent pas leur rassasiement !
« C’est enfin, pour beaucoup d’individus, et même de familles, à l’esprit plus ouvert ou plus aventureux, l’émigration. définitive vers les plaines et les agglomérations de la Cochinchine française, où le travail est réputé plus rémunérateur, la vie plus large, la fortune plus facile. Si du moins tous savaient, en s’incorporant à des centres chrétiens, y trouver aussi ce qui là-bas abonde pour qui veut en jouir, la nourriture de l’âme immortelle !
« Ces diverses causes expliquent suffisamment la stagnation du chiffre de notre population chrétienne. D’autre part, on comprend combien cette instabilité rend difficile pour ces malheureux l’accomplissement de leurs devoirs religieux, et gêne la marche régulière d’une chrétienté.

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« De leur côté, les pauvres païens ne savent pas comprendre que tous ces fléaux de Dieu leur sont envoyés par sa justice en expiation de leurs fautes, mais surtout par sa miséricorde en remède à leur aveuglement. Jusqu’à ces derniers temps, les Missionnaires étaient consolés du peu de fertilité des champs de riz par la récolte d’une meilleure moisson dans le champ des âmes. Aujourd’hui, la disette, la famine même, ne sont plus des agents de conversions. Les malheureux viennent toujours demander notre aumône, mais isolément et à la condition tacite de ne point engager leur liberté religieuse.
« Il est vrai que, chez eux, cette disposition d’esprit ne nous étonne plus. Une douloureuse expérience nous a rendus sceptiques sur la valeur de ces conversions de faméliques, surtout quand elles s’offrent en masse ; et nous nous montrons plus difficiles qu’autrefois. Cependant, on les accepterait encore, sauf à les éprouver plus longtemps et à les épurer davantage, mais elles ne se présentent plus que dans des proportions réduites ; et, au fond, c’est regrettable, car il en restait habituellement quelque chose.
« On se tromperait, toutefois, en concluant de là que la mentalité païenne nous est devenue plus hostile. Les rapports des Confrères constatent plutôt, sur ce point, des dispositions neutres, sinon sympathiques. Il est bien certain que, dans les hautes sphères, on commence à ne plus confondre dans un seul bloc, et partant dans la même haine, la question religieuse et la question politique du Protectorat. Pour le moment du moins, sa gracieuse Majesté de 14 ans ne nous en veut pas de lui contester son titre de Fils du ciel et sa couronne de souverain pontife. Les fonctionnaires, nous voyant destitués de toute influence et ingérence civile, ne prennent plus ombrage de notre présence. Le peuple, pouvant nous approcher directement et non plus à travers une étiquette plus ou moins mandarinale, comprend quelque peu notre but et apprécie mieux nos œuvres. Les rivalités, jadis accentuées, entre païens et chrétiens, ont presque disparu. En certaines régions les relations extérieures sont même si coulantes entre les tenants des deux cultes que les Pasteurs y voient un danger de perversion pour les fidèles, et, pour les païens, de confirmation dans leur indifférence.
« Il reste vrai néanmoins que les conversions sont clairsemées. Les chefs, et par là même la multitude qu’ils ont dans la main, nous échappent ; nous ne recrutons guère que des unités sans prestige et sans influence. Les grands fonctionnaires sont trop esclaves de la triple concupiscence pour embrasser une religion qui enseigne tant de vertu et impose tant de sacrifices ; ils se contentent de la proclamer — du moins devant nous — la seule raisonnable et vraie. Les notables de villages qui, eux surtout, commandent en maîtres au servum pecus, préfèrent aussi la voie large, et redoutent étrangement le contrôle de leur administration et de leurs finances par des citoyens qui sauraient revendiquer leurs droits et ceux de la justice. De là, a priori, opposition sourde, souvent ouverte, à la fondation d’une chrétienté parmi leurs chers administrés, ainsi qu’aux conversions individuelles.
« Ajoutons que le culte des ancêtres, la croyance aux génies, aux sorciers et aux devins, et une foule de vieux et sots préjugés, demeurent vivaces au cœur de tous et particulièrement des campagnards. Aussi un Confrère a raison d’écrire : « Oh ! combien il en coûte à ces pauvres « païens de se mettre à étudier la doctrine ! Que d’avanies ! Que de sarcasmes, sans compter « les menaces ! »
« Par ailleurs, petits et grands savent pertinemment — et c’est plutôt un bien sous plus d’un rapport — que missionnaires et néophytes ne sont guère en cour auprès des autorités nouvelles. Peu d’administrateurs, en effet, se montrent franchement hostiles à notre œuvre ; le plus grand nombre sont indifférents, plutôt sympathiques, en tant qu’hommes privés ; mais l’administration ne nous réserve point ses faveurs. Elle croit devoir au moins nous ignorer.
« De plus, on n’a point perdu tout espoir de recouvrer l’indépendance nationale ; et cela, chacun le sait, n’irait pas sans de rudes épreuves pour les chrétiens. Les tueries de 1885 demeurent encore un épouvantail qu’on sait brandir selon les circonstances.
« Tous ces obstacles à la conversion de l’Annam ne sont pas près de disparaître. Les moyens humains, dans ce qu’ils ont d’honnête et de raisonnablement désirable, ne semblent pas devoir y contribuer de sitôt. C’est donc plus que jamais le moment de mettre en œuvre les vraies ressources de l’apostolat : l’instruction religieuse, la prédication à tous, opportune, importune ; et par-dessus tout, l’esprit de foi, l’abnégation, la prière, qui seuls enseignent l’usage des autres moyens et leur donnent la persévérance et la fécondité. Mais laissons l’avenir à la Providence et revenons au présent, ou plutôt à l’année qui vient de finir.

