| Année: |
1914 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Tonkin Occidental |
| Rédacteur: | Mgr Bigolet |
CHAPITRE V
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Groupe des Missions du Tonkin
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I. — Tonkin Occidental
Population catholique 150.000
Baptêmes d’adultes 2.051
Baptêmes d’enfants de païens 19.260
« A l’époque où, l’année dernière, Mgr Gendreau vous adressait le compte rendu annuel, écrit Mgr Bigolet, un véritable cataclysme s’abattait sur la mission du Tonkin occidental. Une inondation, comme de mémoire d’homme on n’en avait jamais vu, couvrait, sauf quelques points isolés, toute l’étendue du vicariat et y semait la ruine et la désolation. Le niveau des eaux était tel que ni les digues, quoique très puissantes, du fleuve Rouge, ni celles de ses branches qui sillonnent le delta, ne purent tenir. On ne compte pas les ruptures qui se produisirent alors de toute part ; dans la seule petite province de Ha-Nam, il y en eut quatorze.
« En certains endroits, par exemple dans notre région de Késo, les eaux dépassaient de 0m.60 la hauteur des digues. Les routes et la voie ferrée étaient submergées ; toutes les communications étaient interrompues. Ce n’est qu’après des jours bien longs, que le gouvernement du Protectorat put, par un service de chaloupes, porter secours aux sinistrés plus éprouvés ; à ceux, principalement, qui habitaient dans le voisinage des fleuves.
« Nous sommes heureux de rendre hommage au dévouement du Gouverneur Général, du Résident Supérieur, des Administrateurs des provinces qui, dans ces circonstances douloureuses, s’ingénièrent pour soulager la misère du peuple. Ils firent d’abondantes distributions de riz, d’argent, de sel et autres denrées de première nécessité. Si tous les malheureux ne purent bénéficier, suivant leurs besoins, des libéralités de l’administration, la population du delta étant si dense et les pertes si énormes, tous du moins reconnurent que le gouvernement avait fait ce qu’il lui était possible de faire, et bien des sympathies perdues lui revinrent, à cette occasion.
« Trois paroisses du nord de Hanoi et celles de la région montagneuse furent moins éprouvées par l’inondation. En outre, à Nam Xang, grâce à l’activité et au savoir-faire du chef de district, M. Chalve, qui, pendant un mois, fut jour et nuit sur les digues, se portant aux endroits dangereux, exhortant les travailleurs, ranimant les courages presque abattus, on parvint à résister aux flots menaçants, et notre confrère a eu la consolation, après tant de fatigues, de voir le plus grand nombre de ses chrétientés échapper à la désolation générale. Tous, païens et chrétiens, sont unanimes à proclamer que c’est à lui qu’ils sont redevables de cet immense bienfait.
« Quand les eaux se retirèrent, la situation parut peut-être encore plus lamentable qu’auparavant : moisson du dixième mois entièrement perdue, réserves de riz avariées, beaucoup de bestiaux noyés, recrudescence du brigandage, huit mois de famine en perspective jusqu’à la récolte suivante. Comme à toute les époques de nos malheurs, nous tendîmes les mains vers la France, et notre cri de détresse fut entendu avec un empressement et une générosité dont nous sommes profondément touchés. Que le bon Dieu rende au centuple à nos bienfaiteurs ce qu’ils nous ont donné ! Puissent ces aumônes et les prières de nos chrétiens reconnaissants concourir à attirer l’abondance de la miséricorde divine sur notre chère patrie !
« La visite des chrétientés a naturellement souffert de la misère générale. Un très grand nombre de familles, ayant épuisé leurs modiques ressources, ont dû se porter vers des régions moins désolées, afin d’y trouver du travail ou d’y solliciter plus aisément la charité publique. Celles qui restaient sur place étaient trop pauvres pour que le prêtre osât leur imposer les exercices d’une mission régulière. Partout il a fallu en abréger la durée ou faire participer plusieurs groupes à une même administration. Malgré tous ces obstacles, nous avons la consolation de constater qu’il n’y a pas eu de fléchissement dans les pratiques religieuses, mais plutôt un réel progrès, puisque les chiffres des confessions et. communions sont supérieurs à ceux de l’année dernière. Nous enregistrons, en effet, 520.000 confessions et 1.387.000 communions.
« Bien qu’il nous restât peu de temps disponible entre le retrait des eaux et la fête de l’Immaculée Conception, nous nous sommes ingéniés pour prêcher le jubilé à toutes les paroisses. La ferveur des chrétiens, leur résignation dans le malheur, leur empressement à suivre les exercices et à s’approcher des sacrements, nous ont grandement édifiés.
« Nous comptons 2.072 baptêmes d’adultes, cette année, et nous avons la ferme confiance que ce progrès ne sera point passager, puisque le total des catéchumènes dans le vicariat s’élève à près de 10.000. Il n’apparaît pas que la disette soit entrée comme important facteur dans ce mouvement vers notre sainte religion. C’est visiblement la grâce de Dieu qui descend plus abondante, sollicitée qu’elle est par les bonnes œuvres de nos chrétiens, surtout par leurs communions fréquentes et celles aussi de leurs petits enfants.
« M. Aubert a fourni 280 baptêmes ; M. Le Page 274 ; M. Chalve 182, M. Cador a régénéré 135 lépreux, dont quelques-uns in articulo mortis. Sur les 500 infortunés réunis dans
le village confié à ce cher confrère, plus de 400 sont déjà chrétiens.
« Au nombre des païens baptisés au cours de cet exercice, nous avons la grande joie de compter les condamnés à mort à la suite du complot des bombes, dont il a été parlé dans le dernier compte rendu. Leur conversion a produit une très vive sensation parmi les Européens et les indigènes.
« Voici à ce sujet le récit du cher M. Dronet, aumônier de la prison.
« Dès que je fus autorisé à visiter ces sept malheureux, j’allai les trouver dans les cellules « où on les avait enchaînés. A tous, je fis comprendre clairement, que je ne pouvais rien pour « leur obtenir une commutation de peine, mais que s’ils voulaient recevoir le baptême, j’étais « à leur disposition. Comme ils étaient tous lettrés, je leur offris quelques brochures de « propagande, qu’ils acceptèrent avec empressement. J’allais les voir deux fois par semaine ; « ils m’écoutaient toujours avec joie. Leur exécution fut fixée au 30 septembre. Prévenu « officieusement, je me rendis à la prison à 4 heures ½ du matin. Quand les membres de la « commission criminelle eurent notifié aux condamnés que leur recours en grâce était rejeté, « je pus entrer dans chaque cellule. J’embrasse les malheureux l’un après l’autre, leur « rappelant brièvement les enseignements des jours précédents, leur de mandant s’ils avaient « la foi et s’ils voulaient recevoir le baptême. Tous ont accepté sans la moindre hésitation . « Je reste auprès d’eux pendant qu’on leur sert un petit déjeuner, et je tâche de les « encourager de mon mieux. L’un d’eux me dit alors : « Père, vous ne nous quitterez pas « jusqu’au dernier moment, n’est-ce pas ? Je le leur promets, mais à la condition qu’ils ne « diront rien qui puisse me faire de la peine, et qu’ils ne proféreront aucune insulte, aucune « imprécation, aucun blasphème ; chose très commune chez les Annamites condamnés à mort. « Jusqu’à ce moment, l’on n’était pas très sûr de leurs dispositions, et l’on craignait qu’en « allant à l’échafaud, ils ne se livrassent à des démonstrations insultantes pour les Français, « comme l’avaient fait les criminels de 1908, condamnés à mort pour avoir empoisonné une « partie des troupes de Hanoi. Mes sept baptisés s’étaient engagés à rester tranquilles, et ils « tinrent parole. Quand on les garrotta pour les mener à la mort, ils tendirent leurs mains en « silence. L’un me dit : « Père, vous me ferez un signe de croix sur le front immédiatement « avant l’exécution. » En traversant la dernière cour de la prison, un autre me remercia de ce « que j’avais fait pour eux : ‘Vivez longtemps pour consoler les prisonniers », ajouta-t-il. Je « pleurais en entendant des sentiments si chrétiens exprimés par des païens d’hier.
« Le gardien chef les fait ranger par ordre de condamnation. Un gendarme se saisit du « premier et le conduit à la guillotine dressée contre la porte de la prison. Je l’accompagne en « récitant quelques invocations qu’il répète après moi. Je reviens pour assister de la même « façon le deuxième, puis le troisième et ainsi jusqu’au septième, celui qui m’avait témoigné « tant de reconnaissance et qui avait alors les larmes aux yeux. Tout fut fini en moins de sept « minutes. Jamais je n’ai vu de condamnés à mort si dociles, qui aient si bien accepté et « apprécié le ministère du prêtre. Que Dieu ait leurs âmes !