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« De l’ensemble des rapports, il résulte que l’assistance quotidienne à la sainte messe, la récitation en famille des prières habituelles, la sanctification du dimanche, la fréquentation des sacrements, en un mot, tout ce qui constitue ou manifeste la vie chrétienne, est partout en progrès. La peinture, par la méthode employée et les résultats obtenus, qu’en fait un Confrère, vraie surtout pour sa région et les vieilles paroisses, peut, à divers degrés, s’appliquer un peu partout : « Pour inculquer aux chrétiens l’idéal et la pratique de la vertu, pour en faire des « exemples vivants et agissants, rien n’est comparable à la contrainte, facile pour eux, qui les « oblige à se conserver en état de grâce. La confession de quinzaine, avec quelques « communions intermédiaires, produit des effets merveilleux. L’Annamite sait se conserver « dans l’amitié de Dieu avec une facilité surprenante, et peu à peu il en prend l’habitude. « Aucun moyen ne vaut celui-là. En même temps, les sacrements, la sainte Eucharistie « surtout, imprègnent ces âmes du parfum de la foi et des autres vertus. Elles se sentent « vraiment chrétiennes et jouissent de l’être. Et avec le secours de la sainte Vierge, dont elles « comprennent le rôle maternel et qu’elles invoquent sans cesse, leur vie devient vraiment « surnaturelle. »

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« Ainsi qu’il a été dit plus haut, la Mission Sauvage a fait une grande perte par la mort de M. Guerlach, son provicaire et supérieur. Sa direction, avec les mêmes titres, a été confiée à M. Kemlin qui y travaille avec plein succès depuis 14 ans. Daigne la Providence le conserver longtemps à ce poste de combat et d’organisation !
« Nous avons renoué, là-haut, une tradition interrompue, et, du même coup, fait un essai qui promet de réussir. Les Prêtres annamites eurent une large part dans l’introduction de la religion en pays Bahnar. Seul, cependant, le Père Nguyên y exerça régulièrement le saint ministère pendant une vingtaine d’années ; encore ne fut-ce qu’auprès des quelques centaines de ses compatriotes, établis sous l’égide des missionnaires. Après sa mort (1893), qui couronna une vie vraiment sacerdotale, d’une régularité de séminariste, le poste fut occupé par un Confrère. C’est seulement en 1910 qu’un autre prêtre annamite y fut envoyé comme auxiliaire. Lui aussi ne consacre ses soins qu’à ses compatriotes, dont le nombre d’ailleurs a presque triplé.
« Au commencement de cette année 1912, le Père Thin, fraîchement ordonné, robuste et pieux, comprenant bien le français, est allé « tenir compagnie » à son collègue, mais avec la consigne de travailler directement auprès des Sauvages. Il s’est mis à l’œuvre avec une entière bonne volonté, et déjà il possède suffisamment la langue pour commencer à prêcher et à confesser, et pour prêter un très utile concours à M. Charasson, surchargé de besogne. Cet heureux essai sera continué et deviendra, au besoin, la règle. Et c’est ainsi que nos prêtres indigènes seront à leur tour missionnaires ad exteros. La perspective ne les effraie pas. Ils ont de quoi y faire honneur.
« Le Directeur de l’Ecole du Bienheureux Cuenot, l’infatigable M. Jannin, est heureux de constater que « le nombre des communions a doublé » parmi ses 94 sauvageons. « Aussi, il y « a grande amélioration sur toute la ligne. L’esprit général est très satisfaisant ; le règlement, « bien que devenu sévère, est bien observé ; l’application à l’étude, sérieuse ; chose très « surprenante, et à la fois très suggestive, pour qui connaît la nature de ces enfants des bois, « nous avons pu les garder six mois de suite sans qu’ils manifestent la moindre impatience de « retourner chez eux. Pour la première fois — l’Ecole ne fonctionne que depuis 4 ans — une « retraite a été donnée aux anciens élèves, remplissant les fonctions de catéchistes : près de 50 « ont pu y assister ; ils l’ont fait avec une grande ferveur. »
« M. Charasson se félicite, lui aussi, d’avoir obtenu un succès inespéré dans ses commencements, avec les tout petits, de classe de catéchisme, de lecture et surtout de chant. Même les fillettes ont demandé à étudier, elles aussi, « pour ne plus rester ignorantes comme les poules de la forêt ».
« Terminons par un aperçu de la vie apostolique en peuplade sauvage. Il est donné par le vénéré doyen de là-haut qui le réalise depuis 28 ans : « Plus je me familiarise avec ces « populations, plus je comprends qu’elles désirent une religion qui s’occupe de l’âme, sans « oublier le corps. Elles ont besoin d’entendre très fréquemment le missionnaire instruire, « exhorter, réprimander à temps et à contretemps. Et c’est grâce à un amour inlassable, à une « rare puissance de sacrifice, à une invincible force de foi dans son action surnaturelle, que le « missionnaire parvient à tout ranimer, renouveler et restaurer dans le Christ. »


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