« Une simple rue sépare la prison de Hanoi du couvent du Carmel ; je ne doute pas que ces « sept condamnés ne doivent la grâce de leur sincère conversion aux prières des bonnes « Carmélites et des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, auxquelles je les avais tant « recommandés. »
« L’inondation, interceptant les communications à peu près partout, a mis une entrave très gênante au zèle de nos baptiseurs et baptiseuses, et le chiffre des baptêmes d’enfants de païens en a subi le contre-coup. Mais si l’on ne compte, comme il est juste, que les mois où baptiseuses et baptiseurs ont pu parcourir les villages païens, leur récolte a été supérieure à la moyenne des années précédentes.
« Une autre œuvre a également subi une légère baisse : c’est celle des enfants païens adoptés par les chrétiens. La disette en a été cause. Les familles se trouvaient dans l’impossibilité de pourvoir à la subsistance de leurs propres membres ; aussi leur a-t-il fallu remettre à des temps meilleurs cette bonne œuvre pour laquelle nos chers Annamites ont un attrait spécial. il n’est pas de chrétienté, si peu considérable soit-elle, où l’on ne trouve plusieurs enfants ainsi adoptés. Belle œuvre, en vérité, qui, sans bruit, sans ostentation, procure, chaque année, le salut à de nombreux infidèles.
« Quant aux conversions de païens adultes, nous devons reconnaître que, à part quelques exceptions, nos chrétiens s’en mêlent peu ; ils se reposent pour cette œuvre sur les prêtres et sur les hommes de la Maison de Dieu ; cela tient au caractère de notre organisation plus qu’à un manque de zèle.
« Nous avons eu cette année au grand séminaire 51 élèves, dont 7 appartiennent à la mission du Haut-Tonkin. Deux ordinations nous ont donné 6 nouveaux prêtres ; mais les décès ont été nombreux dans notre clergé indigène. Plusieurs prêtres, malades ou trop âgés, ont dû cesser presque tout ministère, et ces vides ne sont pas encore tous comblés. Dans nombre de paroisses, la charge est vraiment bien lourde ; l’administration des chrétientés, la visite des malades, le soin des enfants, l’affluence des confessions imposent aux prêtres, aux chefs de district surtout, un travail ininterrompu.
« M. Schlicklin, provicaire et supérieur du grand séminaire, après son cours complet de théologie dogmatique, est en train de nous donner une traduction annamite de la Bible, latin en regard. Ce grand et beau travail s’édite à l’imprimerie de Nazareth ; il est déjà très avancé et sera d’une grande utilité pour le clergé indigène.
« Notre petit séminaire compte 235 élèves, chiffre à peine suffisant pour donner, chaque année, aux missionnaires, aux prêtres indigènes et aux nouveaux chrétiens le personnel auxiliaire dont ils ont besoin. Aussi l’école des catéchistes, destinée aux jeunes gens qui ne passent pas par le petit séminaire, nous rend-elle un réel service, en nous fournissant annuellement une dizaine d’auxiliaires.
« Les écoles des Frères et des Sœurs de Saint-Paul de Chartres à Hanoi continuent à donner d’excellents résultats. Outre leur pensionnat et leur noviciat, les Sœurs dirigent avec leur inlassable charité, tant à Hanoi que dans, le reste du vicariat, plusieurs ouvroirs, hôpitaux et orphelinats qui sont la porte de salut pour un grand nombre d’âmes, en même temps qu’une prédication vivante de notre sainte religion.
« A Hanoi, leur ministère spécial à domicile, près des malades français de toute condition, procure, au prix d’un dévouement qui ne recule devant aucune fatigue, aux uns la grâce d’une bonne mort, aux autres un retour à la pratique de leurs devoirs ; à ceux qui vivent éloignés de l’église, au moins une orientation religieuse, dont le bienfait ne peut leur venir que par elles.
« Le 18 juin dernier, nous avons eu la douleur de perdre le cher M. Calaque ; la mission est privée par ce deuil d’un missionnaire très dévoué et regretté de tous ceux, Européens et Annamites, qui le connaissaient. »
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